Chroniques de Jérusalem
J’ai beaucoup apprécié cet ouvrage à plus d’un titre. Tout d’abord, la forme. Un pavé de 320 pages divisé en petites histoires courtes – qui sont plus des anecdotes en fait -, bénéficiant du style minimaliste impeccable de l’auteur. Le fond ensuite. Il était impossible de parler de Jérusalem sans évoquer la situation politique complexe et épineuse, à fortiori il fallait éviter de froisser les susceptibilités aiguisées par les religieux et le pouvoir politique. Delisle a su aborder la question de la manière la plus simple et la plus judicieuse qui soit. En se mettant dans la peau du candide – comme il l’a fait avec ses autres productions – et en racontant sa vie au quotidien, aussi bien à coup d’anecdotes personnelles que de témoignages d’habitants, avec toute l’objectivité possible du voyageur, mais aussi avec humilité, sensibilité et humour. Le résultat est plus que probant. D’un sujet grave et plombant, l’auteur a produit quelque chose d’équilibré voire ludique, recourant à l’humour lorsque le choc visuel était trop fort, lorsque l’impensable entrait en scène, devant ses yeux atterrés… à l’image de ce mur séparant une église chrétienne d’une congrégation de religieuses, qui devaient prendre la voiture pour se rendre à ladite église.
Mais ce qu’on retient surtout, c’est l’omniprésence écrasante du Mur, qui tel une énorme cicatrice maléfique, divise des communautés qui ont beaucoup plus en commun qu’elles ne veulent l’admettre. C’est aussi cette obsession maladive des Israéliens extrémistes de conquérir chaque parcelle de territoire palestinien au mépris du droit international (un simple campement est considéré comme une colonie, et peut être relié au réseau électrique et à l’eau courante quelques jours après son installation), avec bien souvent les ultrareligieux en fer de lance – ces épouvantails à papillotes déments arc-boutés sur leur « mauvaise foi » - dont la priorité n’est certainement pas de prêcher l’amour, mais bien plutôt de pratiquer l’épuration ethnique vis-à-vis des Palestiniens.
La lecture de cet ouvrage, bien qu’enrichissante, n’incite guère à l’optimisme, et on voit mal comment l’issue pourrait être positive, d’autant que la situation n’a cessé de s’aggraver au fil des ans. Vers la fin, l’auteur demande à un haut diplomate chargé de faire avancer le processus de paix entre Israël et la Palestine :
« Vous passez par des phases optimistes de temps en temps, ou c’est plutôt pessimiste la plupart du temps ? »
Et le diplomate de répondre sans détour : « C’est plutôt pessimiste la plupart du temps… »
La BD se termine sur cette image extrêmement forte, incroyable, d’un Israélien trônant fièrement sur le toit d’une maison dont il vient d’éjecter, à l’aide d’une milice privée, leurs occupants palestiniens, et clamant avec arrogance : « It’s my house, now ! ». Circulez, y a rien à voir.
Delisle nous rappelle, en dépeignant la communauté juive des Orthodoxes et des ultras, que la folie peut être collective. Et on a toujours du mal à croire que ces gens-là, qui ont certainement des aïeuls ou des grands-parents ayant subi la barbarie nazie, puissent se transformer à leur tour en bourreaux d’un peuple. A croire que décidément, l’Homme n’apprend rien du passé. |