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Interview de Nicolas Vadot Interview de Nicolas Vadot (23/09/2011)
Né au sud de Londres en 1971, d'un père français et d'une mère anglaise, Nicolas Vadot passe son enfance en France, avant d'émigrer à Bruxelles à l’âge de 17 ans. Il possède la triple nationalité franco-britannico-australienne.

Dessinateur de presse, il officie dans le magazine Le Vif/L’Express depuis décembre 1993 et dans le journal l’Echo depuis septembre 2008. Dessinateur de bandes dessinées, il a récemment signé Maudit Mardi, un album publié grâce à des édinautes via la maison d’édition Sandawe.

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Nicolas Vadot Bonjour Nicolas, pourriez-vous vous présenter en quelques mots ?
Bonjour, je suis dessinateur de presse politique, en Belgique, pour l'hebdomadaire Le Vif/L'Express, depuis 1993, et pour le quotidien économique L'Echo, depuis 2008. Dans L'Echo, j'ai un dessin éditorial chaque jour en page 2 et pour Le Vif/L'Express, deux pages par semaine : la page 3, avec un grand dessin éditorial, ainsi que la dernière du magazine, intitulée "La Semaine de Vadot", où je fais trois dessins, sur l'actualité belge et internationale.

Je suis par ailleurs auteur de bandes dessinées. Avec Olivier Guéret, co-scénariste, nous avons publié la trilogie Norbert l'imaginaire, au Lombard, au début des années 2000, ainsi que 80 jours, chez Casterman, en 2006. En 2009, toujours chez Casterman, j'ai publié mon premier album solo, Neuf Mois, suivi de Maudit mardi !, tome 1, qui est sorti fin août 2011 aux éditions Sandawe. Je publie également des recueils de dessins de presse. Le dernier est en librairies depuis le 1er septembre, et s'intitule "Onde de Choc", c'est un recueil sur les 10 ans des attentats du 11 septembre. Je suis également membre de la fondation Cartooning For Peace.

En Belgique, vous êtes surtout connu pour vos dessins de presse. Comment avez-vous débarqué au Vif ?
Quand j'étais étudiant à l'ERG, à Bruxelles, une journaliste du Vif se trouvait dans mon jury en dernière année et m'a proposé d'aller montrer mes dessins là-bas. J'ai mis six mois à les convaincre d'en publier un et chaque semaine, je leur en envoyais six ou sept, qu'ils ne publiaient pas. Un jour, ils en ont pris un, puis ont attendu trois mois pour en publier un autre, et ainsi de suite. Au fur et à mesure, comme je ne lâchais pas prise, je me suis imposé, petit à petit. 18 ans plus tard, je suis toujours là...

Cliquez pour voir un dessin politique de Nicolas Vadot En relisant d’anciens dessins de vous (de 2007, entre autres), je me suis rendu compte que rien n’avait changé en Belgique durant ces 4 dernières années. Cet immobilisme, n’est-ce pas lassant pour un chroniqueur du quotidien comme vous ?
D'un côté, oui, car on en arrive à faire comme les négociateurs : on tourne en rond. Mais d'un autre côté, je trouve la période absolument passionnante, car on assiste à une véritable crise identitaire et existentielle, à l'échelle d'un pays tout entier, un pays qui agirait comme une personne bipolaire, voire tripolaire. Suivre ça au jour le jour, parfois de très très près (puisque j'essaie de me documenter le plus possible), c'est quand même passionnant. Et puis au moins, je peux ressortir des dessins réalisés il y a dix ans et les republier tels quels !

Et, sans vouloir trop charger la barque, il faut quand même bien garder à l'esprit que c'est l'avenir même de l'idée européenne qui se joue actuellement en Belgique, la crise dépassant de très loin le strict cadre belgo-belge. La question de la scission de BHV, par exemple, et la délimitation de ce qui pourrait devenir une frontière d'Etat pour une Flandre indépendante enclavant Bruxelles, ça peut paraître rébarbatif de prime abord, mais c'est une question importante. Si la Belgique explose, l'UE en fera de même sous 10 ou 20 ans, surtout quand on pense en plus à la crise des dettes souveraines qui agite la zone euro.

Cliquez pour voir un dessin politique de Nicolas Vadot Habiter de l’autre côté de la planète vous aide-t-il à prendre du recul face à l’actualité mondiale en général et belge en particulier ?
Je suis rentré vivre en Belgique il y a un an, après six années passées en Australie (mon épouse et mes enfants sont Australiens, et moi aussi, d'ailleurs, depuis juin 2010 !). Oui, clairement, le fait d'avoir vécu là-bas a changé mon point de vue sur le monde, point de vue qui était déjà assez "internationaliste", mais le sentiment s'est amplifié. J'ai un profond mépris pour le nationalisme, d'où qu'il vienne. Je trouve le patriotisme parfois attendrissant, mais très souvent ridicule. Chanter un hymne sanguinolent comme "La Marseillaise", la main sur le coeur, je trouve cela grotesque. Nous sommes des citoyens du monde et, quand on a la chance de vivre dans les rares régions de la planète qui connaissent la démocratie et la prospérité (bien que celle-ci soit toute relative pour certains, même dans les pays riches), je ne comprends pas comment on peut s'arc-bouter sur des frontières et une "identité nationale" qui relève de la pire tartufferie intellectuelle, dans le cas de Sarkozy, par exemple.

Dans mon salon, il y a une grande carte du monde achetée en Australie, sur laquelle l'Australie n'est pas en bas à droite, mais en plein milieu. Cela fait réagir tous les gens qui passent à la maison, et qui se disent qu'il y a quelque chose qui cloche sur cette carte ! Alors que la terre est ronde, et son centre n'est jamais que là où l'on se trouve.

Pour avoir vécu le début de la crise belge depuis là-bas, je pense que j'ai peut-être eu plus de recul par rapport aux événements, ce qui me permettait de remettre un peu les choses à leur place. La Belgique, sur la carte du monde, c'est un confetti. Alors pourquoi aller le couper en trois ???

Accéder à la BD 80 jours En quoi le dessin de presse et la bande dessinée sont-ils complémentaires selon vous ?
L'un nourrit l'autre, me concernant. Je n'arrive pas à choisir, raison pour laquelle je mène les deux carrières de front. Le dessin de presse, c'est du 100-mètres, la BD, c'est de la course de fond. Le dessin de presse m'oblige à être concis, efficace et synthétique, ce qui me sert également en BD, pour raconter mes histoires de la manière la plus lisible possible, alors que j'ai un univers assez complexe.

A l'inverse, la bande dessinée m'oblige à élever mon niveau de dessin, car quand on en fait, on ne peut pas tricher et l'on est obligé de tout gérer de front : mise en scène, découpage, dessin, personnages, décors, couleurs, dialogues. Cela se ressent en dessin de presse, car mon niveau technique s'améliore de fait quand je fais aussi de la BD. Chercher dans un domaine m'oblige à ne pas tourner en rond dans l'autre.

Et enfin, en dessin de presse, je raconte les conflits à l'échelle extérieure, alors qu'en bande dessinée, je m'attache à ceux internes à chacun. Et c'est là que l'on s'aperçoit bien souvent que les crises à l'échelle mondiale ne sont jamais rien d'autre qu'une transposition de nos propres contradictions, à chacun et chacune.

Alors que vos dessins de presse parlent souvent des problèmes relationnels entre les puissants de ce monde, vos bandes dessinées, elles, traitent des problèmes existentialistes de monsieur tout-le-monde. Pourquoi un tel choix ? Est-il conscient, tout d’abord ?
J'ai devancé votre question dans la réponse précédente !! Ce qui m'intéresse chez les puissants, ce n'est pas le fait qu'ils soient puissants, mais de savoir pourquoi ils ont besoin de l'être. Quel est leur questionnement existentiel ? L'affaire DSK nous a par exemple rappelé que, aussi puissant que l'on soit, on en reste néanmoins un être humain, avec ses forces, mais aussi beaucoup de faiblesses et de pulsions animales. Toute cette carapace que l'on se crée chacun et chacune tout au long de notre vie est souvent construite sur du sable. C'est cela que j'explore en bande dessinée.

Accéder à la BD Norbert l'imaginaire En matière de bande dessinée, vous êtes un artiste peu prolifique. Est-ce le dessin de presse qui ronge tout votre temps ? Ou la difficulté à vous faire éditer ?
Le dessin de presse me prend beaucoup de temps, pratiquement et intellectuellement : 600 dessins publiés par an. Je n'ai donc pas beaucoup de temps à consacrer à la bande dessinée. Mais de toute façon, je préfère réaliser un bon album tous les trois ans que trois albums moyens ou mauvais par an. Et j'aime le fait de laisser mijoter, de donner du temps au temps, pour qu'une histoire trouve sa propre musique et résiste par après à l'épreuve du temps. Donc un album tous les deux ou trois ans, pour moi, c'est le rythme idéal.

Norbert l'imaginaire était votre première série. Celle-ci était-elle prévue dès le début comme une trilogie ? Avec le recul, quel regard jetez-vous sur ce premier essai ?
"Norbert", c'est mon bébé. Tout ce que j'ai fait après découle de cela. La trilogie n'était pas prévue comme cela au départ, mais finalement, elle est très bien comme elle est et va ressortir sous forme d'intégrale au printemps 2012, au Lombard, agrémentée du "Dépresseur", le premier album que j'ai réalisé tout seul, dans mon coin en 1995, et qui a servi de brouillon de luxe à la trilogie : 55 planches en couleurs directes, où toutes les bases de "Norbert" se trouvaient. Personne n'en avait voulu à l'époque. Le fait que cet album ressorte l'année prochaine, pour moi, c'est comme si je bouclais la boucle. Ou en tout cas la première boucle...

Accéder à la BD Maudit mardi ! Maudit mardi ! est paru chez Sandawe. Comment s’est déroulée l’expérience avec cet éditeur hors du commun ?
Par défaut, puisque "Maudit Mardi" avait été refusé partout ailleurs. Comme je suis qualifié d'auteur "inclassable", les éditeurs ne savent jamais vraiment où me caser. Chez Sandawe, j'y suis allé sans trop d'illusions, en me disant que j'allais peut-être me couvrir de ridicule, si jamais personne n'investissait sur ce projet qui me tenait pourtant tellement à coeur. Mais le miracle s'est produit, deux fois, puisque le second tome est également financé. Je ne regrette pas une seconde cette aventure, qui en est vraiment une, éditorialement parlant. Et, cerise sur le gâteau, l'accueil critique est bon. Pour les ventes, il faudra attendre encore un peu pour se faire une idée.

Pourriez-vous nous toucher un mot sur le scénario, qui s’articule sur deux idées fortes ?
C'est l'histoire d'Achille, un célibataire de 40 ans qui regarde passer les bateaux sur la plage de son île perdue, avec ses jumelles. Achille est - littéralement - enraciné, les pieds dans le sable. Mais une tempête se profile à l'horizon, ce qui va l'obliger à se déraciner - toujours au sens premier du terme - pour aller enfin prendre des risques et partir à l'aventure, retrouver son amour de jeunesse, la belle Rebecca, partie vivre à Hawkmoon, la grande mégapole.

Evidemment, il y a un twist dans tout cela : Achille apprend en début d'histoire quel jour de la semaine il va mourir : le mardi. Mais il ne sait pas encore lequel ; cela peut être le prochain, celui d'après, dans un an, dans dix ans ou dans cinquante ans. Résultat des course, six jours sur sept, il se sait indestructible. ou presque... C'est donc un récit basé sur la question des racines, qui ne se trouvent pas forcément là où l'on est né, mais auprès de ceux et celles avec lesquels on construit sa vie. L'autre aspect étant que, plutôt que d'avoir peur de mourir (un mardi, par exemple), il faut avant tout apprendre à vivre...

Cliquez pour voir une planche de Maudit mardi ! Pensez-vous que le mode d’édition imaginé par Sandawe se développera dans le futur ?
Absolument, et c'est déjà le cas, puisque Média Participations va lancer sa propre structure en octobre, en partenariat avec My Major Company. Nous avons été des pionniers, les gros éditeurs nous ont regardés avec circonspection d'abord, avec intérêt ensuite. Mais je pense que cela va changer pas mal de règles dans le monde de la BD, car Sandawe vient de prouver que c'était non seulement possible, mais également viable.

Vous avez décidé de faire un joli clin d’œil aux internautes qui ont cofinancé l’édition de Maudit Mardi ! Pouvez-vous nous en toucher un mot ?
Mes édinautes, ce sont 170 personnes qui ont cru avant tout le monde en "Maudit Mardi", contrairement aux grands éditeurs. Rien que pour cela, je leur serai éternellement reconnaissant ! Donc j'ai décidé d'inclure leur pseudo d'édinaute dans les planches, sous forme de publicités dans les décors, de noms de rue, plaques d'immatriculation, nom de restaurant, hôtels, etc. L'une d'entre elle a même eu le privilège de prendre le nom d'un personnage : Madame Veralice. Dans mon script, elle s'appelait Madame Alice, mais comme j'avais un édinaute qui s'appelait "Veralice", j'ai modifié en conséquence.

Enfin, je vous propose de réagir à ces quelques mots :
- Racines : Difficile à trouver, me concernant. J'ai trois passeports, français, britannique et australien, et j'habite en Belgique, à Bruxelles, la ville la plus internationale au monde. Toute ma question est là. Mais je le prends maintenant comme une force. La question n'est pas vraiment de savoir d'où je viens, mais où je souhaite mourir. Et ça, je n'ai aucune envie de le savoir, justement. "Living in a suitcase"...

Accéder à la BD Neuf Mois - Paternité : Génial ! C'était le sujet de mon précédent album, Neuf Mois. Ҫa vous change, la paternité, ça vous responsabilise et ça vous fait prendre conscience du fait qu'il faut profiter de chaque moment de la vie. Certes, les nuits sont courtes au début, mais quel miracle d'admirer mes deux enfants, qui sont magnifiques !!! (Bon, OK, je ne suis pas très objectif...). C'est un peu un lieu commun de dire ça, mais je pense qu'on ne peut pas comprendre ce rapport à la paternité (ou la maternité) tant que l'on n'a pas eu d'enfants.

- Ironie : Mon core business ! Parler de thèmes adultes (la politique) avec un outil d'enfant (le dessin). Tendez une feuille de papier et un crayon à quelqu'un de puissant et demandez-lui de vous dessiner quelque chose. Il ou elle en perdra ses moyens et deviendra rouge pivoine. En effet, le dessin est une autoroute vers notre inconscient. Quand vous dessinez, vous enlevez en un coup le glacis social que vous vous êtes construit depuis votre enfance, à l'époque où vous ne mentiez pas, ni aux autres, ni à vous-même. C'est pareil pour le chant. Le chant et le dessin sont les deux moyens de communication par excellence des enfants, avant la parole. Si on me demande de chanter en public, d'abord je plains les oreilles de l'auditoire, mais en plus je serai très très mal à l'aise.

- Fantastique : Le genre fantastique en soi ne m'intéresse pas. Je l'utilise en revanche de manière métaphorique, pour parler de questionnements existentiels. Le fantastique n'est qu'une retranscription de notre monde onirique, via des personnages fictionnels. C'est en cela qu'il est passionnant, à partir du moment où l'on ne le prend pas au pied de la lettre, mais qu'il agit comme miroir de nos propres angoisses.

Nicolas, un grand merci pour votre disponibilité. Vivement la sortie du deuxième tome de Maudit mardi ! Au fait, elle est prévue pour quand ?
Fin août 2012. Je n'ai pas le choix, car l'expo organisée au CBBD est déjà bookée pour fin août 2012 !!
Ce fût un plaisir de répondre à vos questions, et merci encore de vous intéresser à mon travail.



A voir aussi :
Le site de Nicolas Vadot

Interview réalisée le 23/09/2011, par Mac Arthur, avec la participation de Dogue-Son.

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