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Interview de Miceal O’Griafa Interview de Miceal O’Griafa (20/02/2012)
Miceal O’Griafa vaut la visite à lui tout seul ; trilingue, grand voyageur, collectionneur insatiable, il vit dans une véritable caverne d’Ali Baba. Le Baiser de l’Orchidée, polar noir et sulfureux, est son premier projet personnel. Rencontre autour d’un whiskey, forcément.

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- Première partie : Les débuts
- Deuxième partie : Le baiser de l'orchidée
- Troisième partie : Les projets



Miceal O’Griafa Salut Mike, tiens, débarrassons-nous tout de suite de la question idiote : Miceal (prononcez « Mihol ») O’Griafa, c’est ton vrai patronyme ? Et si oui, ça vient d’où ?
Mon père est irlandais, et je porte non seulement le même nom, mais aussi le même prénom que mon arrière-grand-père, qui a eu l’honneur de rédiger en gaëlique la constitution irlandaise, à la demande du Président Eamon De Valera. Il s’agit d’une version en langue Celte qui n’est pas une simple traduction et a même préséance sur la version anglaise. Mon bisaïeul est ma fierté absolue, donc je me réclame de lui. Mais je suis également fier de mes racines sud-américaines, car ma mère est chilienne, de Valparaiso, un port absolument fabuleux. Cela fait plus de dix ans que je n’y suis pas allé ; Tiens, dans ma rue - que tu es seul à connaître d’ailleurs -, tu verras en repartant (si tu n’es pas trop saoul en sortant d’ici) un superbe graf réalisé par mon pote et compatriote Inti Castro, un grafitero chilien de génie. Je suis un passionné de street art, et, (en attendant de peaufiner un scénar que je compte proposer à la dynamique collection Hostile Holster d’Ankama), je participe, tantôt comme journaliste, tantôt comme traducteur, au Kosmo Mag de Lazoo et du Mac Crew, ainsi qu’au magazine Paris Tonkar. Ce dernier titre éponyme de l’ouvrage historique de Tarek, (scénariste de Sir Arthur Benton entre autres), me permet de faire des rencontres fabuleuses et de voyager un peu. Faut dire que je suis un nomade né. J’ai passé les dix premières années de ma vie dans les valises de mes parents, puisque mon père était prof de fac en littérature anglaise, spécialiste de Joyce, et surtout conférencier, donc on a pas mal voyagé : Amérique du sud, Mexique, USA et Canada… Et puis quand j’ai eu dix ans, mes parents se sont dit que ce serait peut-être bien de stabiliser leur animal de fils. Et donc ce fut la très exotique Paname.

Visio-conférence avec Stan Lee Ayant habité à Dublin, NYC, Miami, Montréal puis Winnipeg avant de te fixer à Paris, tu es un citoyen du monde. Tu es parfaitement trilingue…
Et c’est bien utile ! Avec ma sœur on parlait « switch », passant d’une langue à l’autre pour énerver nos parents. A présent comme métier alimentaire, en attendant mon best seller BD, (rires) je suis prof d’anglais en BTS de Communication et NRC. Les langues ont toujours été mon truc, et, pour l’anecdote, à chaque fois qu’on allait dans un restau chinois avec mon père, on prenait des « fortune cookies », ces gâteaux à message qui renferment des maximes. Et j’ai toujours eu le même, 37 fois à ce jour : « Your command of the language will open doors for you », soit « votre maîtrise de la langue vous ouvrira des portes ». Et ça s’est vérifié, puisque toutes les portes qui se sont ouvertes à moi l’ont été grâce aux langues vivantes mais aussi à la tchatche, au bagout.

Le point de vue du journaliste, t’es bien placé pour le savoir, est toujours intéressant parce qu’il donne sur le backstage, (coulisses) et je retrouve ça chaque fois quand je fais de l’interprétariat. J’ai commencé ce job pendant Angoulême 2011, sur recommandation d’Olivier Jalabert, éditeur chez Ankama, afin d’assurer l’interprétariat pour Charles Adlard (Walking Dead), parce que l’interprète prévu pour le Festival les avait lâchés à la dernière minute. J’ai commencé par la cérémonie d’ouverture, ce qui est très marrant à faire, puis il y a eu des débats, mais ce que j’ai adoré le plus, c’est l’émission Mauvais Genres sur France Culture animé par François Angellier, et avec Jean-Pierre Dionnet comme autre invité, où j’ai appris à faire du « consécutif bref », c'est-à-dire que Charlie disait une phrase, je traduisais, et ainsi de suite. Heureusement que je connaissais Walking Dead, dont j’étais fan, sinon je n’aurais pas accepté, il m’aurait fallu un temps de préparation. Ça a plu aux gens de chez Delcourt, qui m’ont demandé de refaire la même chose à la FNAC Forum des Halles, quand Adlard est revenu, et là, effet boule de neige, c’est la FNAC qui a aimé. La FNAC Montparnasse m’a appelé pour la venue de Brian Fleming de Sucker Punch Studios à l’occasion de la sortie de Infamous 2, le jeu sur PS3, puis la FNAC Saint-Lazare pour la venue de Robin Hobb, auteur de fantasy - l’Assassin Royal entre autres - pour le Tome 3 de la Fureur du Fleuve, les Cités des Anciens. Là, en plus, je ne me contentais pas de traduire, j’animais aussi la rencontre. C’est très sympa, très bien payé, et je fais ça une fois par mois, sauf l’été. Et c’est l’occasion de rencontrer des gens remarquables. La seule fois où je l’ai fait gratuitement c’est pour la vidéo conférence avec Stan Lee à l’Espace Arludik du Mk2 Bibliothèque. D’abord parce que c’était Julien de chez Emmanuel Proust qui me l’avait demandé, et que quand tu as l’occasion de rendre service à ton éditeur, tu peux espérer qu’il te renverra l’ascenseur, et enfin parce que c’était Stan Lee. C’était juste énorme. En plus, en-dehors de toi et de Nicolas Béhar d’Un Monde de Bulles, pratiquement aucun journaliste présent n’a posé de question parce qu’il fallait, dans la tradition Américaine que les questions aient été approuvées à l’avance. Je me suis donc retrouvé à poser la majorité des questions moi-même. J’ai commencé par celles qui avaient été validées, mais comme ça se passait bien, j’ai pu poser des questions imprévues. Ce qui était drôle, c’est que l’assistance comprenait parfaitement l’anglais - j’ai vu ça quand tout le monde rigolait aux blagues de « Stan the Man » - et j’ai donc arrêté, à la moitié de la conférence, de traduire de l’anglais vers le français. Ce que j’avais oublié c’est qu’Emmanuel, contrairement à Benjamine et Julien chez EP, ne touche pas une bille en anglais (rires). Il a été particulièrement frustré, mais ne me l’a pas dit parce que c’était en live, et que ça se passait bien. C’était hilarant, et je n’ai pas eu le temps de lui faire un résumé parce qu’après, j’enchaînais en espagnol avec Javier Pina, dessinateur de Soldier Zero, l’une des trois séries « Stan Lee Presents » de Boom Studios publiées en France par Emmanuel Proust.

Miceal et Joe Sacco Et depuis, j’ai fait du chemin en tant qu’interprète, puisque j’ai eu le privilège d’être retransmis en direct live de la BPI (Bibliothèque publique d’information) du Centre Pompidou lors d’une rencontre en trilingue avec Max, Sonia Pulido et Juanjo Guarnido pour commenter l’excellente exposition Tebeos consacrée à la bande dessinée espagnole, et, qu’en guise de couronnement, je suis devenu cette année l’interprète trilingue officiel du Festival d’Angoulême. Pour le cabot que je suis, faire le show en mixant français, anglais et espagnol sur la scène du Théâtre pour la cérémonie d’ouverture avec Art Spiegelman comme Président, fut un moment aussi délirant que stressant (rires) ! Autre grand moment du Festival, l’avant-première du très beau film d’Eric Khoo consacré au mangaka, inventeur du gekiga, (manga adulte abordant des problèmes de société) Tatsumi. Comme on avait dans la salle un public composé à 50-50 de francophones et d’anglophones, il fallait à la fois traduire ce qu’Eric Khoo disait en v.o non sous-titrée en français, et ce que disait Jean-Louis Gauthey (éditeur de Cornelius, la maison qui publie les œuvres de Tatsumi en vf) du français à la langue de Shakespeare. C’était en fin de soirée, j’étais un peu sur les rotules, et, du coup à un moment, voilà que je traduis l’anglais d’Eric Khoo… en anglais ! Immense éclat de rire général dans la salle, auquel j’ai répondu par une tirade sur la grande solitude du traducteur schizophrène, et en fait, ça a contribué à mettre une super ambiance ! Outre ces moments forts, l’interprétariat me permet de me constituer un réseau auquel je n’aurais jamais accès en tant qu’auteur débutant. Evidemment, c’est un boulot de préparation intense (je lis ou relis tous les livres des auteurs), mais ma tâche se trouve facilitée par le professionnalisme des journalistes avec lesquels je collabore. Je salue au passage mon trio gagnant, Romain Brethes, Stéphane Beaujean et Christian Marmonnier, par ordre d’apparition à l’écran, (rires), qui sont des as et des mecs bien ! La traduction permet aussi de collaborer à de magnifiques ouvrages, comme les art books de Cromwell et Matthieu Forrichon parus chez Akileos. Mais la satisfaction ultime, c’est la rencontre avec les grands auteurs invités. Cette année, j’ai été particulièrement gâté : Art Spiegelman et Françoise Mouly, Charles Burns, Eddie Campbell, Craig Thompson, Eric Khoo, Sonia Pulido, Max et, sans hésiter, la plus belle rencontre de cette édition, qui fut Joe Sacco. C’est avec Joe, heureusement, que je me suis lancé sans préambule dans l’exercice ardu, et inédit pour moi, de la traduction simultanée dans l’émission la Grande Table animée par Raphael Bourgoin, avec comme autre invité Guy Delisle qui ne savait pas encore qu’il allait être couronné du Fauve d’Or à ce Festival. Tu vois, que du bonheur dans cette vie d’interprète en bd !

Le bureau de Miceal, véritable caverne d'Ali Baba... Tu as été bercé très tôt dans la littérature de genre, surtout le polar ; quels ont été tes auteurs de prédilection ?
Il y a les classiques, comme Dashiell Hammett, inégalable. Il y a ce génie de Dennis Lehane. Son Shutter Island est magnifique, mais j’aime encore mieux sa série consacrée au duo Gennaro et McKenzie, avec en tête, le Gone baby gone. Il y a Lee Child, pour son beau personnage de misfit héroïque, Jack Reacher. Il y a aussi les valeurs sûres d’aujourd’hui tels Michael Connolly ou James Patterson, devenus à la télé les partenaires de poker du très regretté Stephen J. Cannell, (créateur de nombreuses séries des années 90), et de Frank Castle. Eh oui, j’avoue, je suis fan, et j’assume, de la série Castle, où un écrivain de polars à succès incarné par Nathan Fillion (Firefly, Drive) choisit de suivre une belle enquêtrice jouée par Stana Katic, et se retrouve plongé dans des aventures aussi rocambolesques que celles de ses propres livres. Pour tous les fans de polar, il y a énormément de clins d’œil dans cette série. Les novelizations ou plutôt les romans signées Frank Castle, qui jouent encore plus sur les intersections entre réalité et fiction, sont aussi de très bonne facture. Les séries télé britanniques comme Life on Mars ou Sherlock, et Américaines, tels The Shield, Dexter ou The Lost Room, (et récemment le Justified parfumé à la sauce Elmore Leonard, et joué par un Timothy Olyphant en grande forme), sont pour moi une grande source d’inspiration. Je m’intéresse aussi aux web novels et aux expériences multimédia comme les deux romans Level 26 du producteur de C.S.I., (les Experts en vf) Anthony Zuicker.

Un écrivain hors norme, capable de faire le meilleur polar du monde come Misery, et qui devrait être étudié en tant qu’auteur de littérature dans nos universités, c’est Stephen King. Après il y a des auteurs moins connus que je lis, comme Tom Piccirillli, Barry Eisler, ou dans le style urban fantasy la regrettée Leslie A. Banks. Je suis aussi client du néo polar à la française, surtout les Jean-Bernard Pouy, Didier Daeninckx, Tonino Benacquista et le grand Jean-Patrick Manchette, lequel était également anglophone. C’est à lui d’ailleurs que l’on doit la meilleure traduction des Watchmen, (la bd des Gardiens d’Alan Moore et Dave Gibbons). Son fils, l’ami et confrère scénariste Doug Headline, assure brillamment la relève mais aussi la pérennité de l’héritage paternel, comme avec l’adaptation de La Princesse de Sang en 2 tomes où le dessinateur Max Cabanes, modeste dans la virtuosité, nous file quand même une énorme claque visuelle.

Enfin, mes trois grands maîtres personnels du polar sont hélas décédés assez récemment. Donald E. Westlake, (qui écrivait aussi sous le nom de Richard Stark la série Parker), a légué au monde sa série Dortmunder, l’histoire d’un cambrioleur de génie qui a la poisse et entraîne avec lui toute sa cordée ; c’est juste divin. Il a aussi écrit un one shot, The Spy in the Ointment, Pris dans la glu en vf, que je recommande à tous les dépressifs. Si tu n’éclates pas de rire en le lisant, c’est que t’es bon pour le Prozac. Ensuite, il y a Robert B. Parker, très méconnu en dépit de ses ventes, par une forme de snobisme, me semble-t-il, car c’est un écrivain populaire. Avec en toile de fond la ville de Boston, (mon enclave Hiberno Irlandaise préférée), il a su recréer avec Spenser le mythe du hardboiled private eye, (le privé dur à cuire) auquel il a adjoint un tueur afro-américain, Hawk, et une petite amie juive, Susan Silveran, psychanalyste diplômée de Harvard. Avec son décès en début d’année dernière, on a surtout perdu un dialoguiste exceptionnel. Enfin, mon troisième, c’est Peter O’Donnell, le scénariste du mythique comic strip des années 60, dessiné par Jim Holdaway, Modesty Blaise. C’est le bouquin que John Travolta lit dans les toilettes de Pulp Fiction avant de se faire dessouder par Bruce Willis, et ça n’est pas un hasard si je le cite comme influence polar. Le duo de Modesty et Willie Garvin est un superbe exemple de création de personnages charismatiques, tant dans les recueils bd que dans les romans. O’Donnell, en raison d’adaptations ciné et télé cauchemardesques, n’a pas du tout eu la reconnaissance du grand public qu’il méritait. Mon rêve était de reprendre la série, avec l’anglais Des Taylor au dessin, mais la mort a frappé, avant que je ne trouve le courage de faire à mon idole une proposition écrite sérieuse. Et verba volant, alors… (nb Spooky : VERBA VOLANT, SCRIPTA MANENT, proverbe latin signifiant « les paroles s'envolent, les écrits restent »).

Accéder à la BD 100 bullets Les polars en bande dessinée, puisque je digresse là-dessus, sont aussi une source d’inspiration inépuisable. Ma culture première est celle des comics, avec tout ce que fait Brian Azzarello dont 100 bullets mais aussi son "Filty Rich", un bijou dessiné par Victor Santos. Autre scénariste aussi brillant que prolifique, Ed Brubaker, qui avec ses complices Sean Phillips et Michael Lark nous a offert Wanted et Sleeper, entres autres. Et Brian Michael Bendis, que ce soit dans ses premiers comics indés ("Grifter", Torso) ou avec son Powers dessiné par Michael Avon Oeming, a reboosté le crime noir comic. Sa plus belle réussite, pour moi, reste son run Udaku sur la série Sam & Twitch, avec Greg Capullo au dessin. Pour finir, citons Greg Rucka, auteur des romans ayant pour héros Atticus Kodiak, et qui en bd, a livré deux joyaux en noir et blanc qui transcendent le polar noir dans un décor blanc de neige, avec le dessinateur Steve Leiber, Whiteout et "Whiteout Melt", publiés en France chez Akileos. L’adaptation ciné, en revanche, on peut vraiment s’en passer ! En France, en BD j’ai vraiment adoré Berceuse assassine, le Tueur de Jacamon et Matz, l’admirable Jazz Maynard de mes amis Raule et Roger, et bien sûr, le Blacksad de l’ami Juanjo Guarnido et de Juan Diaz Canales dont le talent a longtemps été éclipsé par la virtuosité de son dessinateur, mais qui a mis tout le monde d’accord avec le dernier tome. Je crois que, le whiskey aidant, je pourrais en citer toute la nuit… (rires).

Miceal avec Henri Emmanuelli (à gauche) et David Charrier (à droite) au Vieux Boucau Le polar, c’est vraiment ton univers, en tout cas, à en juger par tes étagères ?
Oui le monde du polar, en romans, films ou BD, c’est vraiment le mien. Ca me tient à cœur, je m’y sens bien, et d’ailleurs, je m’arrange pour être invité à tous les festivals de polar ; en mai, je refais celui du Polar se met au Vert à Vieux-Boucau, dans les Landes, il y a celui de Montigny les Cormeilles, où je fais tout pour être invité à vie, et en mars le Salon du Polar de Lens, peut-être aussi Quai du Polar à Lyon… Je participe aussi à tous les concours de nouvelles, dès que j’en ai l’occasion et le temps. C’est passionnant de ne pas rester cantonné à la BD et de retrouver des gens de tous horizons. D’ailleurs j’ai des projets de polars en roman, dont je ne crois pas en avoir encore parlé sur un site bd. Exclu ! Spooky Scoop ! T’as vu comment ces deux mots vont bien ensemble ? Assonance et allitération, c’est la très grande classe (rires) ! Le premier est spécifiquement destiné aux Editions Albiana, et à leur collection Nera, (qui veut dire noire en Corse). À l’instar de beaucoup de polars régionaux, le principe c’est que l’action se passe en Corse ou que le héros soit Corse. En l’occurrence, ici les héros sont Corses, mais l’action se passe surtout en Amérique du sud, que je connais bien. Working title: Dias por A, un de mes meilleurs jeux de mots (rires). Pour la seconde, je n’ai pas ciblé de ligne éditoriale. C’est un one shot intitulé Porn Buddy, un terme inventé en anglais pour décrire (tellement ça doit se produire souvent) l’ami qui, si un homme marié et père de famille venait à décéder, viendrait chercher à domicile sa collection de pornos planqués, pour éviter que la famille ne tombe dessus en faisant le ménage, venant ainsi ternir l’image du père et mari. Dans mon histoire, c’est ce que fait le héros, sauf qu’en emportant parmi d’autres objets ce qu’il prend pour un simple DVD X, il se retrouve dépositaire d’un véritable baril de poudre sur disque, pour lequel quasiment tout le monde, semble être prêt à torturer et tuer afin de s’en emparer…

Pour le tout dernier projet, étant trilingue, mais surtout bilingue anglais français, je me suis dit pourquoi ne pas tenter un polar aux Etats-Unis ? Ca s’appellera XXL, et l’héroïne aura pour nom Plenty O’Shea, (un autre jeu de mots : plenty=pleine). C’est une femme forte, ronde, dont le modèle est Lucy Lawless, la magnifique Xena la Guerrière, que j’ai eu la chance de croiser. J’ai vu l’arrivée de ces plus size models, ces modèles à la forte taille. Ça n’a jamais été fait, à ma connaissance et je trouvais intéressant, étant un homme, d’écrire à la première personne pour une héroïne féminine, qui serait une sorte de privé des pauvres, et qui se heurterait au machisme de ses collègues, et en même temps, aurait des soucis avec son poids et son image. Ce polar ne sera pas du tout politiquement correct. Pour l’heure ce n’est pas encore signé, c’est encore à l’état de d’ébauche, mais c’est une idée que je compte mener à terme quoi qu’il arrive. La piste la plus sérieuse serait une éditrice féminine, et ce serait d’autant plus sympa si j’arrive à la convaincre. Lorsqu’un homme écrit sur une héroïne féminine, il est souvent soupçonné de machisme. J’aimerais donc éviter cet écueil, et pouvoir écrire sans même qu’on devine le sexe du romancier ; de plus mon prénom est suffisamment ambigu pour qu’on se demande souvent à la lecture de mes bd si je suis un mec ou une nana (rires). A suivre donc…

Le Codex de Troy Parlant de noms, pourquoi avoir utilisé le pseudo Tullamore sur le Codex de Troy ?
Tullamore est donc le nom du whiskey que nous venons de déguster ; à l’époque où j’ai commencé à en boire – j’en ai eu une goutte dans mon premier biberon (rires) -, il y avait encore un slogan sur la bouteille, Give every man his dew, (c'est-à-dire donne à chaque homme son dû, avec un jeu de mots sur dew=rosée et due=dû). J’ai toujours trouvé cette phrase très polar, totalement magique, et ça me rappelle l’époque où avec mon grand-père, je hantais les pubs. Que tes lecteurs se rassurent, je ne picolais pas encore ; j’étais une sorte de mascotte, et avec son chien nommé Brandy – ça ne s’invente pas !- mon Seandad (grand père en gaélique) Martin était connu dans tout Dublin. Brandy avait une écuelle de Guinness réservée au pub The Cosey, où Seandad buvait un chaser (un verre de whiskey avec une pinte de Guinness, qu’on appelle chasseur car un verre chasse l’autre), et moi je sirotais un verre de Red, notre limonade rouge. Donc on buvait un coup - voire plusieurs - au pub, et ensuite on allait parier sur les courses de lévriers. C’était ma quête de l’Anneau à moi, ma mission sacrée. Mon grand-père, grand tchatcheur devant l’Eternel, était arrivé à me convaincre que j’avais un don particulier pour choisir les bons lévriers. En réalité, je les choisissais uniquement d’après la consonance des noms des chiens, mais c’est vrai qu’on gagnait souvent. Et j’étais le roi de l’univers. Ca y est, je vois à ta mine que j’ai légèrement digressé (rires).

Un Pass VIP pour la super nuit Cixi ! Ah, oui, pour en revenir au Codex de Troy, Mourad Boudjellal (patron de Soleil) et Emmanuel Proust, de notoriété publique, ne s’aimaient pas beaucoup, et comme j’avais déjà fait le Agatha Christie chez EP, quelqu’un chez Soleil m’avait demandé de trouver un pseudo. J’ai dit pourquoi pas, d’autant plus que ce n’était pas un scénario mais la rédaction d’un guide ultime sur Lanfeust de Troy, qui devait se démarquer des Encyclopédies anarchiques. J’ai donc cherché un nom de whiskey. Et Tullamore avait l’avantage supplémentaire de permettre un jeu de mots très « troll » : « tue la mort ». Pour la petite anecdote, dans la partie dédicace de ce Codex de Troy, j’ai remercié Mourad - puisqu’on m’a dit qu’il fallait que je le remercie, ce que j’ai trouvé assez… original - en écrivant : « A Mourad Boudjellal, merci d’avoir fait confiance à un supporter du Munster RFC », autrement dit le club de rugby Irlandais qui venait de torcher Toulon (club dont Boudjellal est président) en Coupe d’Europe la semaine précédente. Mourad a quand même pas mal d’humour, car je dois dire qu’il a souri. Le Codex était une expérience très intéressante. Quand j’ai hérité du projet, je ne sais pas s’il y avait beaucoup de candidats, mais il était question de faire une édition bilingue, car Olivier Jalabert, alors éditeur chez Soleil, avait commencé à signer le deal historique avec Marvel. La « Maison des idées » avait en effet sorti Sky Doll, lequel avait fait un carton absolu, vendant en une journée ce qui était censé partir en une année. Toujours malin, Olivier avait suggéré de mettre sur la couverture « mature content », soit interdit aux moins de 18 ans, et évidemment tous les gamins se sont jetés dessus. Cette première vague Soleil aux Etats-Unis, avec Universal War One et Samouraï, avait cartonné. La deuxième vague, avec l’excellent Crossfire (Spin Angels chez Marvel) de mes camarades Jean-Luc Sala et Pierre Mony Chan, et les Naufragés d’Ythaq, scénarisé par Arleston avec Arnaud Floc’h au dessin, avait également bien marché, et il était donc question de lancer Lanfeust pour la troisième vague. Et donc pour des raisons de promo, le Codex de Troy devait aussi sortir en anglais, et c’est l’une des raisons pour lesquelles ils avaient fait appel à moi. J’ai donc été convoqué à Aix, chez Gottferdom (atelier où travaillent Arleston et plusieurs de ses dessinateurs), un rendez-vous organisé pour voir si je faisais l’affaire, mais aussi pour vérifier mon niveau d’anglais. C’est une jeune femme charmante qui s’en est chargée, s’adressant à moi en Anglais. Comme je suis un rien taquin, et que comme tu peux le constater, je n’ai pas d’accent en français, je me suis amusé à lui répondre en anglais mais avec un accent français très marqué, genre « Ouaille, âme véri api tou tek zis oueurque, etc. ». Là grand blanc, et visage ému de Christophe Arleston, puis j’ai enchaîné avec mon véritable accent. C’était un vrai examen de passage, mais ça s’est bien terminé, et comme Christophe Arleston sait vivre, nous avons conclu mon intronisation dans un restaurant gastronomique avec plusieurs bouteilles de vin de grande qualité, le tout à ses frais. L’ouvrage, en revanche, a été très compliqué à faire. J’avais un an pour faire l’album. Je ne vais pas rentrer dans les détails des négociations propres avec Soleil, mais je devais au départ être payé en droits, puis Christophe avait demandé à ce que je sois payé en fixe, pour les raisons qu’on s’imagine, et je ne peux pas lui en vouloir pour ça. Sur la base du contrat de droits, il paraît que j’ai demandé l’une des sommes les plus « obscènes » (sic) de l’histoire de la BD. Il m’a été répondu « tes calculs à partir du contrat de droit sont justes, mais c’est impossible, ça va créer un précédent abominable ». On a négocié, mais pour la somme (généreuse quand même) qu’ils m’ont finalement proposée, je leur ai dit que je le ferais en moitié moins de temps. Je l’ai donc fait en six mois, et en suant sang et eau ! Ce fut l’horreur, surtout pour la fin, car j’étais en Corse et il a fait si chaud cet été-là, que j’ai même eu de l’œdème aux pieds. Des vrais pieds de Bigfoot à force de bosser sur le Mac sans me lever jour et nuit. J’ai envoyé le dernier fichier à 23 heures le dernier jour, alors que j’avais fini 10 jours plus tôt, histoire de dire, je peux le faire. Comme tu le sais, dans ce boulot, l’échéance, la deadline, il faut la tenir. Tout le reste est toléré, mais ça, on n’y coupe pas.

L'une des nombreuses pages didactiques du Codex de Troy Ce ne fut que souffrance, alors ?
Nooon ! En-dehors du côté « accouchement dans la douleur », ce fut très intéressant. J’avoue que lorsque j’ai signé, je n’avais lu que le premier Lanfeust, (je n’étais pas vraiment la cible). J’aime bien l’heroic fantasy, mais la série visait un public plus jeune. Je n’étais donc pas super chaud au départ, mais en m’y plongeant, comme toi tu peux le faire en journalisme, tu réalises que, malgré tout ce qu’on a pu dire sur le personnage public, Arleston est un vrai et talentueux scénariste. Si Lanfeust de Troy a un tel succès, ce n’est pas pour rien. Il y a vraiment un univers, c’est quelqu’un qui a très bien assimilé Tolkien, les Lankhmar de Fritz Leiber, d’autres œuvres de fantasy qui préexistaient, Star Wars puisqu’il y a eu Lanfeust des Etoiles, et j’ai trouvé ça très bon. Je me suis fait plaisir en le faisant, et je n’ai aucun regret là-dessus. Je suis content du résultat final, dont le succès revient en grande part à une maquettiste géniale, Gaëlle Merlini, que je tiens à citer, avec laquelle j’ai eu la joie et le privilège de travailler, qui est LA maquettiste Soleil. Pour chaque entrée, je faisais une prémaquette bidouillée sur Photoshop d’où ma Gaëlle arrivait à sortir des pages magnifiques. Christophe et Didier (Tarquin) étaient contents du bouquin et m’ont félicité, ce qui fait toujours plaisir. Christophe aurait aimé plus de « conneries » (sic), mais un guide doit quand même être explicatif, un minimum didactique, fournir des pistes, donc je ne pouvais pas écrire que des âneries, même si je me suis effectivement éclaté sur certaines pages. J’ai inventé un jeu de l’oie assez rigolo par exemple, un flyer de boîte de nuit avec Cixi, etc. Donc, pour une œuvre de commande, je me suis bien amusé. Ça doit être très dur de faire le mercenaire sans y trouver de satisfaction.

Tu étais donc seul à travailler dessus ?
Oui, tout seul. Avec Gaëlle qui s’est chargée de la maquette finale. Christophe et Didier n’ont rien fait d’autre que fournir les albums. Olivier (Jalabert) était mon directeur de collection, mais il gérait un milliard d’autres trucs, et s’il m’avait proposé comme auteur, c’est notamment parce qu’il savait que je pouvais fonctionner en autonomie, et qu’il pouvait me faire entièrement confiance. Donc, au final, personne n’est intervenu. Il n’y a pas eu de demande de changement particulière, juste celle de « rajouter des délires ».

La BD les Cinq petits cochons Tu débutes réellement, en tant qu’auteur, sur une adaptation d’un roman d’Agatha Christie pour les éditions EP : Cinq petits cochons. Comment s’est passé ce travail de commande, qui vous a servi de tremplin, à David Charrier et toi ?
Alors c’est Tarek et Ivan Gomez Montero, qui avaient fait à l’époque le Prophète de Tadmor chez Vents d’Ouest, qui nous ont présentés David et moi. Lui avait essayé de travailler avec d’autres scénaristes, moi avec d’autres dessinateurs. Dès la première rencontre, on s’est bien entendus, mais on n’arrivait pas à trouver un projet qui nous accroche tous les deux. Alors on s’est un peu perdus de vue pendant quelque temps, et chacun ayant échoué dans ses tentatives pour percer, on s’est retrouvés. Et là, quelques années plus tard, l’étincelle a enfin jailli et on est partis pour une série qui s’appelait Nomadz Landz. Cette série était une pure utopie dans le sens où on la présentait aux éditeurs en disant que ce serait une série en neuf tomes, avec des personnages qui avaient le pouvoir de rentrer dans des tableaux, une histoire qui se passait donc en aller-retours entre un archipel imaginaire situé derrière les tableaux et le monde réel, et qu’à chaque entrée dans un tableau, les persos se retrouvaient dessinés dans le style du peintre en question - ce qui pour le dessinateur, pour David, était un casse-tête fini -. Bref, un truc absolument dément. À l’époque, on avait pitché ça aux premiers speed bookings au Salon du Livre de Paris. C’était comme le speed dating, on avait une minute pour présenter le projet et séduire. On arrivait toujours à passer la première étape, c’était toujours moi qui parlais, et je suis assez bavard de nature. Ah ? Tu n’avais pas du tout remarqué (rires) ? Seulement, on débarquait chez les éditeurs avec tellement de travaux qu’on passait pour des malades ! J’avais écrit le scénario des trois premiers tomes, et David avait fait le story-board intégral du premier tome. Voilà l’erreur de débutant à ne pas faire, en faire trop ! On a fait peur à tout le monde. Ils se demandaient qui étaient ces fous furieux. En plus on n’était plus à l’époque de Thorgal, donc des séries à rallonge, et avec des inconnus, ce n’était même pas imaginable. On a fini par le comprendre. Ça nous a servi et on a appris là-dessus.

Voir une page de Cinq petits cochons Et comment en êtes-vous venus aux Cinq Petits Cochons ?
On a revu notre copie, et l’année suivante on a préparé non pas un mais deux projets, tous deux prévus au format de trilogies. L’un est un western maya titré Fang and Klaw, l’histoire de deux desperados, un homme Killian McFang et une femme Tahnee Harklaw, qui passent le Rio Grande, mais se font capturer par les federales mexicains. Ca se passe à l’époque du Président Porfirio Diaz, juste avant la révolution mexicaine. Ils vont être exécutés dans la cour du palais présidentiel à Vera Cruz, mais juste au moment où ils se retrouvent devant le peloton d’exécution, le président reçoit la visite d’un archéologue français. Et Diaz qui veut absolument remettre le Mexique dans le concert des nations, après l’épisode malheureux de Maximilien et les morts des deux côtés, décide de les grâcier pour qu’ils escortent l’archéologue jusque dans le Chiapas. Ce personnage a été inspiré par Désiré Charnay, un photographe qui a réellement existé, et a été parmi les premiers à prendre des clichés des temples précolombiens. Diaz y voit une bonne occasion de se réconcilier avec la France, et comme dans le Chiapas, un jeune excité, du nom d’Emiliano Zapata, commence à faire parler de lui, ce jeune archéologue maladroit (il se prend littéralement les pieds dans le tapis de Diaz), va vraiment avoir besoin de protection. Les deux desperados, surnommés Fang et Klaw, c'est-à-dire Crocs et Griffe, n’acceptent que lorsque l’archéologue exhibe une statuette qu’il ne voit que comme un vestige du passé, mais qui pour les deux outlaws représente juste… de l’or ! Le premier tome raconte l’escorte, au cours de laquelle les personnages apprennent à se connaître, le second, la découverte des Indiens Lacandons persécutés à l’époque comme ils le sont toujours un peu aujourd’hui d’ailleurs, et l’exploration à la Indiana Jones, de certains temples comme Palenque. Et au troisième tome, explose la révolution mexicaine, à laquelle les desperados participent malgré tout. Bref, une trilogie plutôt sympa, enlevée, pas prétentieuse… Le second projet était un polar qui s’appelait à l’époque Apadana, et qui est devenu Le Baiser de l’Orchidée. On les a proposés à, je dirais, à peu près tous les éditeurs de la planète, et on s’est fait jeter de partout. Il n’en restait plus qu’un seul à voir. Et c’était Emmanuel Proust. On pouvait le rencontrer à Angoulême, mais problème, cette année-là, je passais mon agrégation d’anglais, histoire d’avoir plus d’argent et moins d’heures de cours, et donc plus de temps pour écrire des scenarii. Je l’avais raté d’un point unique l’année précédente, ce qui avait été extrêmement rageant et frustrant. Ça arrivait exactement en même temps que le festival, et j’ai dit à David « excuse-moi, mais là, j’ai une famille à nourrir, je serai plus dispo après… ». David était forcément très déçu. Le jeudi je me pointe pour l’épreuve de la dissertation en anglais, qui dure sept heures. Je m’installe, je fais mon plan consciencieusement, et au bout d’une heure, je regarde autour de moi et je me dis « mais qu’est-ce que je fous là ? Est-ce que c’est juste ça que je veux faire pour tout le reste de ma vie ? ». J’ai rendu copie blanche, je suis sorti et j’ai appelé David. On a pris la voiture, on est descendus sur Angoulême, et nous avons débarqué aux Galeries Lafayette (EP Editions n’étaient pas encore dans les Bulles), et après avoir passé le premier test, à savoir l’œil perçant de Benjamine des Courtils qui a aimé, on a pu voir Emmanuel Proust, qui nous a dit « d’accord, mais avant, vous faites un Agatha Christie ». (rires).

Voir une page de Cinq petits cochons C’est fréquent ce type de démarche ?
Chez Emmanuel Proust, oui, c’est le test qu’il fait passer à pas mal d’auteurs ; ça n’a pas du tout plu à David, et à moi très moyennement, car mes influences sont davantage le roman noir américain que le mystère en chambre close à l’anglaise, même si je connais. J’aurais plutôt été vers Sherlock Holmes que vers Hercule Poirot, qui, on a beau dire, n’est pas un personnage super sexy, et qui en plus, est extrêmement bavard, ce qui donne des bulles à la Blake et Mortimer, horribles. Mais, petit à petit, je me suis dit « on va le faire, et on va essayer d’y prendre plaisir, parce qu’il y a déjà suffisamment de contraintes. ». C’est un roman de 230 pages, qu’il fallait transcrire en 44 planches, (pas 46, on n’a jamais su pourquoi). En plus la moitié du roman est écrite en style épistolaire, puisque Poirot mène une enquête rétrospective sur une affaire qui a eu lieu 16 années auparavant, et ces lettres sont celles des témoins de l’époque qui écrivent leur version des faits à l’enquêteur. C’était donc pénible à adapter en séquences dessinées, mais on s’en est pas trop mal sortis. Sur un plan technique, ça nous a permis de réellement travailler ensemble, sur un projet réel, pour lequel on était payés et qui allait être publié. Le gros problème concernait la gestion des flashbacks. Comment le lecteur allait-il pouvoir se repérer sans une didascalie pesante et laborieuse, du genre « nous voici revenus 16 ans plus tôt… » ? On a mis au point ensemble - et c’est ça qu’il y a de vraiment magique dans la BD, ce boulot à deux sur tout - cette technique de mettre les séquences du passé en monochrome orangé, un peu sépia, ce qui permet visuellement au lecteur d’identifier immédiatement l’époque où se trouve la séquence. On a repris cette technique sur le Baiser de l’Orchidée, mais sur beaucoup moins de pages. C’est sous les contraintes et dans l’urgence qu’on arrive à faire des trouvailles qui permettent de faire avancer l’histoire et la compréhension de la BD.

Couverture des Cinq petits cochons Et l’album est sorti, il a été publié…
Il a même été réédité depuis une première fois, et je crois qu’un troisième tirage va avoir lieu. Comparé aux autres titres de la collection, il a très bien marché. Il a été traduit, sorti chez Harper sous le titre Five little pigs, avec une couverture intéressante. En tant qu’anglophone, je suis, bien sûr, absolument ravi, et en plus c’est notre couverture qui a été choisie pour faire l’affiche de l’exposition Christie au dernier salon du Livre de Paris, organisée par BD Boum, les organisateurs du salon de Blois. On a eu des pleines pages dans Télérama, Okapi, des affiches partout, et c’est à ce salon du Livre qu’on a signé un nombre effarant d’albums. On avait des files d’attente de 12 personnes, ce qui ne nous est jamais arrivé à Angoulême, comme quoi la pub et la com font beaucoup pour un album. Evidemment l’éditeur était ravi et nous aussi. Je vais refaire un Agatha Christie, pas avec David qui ne tient pas à y replonger pour l’instant, mais avec Michel Espinosa, dessinateur de la série Oukase chez Grand Angle / Bamboo. On va probablement adapter Les pendules, ça reste à discuter avec Emmanuel Proust. C’est vrai qu’un Christie, sur le plan commercial, est un produit d’appel absolument fantastique, et c’est quand même un exercice de style intéressant. Au bout d’un moment ça me manque, j’ai envie de m’y remettre. C’est un plaisir coupable ; c’est tellement rigoureux, c’est comme aller faire retraite dans une cellule de moine. Je sais que Michel Espinosa, qui est très bon dans les cadrages, sera parfait pour un Christie, où les angles de vue constituent un élément extrêmement important, et en plus j’avais envie de faire quelque chose de différent que ce que j’avais fait avec David.

Le comédien David Suchet J’imagine que comme ça ne se passe pas à une époque contemporaine, Espinosa va devoir se documenter ?
Les dessinateurs avec lesquels je travaille disent que je leur fournis beaucoup de doc, parfois trop (rires). On le voit d’ailleurs au fait que notre Hercule Poirot ressemble à David Suchet, son alter ego de la télé. David a essayé, par conscience professionnelle, de le dessiner autrement, mais à partir du moment où il a vu la série, il s’est imposé de lui-même. Suchet est parfait, il porte des postiches pour la série. Je l’ai vu dans d’autres productions, notamment théâtrales, on ne le reconnaît pas du tout. Il faut savoir qu’Agatha Christie trouvait ce personnage tellement odieux qu’elle l’a assassiné. Il meurt vraiment dans d’atroces souffrances pendant sa dernière enquête, et on raconte qu’elle l’invectivait dans les couloirs : « espèce de Belge suffisant ! ». C’est ce genre de personnage comme Columbo, enquiquinant, ultra présent, qui n’arrête pas de venir énerver les gens, assez agaçant. Il est horripilant, mais en même temps, ce personnage qui n’a pas forcément été gâté par la nature sur le plan physique, ne se laisse pas faire et compense par son intelligence. Et ça c’est tout de même pas mal. Et je m’aperçois que je me suis attaché malgré moi au personnage, que je n’aimais pas tant dans les romans, car il est complexe et c’est un détective hors pair. Et en faisant un Christie, on apprend énormément de choses sur le scénario, sur la narration, en prenant de mauvais chemins… Christie, elle-même faisait de temps en temps des erreurs de script. Et, maintenant qu’il y a prescription, on peut l’avouer : on a commis un meurtre avec David dans les Cinq petits cochons… on a buté un pull ! Si on lit le roman avec attention, on pourra noter la présence d’un pull qui se déplace d’un endroit à un autre, et qui semble posséder le don d’ubiquité à un moment donné. Ce pull me rendait dingue : j’ai même dessiné un plan de ses déplacements au format raisin. Le placard de ma chambre ressemblait à un panneau de la Criminelle. J’ai fini par appeler un éditeur chez Harper, et lui ai demandé de m’expliquer la vie secrète du pull. Après m’avoir gentiment fait marcher un moment, il m’a répondu que c’était normal, parce que c’était une erreur de script. Du coup on l’a purement et simplement éliminé. C’est marrant parce que parmi nos lecteurs il y a souvent plus de fans de Christie que de fans de BD, et qui nous demandent à chaque fois : « mais où est passé le pull ? ». Du coup, on leur fait une explication de texte, et ils en ressortent satisfaits en général…

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Interview réalisée le 20/02/2012, par Spooky.

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