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Interview de Ted Rall Interview de Ted Rall (22/04/2008)
Entretien avec le journaliste américain Ted Rall, auteur de deux ouvrages chez La Boîte à Bulles, avec au programme la situation en Asie Centrale et la politique internationale de George W. Bush. Attention ça décoiffe ! (Lire l'interview en VO ici)

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Ted Rall Salut Ted, tu pourrais te présenter s’il te plait ?
J’ai 44 ans et je fais partie de la génération X – un groupe d’américains pris en sandwich entre l’énorme génération baby-boom (née entre la fin de la seconde guerre mondiale et l’assassinat de Kennedy) et leurs enfants. J’ai grandi dans une banlieue typique d’Ohio, dans une région de l’Ouest central nommée la Rust Belt (littéralement « ceinture rouillée ») à cause des nombreuses usines industrielles du 19e et 20e siècles qui pourrissaient sur place.

Mes parents se sont séparés quand j’avais 2 ans. Ils ont divorcé quand j’en avais 5, en 1968. Leur divorce a été un tournant dans ma vie. Mon père gagnait bien sa vie, mais j’habitais avec ma mère, une maîtresse d’école qui avait du mal à payer ses factures. C’est à ce moment-là que j’ai vu et compris que la réussite d’une personne dans la vie – leur classe sociale, leur éducation, même leur santé – était complètement aléatoire. Cette prise de conscience a formé la base de mon développement politique. Contrairement à beaucoup d’américains, qui adoptent une éthique de travail protestante qui méprise les pauvres, je regarde un sans-abri et je me dis « ça aurait pu être moi avec un peu moins de chance ».

Mon père était ingénieur en aéronautique, et je pense qu’il serait juste de dire qu’il était froid et distant. On ne s’est jamais vraiment compris. Je ne le voyais que le week-end, pendant 6 heures, sur ordre du tribunal. Je ne sais pas pourquoi il voulait me voir ; il avait l’air de s’ennuyer. Ma mère a été mon seul vrai parent. Elle est géniale, peu sûre d’elle, nerveuse… une vraie pile électrique. Elle a 73 ans, et quand elle me rend visite elle m’épuise toute la journée jusqu’à ce que je m’écroule de fatigue.

Elle est née en France en 1935, dans les Landes, vers les Pyrénées. Mais sa famille était bretonne, un groupe ethnique opprimé par le gouvernement français. Les nazis ont envahi le pays quand elle avait 5 ans. Comme la plupart des Français sous l’occupation elle a été témoin d’atrocités et a beaucoup souffert. Quand je la regarde dans les yeux j’ai du mal à croire que ces iris ont vu l’armée allemande et les SS.

Elle m’a appris à ne pas faire confiance aux autorités, à lire entre les lignes, à vérifier les faits moi-même plutôt que de croire ce qu’on me dit. Quand j’étais ado, et même maintenant, mon côté rebelle lui a causé beaucoup de soucis. Je lui dis parfois « c’est de ta faute, tu m’as élevé comme ça ».

J’ai publié mes premiers dessins en 1979 dans le Kettering-Oakwood Times, un petit journal local qui paraissait dans ma ville deux fois par semaine. J’avais 16 ans. J’avais été payé 15 dollars, c'est-à-dire à peu près ce qu’un journal de cette taille paierait pour un dessinateur professionnel aujourd’hui. Quand je suis entré au lycée j’avais déjà 8 petits journaux dans mon portfolio.

Extrait de The Year of Loving Dangerously J’ai fait des études technologiques à l’université de Columbia. C’était génial. Les mouvements musicaux punk et « new wave » étaient à leur apogée, et j’ai hanté de nombreuses boîtes de nuits et autres magasins de disques. J’étais aussi engagé politiquement. Je me suis intéressé aux partis communistes, libéraux et socialistes avant de finalement choisir de travailler pour des candidats du parti démocrate. J’étais étudiant en Physique Appliquée et Nucléaire parce que mes parents m’avaient dit qu’il serait ainsi plus facile de trouver du travail (ils avaient sans doute tort). Oui, je sais comment créer une arme nucléaire. Saddam Hussein aurait adoré me rencontrer. Mais un an après mon arrivée, Ronald Reagan réduisit considérablement le budget fédéral. Les aides financières pour étudiants disparurent soudainement. Des milliers d’étudiants qui n’avaient plus les moyens de payer pour leurs cours abandonnèrent leurs études. J’ai tenu aussi longtemps que possible, je travaillais énormément pour subvenir à mes besoins, parfois plus que l’équivalent d’un boulot à plein temps.

Je faisais chauffeur de taxi, travailleur portuaire sur les quais pourris de Manhattan, donnais des cours de soutien en maths à des enfants de familles riches, volais des équipements de bureau pour les revendre. Tout ce qui me permettait de gagner de l’argent pour payer mes études.

Mais au bout du compte c’était trop difficile. Je travaillais trop et n’avais plus le temps d’étudier suffisamment. En plus je n’arrivais pas à gagner assez d’argent pour payer mes cours, ma chambre, de quoi vivre etc. Tout s’est écroulé après 3 ans, un an avant d’obtenir mon diplôme. Je me suis retrouvé dans les rues de Manhattan, fauché et sans domicile. Il m’a fallu plus d’un an pour redevenir solvable, et enfin emménager dans mon propre appartement. Le quartier était pourri, on se faisait cambrioler tout le temps, et on a fini par se faire virer parce qu’on n’arrivait pas à payer le loyer avec mon salaire (je travaillais pour Bear Stearns, la société de courtage qui s’est effondrée récemment). Je raconte ma vie après le lycée dans ma BD The Year of Loving Dangerously, avec au dessin Pablo J. Callejo, le dessinateur de la série Bluesman.

Couverture de La route de soie en lambeaux Ton bouquin "La route de soie en lambeaux" sort cet été en France chez La Boite à bulles, et représente probablement ce qui se fait de plus complet sur la situation actuelle en Asie Centrale. Quand et comment ce projet est-il né ? D’où te vient cette passion pour l’Asie Centrale ?
Merci de dire que c’est ce qui se fait de mieux ! J’ai essayé d’être vraiment complet. L’Asie Centrale est la région la plus intéressante, et en termes de politique étrangère et économique occidentale, la région la plus importante au monde dans le futur proche – encore plus que le Moyen-Orient. N’importe qui devrait être capable de lire "La route de soie en lambeaux" et comprendre pourquoi c’est tellement important, sans avoir de connaissances au préalable. Je suis parti du principe que le lecteur moyen ne connaît pas du tout ce sujet, et je leur dis tout ce qu’il a besoin de savoir.

En automne 2001, The Village Voice et la radio de Los Angeles pour laquelle je travaillais (comme d’autres commentateurs libéraux j’ai perdu mon boulot quand Bush a été élu) m’ont envoyé en Afghanistan pour couvrir l’invasion américaine. L’expérience fut palpitante mais traumatisante. 3 des 45 journalistes de mon convoi furent tués. D’autres furent gravement blessés. Ma femme et moi avons dû nous enfuir pour sauver nos vies. C’était une véritable course contre la montre pour rejoindre la frontière avec le Tadjikistan, on savait qu’on serait assassinés si on n’y arrivait pas avant la tombée de la nuit.

A mon retour mon éditeur Terry Nantier à NBM Publishing m’a appelé pour prendre de mes nouvelles. Il a insisté pour que j’écrive un livre sur cette expérience, au double format BD et textuel. J’ai toujours été d’avis que pour comprendre la situation en Afghanistan il faut aussi s’intéresser au contexte régional. C’est un pays d’Asie Centrale et d’Asie du Sud. L’invasion américaine était au moins partiellement motivée par leurs besoins en pétrole et en pipelines d’acheminement de pétrole, un problème qui affecte les pays environnants : le Turkménistan, l’Ouzbékistan, le Kirghizistan, le Kazakhstan, le Tadjikistan et le Pakistan.

Accéder à la fiche de Passage Afghan Terry m’a convaincu que le temps que je finisse d’écrire une analyse détaillée de la situation en Asie Centrale, le lectorat américain, connu pour sa concentration limitée, se serait désintéressé du sujet et serait passé à autre chose. J’ai donc choisi d’écrire un « livre instantané » qui rassemblait des textes que j’avais écrit pour The Voice et des pages de BD sur la situation de tous les jours en Afghanistan (et plus particulièrement dans la province de Takhar) fin novembre et début décembre 2001. To Afghanistan and Back: A Graphic Travelogue sortit en Avril 2002. Ce fut un succès récompensé par différents prix, qui sortit en France sous le nom de Passage Afghan.

C’est ensuite que je commençai le livre que j’avais vraiment envie d’écrire. Je remercie NBM d’avoir donné une chance à ce projet, surtout que la presse américaine n’avait absolument pas envie de parler du bouquin. Un des plus gros journaux du pays, un quotidien qui a beaucoup d’influence, nous a confié qu’ils pensaient que l’Asie Centrale était un sujet « trop difficile à comprendre » pour les américains, même en tant que sujet d’une critique de livre ! Mais les américains ne sont pas aussi stupides que le pensent les médias. Les gens ont recherché et acheté le livre d’eux-mêmes.

Pourquoi l’Asie Centrale et pas les plages tropicales de Thaïlande ? J’aime aller à contre-courant. Si une personnalité publique n’est pas populaire, je veux en savoir plus sur elle. Si un sujet est obscur et ignoré, je m’y intéresse – comme ma mère me l’a appris.

En parlant de ma mère, elle m’avait offert un abonnement au magasine National Geographic quand j’étais ado. Je le dévorais tous les mois, et en particulier le mois (j’aimerais retrouver cet exemplaire, mais ça date de la fin des années 70) qui proposait un article sur ce qui était alors la République Socialiste Soviétique de Kazakhstan, partie intégrante de l’URSS. L’auteur racontait que le Kazakhstan était l’endroit le plus accidenté et isolé au monde. En parcourant les photos des vastes steppes entourées de montagnes aux sommets enneigés, assis dans le jardin de ma mère, en Ohio, je me suis dit « ouah, je n’irai jamais là-bas ».

Extrait de La route de soie en lambeaux J’avais tort. En 1997 j’écrivais pour P.O.V., un magazine pour lecteurs à la recherche d’aventure. Mon éditeur avait accepté de m’envoyer pour une mission folle : parcourir l’ancienne Route de la Soie en voiture, de Beijing à Istanbul, à travers les anciennes républiques soviétiques d’Asie Centrale. Le trajet a pris 6 semaines et fait perdre 44 livres (environ 20 kilos) à mon corps ravagé par la diarrhée. Je me suis alors dit : « Voilà, je l’ai fait, mais plus jamais ! ».

Mais j’étais tombé amoureux de la région. J’y suis retourné en 1999, deux fois en 2000, en 2001, en 2002, l’année dernière… bref, tu vois.

Page 174 ton personnage s’exclame avec désespoir : « Pourquoi est-ce que je reviens tout le temps ici ? ». Très bonne question ! Qu’est ce qui te pousse à affronter encore et encore la canicule étouffante, la diarrhée aigüe et la milice mortelle ? La beauté sauvage de la région ? Son importance sur la scène internationale ?
Tout ça oui. Pour être honnête, j’aime me lancer des défis… comme on dit chez nous « me sortir de ma zone de confort ». Les éléments déchaînés – l’Asie Centrale a les montagnes les plus hautes au monde, les déserts les plus chauds, et les tremblements de terre violents les plus fréquents – et la situation politique instable – la région est constamment troublée par des rébellions, des attaques d’insurgés, des dictateurs brutaux et des guerres de frontière – sont attirants pour quiconque se prétend être fort pour s’extraire de situations difficiles. Le fait que les gens soient fascinants, généreux et drôles au possible aide aussi, ainsi que le fait qu’il y a toujours quelque chose à raconter que les Américains et autres occidentaux se doivent de savoir avant, je ne sais pas moi, le prochain 11 septembre par exemple.

Tu racontes de nombreux moments traumatisants dans ton livre… Quel est ton « incident » préféré ? Celui que tu racontes à tes proches et tes collègues quand tu rentres à la maison ?
Probablement la fois où j’ai dû convaincre les Talibans de ne pas m’exécuter. Ils nous avaient interceptés un ami et moi lors d’un trajet en bus dans le Cachemire Pakistanais et prévenus qu’ils nous donnaient 5 minutes pour faire nos prières avant de nous abattre. Je regardais nos compagnons de bus – qui n’étaient pas assez bêtes pour se promener avec un passeport américain – et je me suis dit : « Comme c’est étrange. Ils vont nous voir mourir. Puis le bus continuera son trajet, ils rentreront chez eux, avec leurs familles. Et on sera les pauvres imbéciles, la chute d’une mauvaise blague, d’une histoire complètement aléatoire. Hé, vous n’allez jamais croire ce qui m’est arrivé, écoutez ça … »

Mais heureusement pour moi, un de nos bourreaux était allé à l’université de New York pendant les années 80. On a commencé à papoter de New York, et de ce que l’on recherchait physiquement chez une femme…

Mais vous devez quand même acheter le livre ! Il contient beaucoup d’autres d’anecdotes, avec en particulier un article sur la pire catastrophe naturelle de l’histoire… Qui ne s’est pas (encore) produite.

Extrait de La route de soie en lambeaux Bon nombre de tes accusations sont illustrées par des faits précis qui ont dû être difficile à obtenir. Comment te documentes-tu ?
Internet propose d’excellentes sources d’informations fiables sur l’Asie Centrale. Mes sources principales sont EurasiaNet.org et Asia Times (atimes.com). Il y a aussi les journaux académiques. Les médias britanniques – en particulier la BBC et Reuters – s’intéressent aussi beaucoup à cette région.

Le problème c’est que de nombreux articles disparaissent après seulement quelques semaines voire même quelques jours. Mon truc est donc de consulter ces sources régulièrement et de faire des copies de tout ce qui m’intéresse.

Tu es un « caricaturiste politique »… Selon toi qu’est-ce qui fait que ce genre de dessins soit aussi populaire en politique ? Lis-tu toi-même des caricatures politiques ?
L’ironie c’est que les caricatures politiques sont en danger de disparition dans les journaux et magasines américains. Les rédacteurs en chef lâches les ont supprimées après les attaques du 11 septembre, ou les ont remplacées par des niaiseries fades et neutres sans aucun intérêt. Pourtant les lecteurs adorent ça. C’est bizarre de voir un medium que tout le monde adore disparaître. C’est comme si toutes les chaînes télévisées du monde refusaient de retransmettre du football.

Les caricatures politiques sont géniales parce que tu n’as pas besoin de compétences particulières pour les dessiner. Pas la peine de faire une école d’art. C’est un medium complètement populaire. Des mômes qui se moquent de leur prof en la dessinant dans leurs cahiers sont des caricaturistes politiques. Ces caricatures sont arrogantes, complètement injustes, simples au possible, mais parviennent souvent à montrer du doigt les hypocrites et les imposteurs avec une efficacité redoutable.

J’essaye de ne pas trop en lire parce que j’ai peur qu’elles m’influencent. Je pourrais en lire une, l’ « oublier », puis avoir une nouvelle idée qui en fait appartient à quelqu’un d’autre. J’aurais tellement honte. Mais je travaille en tant que rédacteur en chef pour une agence éditoriale, United Media. Lire des strips quotidiens fait partie de mon boulot.

Couverture de Attitude: The New Subversive Political Cartoonists Mes dessins préférés sont ceux qui paraissent dans des hebdomadaires alternatifs comme Voice et SF Weekly. J’ai fait une compilation d’interviews de mes dessinateurs préférés illustrés par leurs dessins dans un livre nommé Attitude: The New Subversive Political Cartoonists. Il y a aussi deux suites, une sur les dessins humoristiques et une sur les dessins publiés sur Internet.

Ton goût pour la critique des USA semble remonter jusqu’à ta thèse universitaire, dont le sujet était « Les projets américains d’occupation de la France en tant que puissance ennemie à la fin de la seconde guerre mondiale ». Te considères-tu antipatriotique ? Ou simplement engagé et intéressé par la politique de ton pays ?
Une personne qui ne fait pas tout ce qui est en son pouvoir pour mettre la pression sur son pays, pour que celui-ci corresponde à ses idéaux, et soit le meilleur pays possible, n’est pas patriotique. C’est un idiot. Au mieux un crétin nationaliste, un salaud de fasciste.

Les Etats-Unis sont fondés sur des principes extraordinaires et une rhétorique ambitieuse. En théorie les USA supportent l’égalité, la justice et la liberté pour tous. Mais quiconque s’intéresse à l’Histoire ou ouvre un journal sait que la réalité est bien différente. Je suppose qu’il est possible de justifier ce gouffre entre nos idéaux et des tactiques de bas étage, comme le fait de supporter des dictateurs ou la torture. Les gens le font tout le temps. Moi je pense que c’est dégoûtant, et une trahison envers ceux qui sont morts en se battant pour fonder cette nation, ou en tout cas ceux qui pensaient qu’ils donnaient leur vie pour des idées nobles.

A l’université les Américains apprennent à révérer ceux qui, comme Martin Luther King et Rosa Parks, ont défendu ce qui était juste, malgré les insultes et les attaques. J’ai pris ces cours très au sérieux.

La sévérité de certaines de tes accusations, et le fait que tu sois toujours libre et vivant pour en parler est un hommage à notre liberté d’expression… Mais as-tu souffert de ta position politique ? As-tu été déjà intimidé, insulté ou menacé ?
Les plus gros ennuis ont été économiques. Avant le 11 sptembre et l’ère Néo-Maccarthysme post-11 septembre pendant laquelle toute personne de gauche était vu comme antipatriotique (les choses se sont un peu arrangées maintenant, mais ne sont pas encore retournées à ce qu’elles étaient avant cette époque), j’étais l’un des caricaturistes les plus publiés dans le New York Times. Ils ne m’ont pas publié une seule fois depuis. Je paraissais dans les magasines Time et Fortune. Ils m’ont viré. J’ai perdu la moitié de mes clients, la moitié de mes revenus. Tout ça parce qu’après le 11 septembre, j’ai refusé de me joindre à mes collègues peureux pour faire des dessins qui comparent Bush à Churchill et qui représentent Saddam habillé en SS. Je me suis juré de rester le même caricaturiste, aussi implacable et critique du gouvernement Bush que je l’étais déjà envers Clinton quand il était au pouvoir. J’ai dû payer le prix de cette décision, ainsi que ma famille.

Mais je ne regrette rien. Personne ne se souviendra de mes revenus. Les gens se souviendront de mes actes.

Extrait de La route de soie en lambeaux J’ai bien entendu reçu des centaines de menaces de mort et de démembrement. Le climat était incroyablement vicieux en 2002 et 2003, alors que se préparait l’invasion en Irak. La droite était défiante. Le système d’identification de mon téléphone identifia une personne qui avait menacé de m’égorger comme étant un officier de la police de New York. Il avait laissé son nom et son numéro de téléphone sur mon répondeur. Un jour des pompiers sont venus à mon appartement pour essayer d’enfoncer ma porte. Ca a dégénéré et j’ai dû m’enfuir par l’arrière.

Heureusement la colère s’est calmée, et la droite a vu tous ses projets échouer. Ils n’ont plus le courage de leurs opinions. Mais ils seront de retour dés que les politiciens de Washington leur redonneront la permission.

Bien que je n’aime pas spécialement les dessins eux-mêmes, je compatis avec les caricaturistes danois qui ont créé les caricatures du prophète Mohammed. Ce qui est drôle c’est qu’ici aux Etats-Unis, la droite a vigoureusement défendu leur droit de les dessiner – les mêmes personnes qui, comme le candidat républicain en 1996 et 2000 Alan Keyes, avaient réclamé que je sois abattu ou emprisonné en tant que combattant ennemi. La liberté d’expression est pour les étrangers, pas pour les Américains.

Aujourd’hui mon seul souci est le fait que le gouvernement m’espionne. Mon fournisseur téléphonique m’a confirmé que je suis sur écoute téléphonique. Ils savent que je ne suis pas un terroriste. Ils veulent juste que je sois conscient qu’ils violent ma vie privée. C’est une forme de harcèlement.

Est-ce que tes origines françaises ont aggravé ta situation pendant l’invasion en Irak, alors que les USA et la France étaient en total désaccord ?
Oui comme je l’explique plus haut ma mère est française. J’ai la double nationalité ; j’ai un passeport américain et un passeport français. Je compatis avec les immigrés de seconde et troisième génération qui vivent en France mais ne peuvent pas devenir citoyens français. [Note : Ted parle d’immigrés en situation irrégulière. La législation française est plus clémente envers les immigrés en situation régulière] Mais je veux prendre ma retraite en France quand je serai plus vieux, donc c’est pratique.

Il y a eu quelques attaques contre moi dues à mes origines françaises, mais sans plus. Principalement parce que j’ai été un fervent défenseur de la France ici aux Etats-Unis. J’ai écrit plusieurs articles expliquant que perdre une guerre (en 1940) n’est pas pareil que ne pas se battre. Très peu d’Américains réalisent que la France a perdu plus de soldats en Mai-Juin 1940 que les Etats-Unis pendant toute la guerre du Vietnam. Et le Vietnam a été une expérience traumatisante dont ce pays ne s’est jamais remis. L’Histoire est un outil puissant pour faire taire les imbéciles.

Extrait de La route de soie en lambeaux J’imagine que tes publications ouvrent les yeux de nombreux lecteurs sur le monde de la politique internationale. Ca a en tout cas été le cas pour moi. Est-ce que tu reçois beaucoup de retour de la part de lecteurs « éclairés » ?
Oui, bien sûr ! J’adore mes lecteurs. Vous pouvez voir à quel point ils sont intelligents et cool en lisant les commentaires sur mon blog : www.rall.com. Les gens me disent souvent que j’ai éveillé leur curiosité sur un certain sujet, ou même complètement changé leur point de vue. Il arrive même qu’un Républicain m’écrive pour me dire qu’il est passé à gauche grâce à mes publications, mais c’est rare. Le fait que mes écrits et mes dessins poussent ne serait-ce qu’une seule personne à reconsidérer sa position ou sa façon de vivre est incroyablement gratifiant.

Les Américains (ou en tout cas beaucoup d’Américains) s’intéressent à la politique internationale plus qu’on pourrait le croire. Quand je faisais mon émissions radio à Los Angeles, j’avais créé une rubrique Stan Watch: Breaking News from Central Asia, avec des comptes-rendus d’Asie Centrale, dont la météo ! C’était supposé être une blague sur le fait que les gens ne s’intéressaient pas à l’actualité du Canada, et encore moins à celle d’Ouzbékistan. Mais la rubrique est devenue très populaire, et avait même été repérée par NPR et la BBC. Stan Watch fut un gros succès ! Les gens suivaient les développements autour d’une tentative d’assassinat du président ouzbek Islam Karimov de la même façon que d’autres suivaient les résultats sportifs. Les Américains liraient et regarderaient les actualités internationales si elles étaient plus diffusées. Mais ce n’est pas le cas. Regardez ce qui s’est produit avec la version anglaise de la chaîne Al Jazeera : elle est interdite ici. Personne ne peut la regarder, à moins de la streamer sur Internet, ce qui est difficile.

Les Etats-Unis ont la meilleures musique rock au monde et les meilleurs hamburgers, mais on n’a pas de liberté de la presse.

Tu as l’air de t’y connaître un peu en politique, alors dis-moi, on est dans la merde avec notre nouveau président Nicolas Sarkozy ? Il a l’air bon pote avec George Bush… (que tu ne sembles pas vraiment admirer, dis-moi si je me trompe :))
Je ne comprends pas ce qui a pris aux français. Avaient-il vraiment besoin de leur propre version du toutou de Bush maintenant que Tony Blair ne fait plus de politique ? Ont-ils tant eu peur que ça des émeutes en banlieues ? (Début d’une solution : toute personne née en France devrait avoir la nationalité française). Ségolène était si terrible que ça ? Franchement il y a quelque chose qui cloche chez un type qui épouse une femme trois mois après l’avoir rencontrée.

Maintenant que les Américains sont redevenus raisonnables – la cote de popularité de Bush est de 27% - ils ont enfin le droit de regarder les Français de haut. Qu’est ce que cela me fait, étant Français et Américain ? Je ne sais pas… Je suis surtout déconcerté.

Extrait de The Year of Loving Dangerously Quels sont tes projets actuels ou futurs ? D’autres voyages en Asie Centrale ?
J’ai parlé plus haut de The Year of Loving Dangerously. Si cette BD se vend bien je voudrais en faire le 2ème tome d’une trilogie. La suite serait The year of Chris. Je pense écrire un manifeste politique pour tout Américain se demandant ce que nous devrions faire maintenant, ainsi qu’une BD de fiction parodiant les médias.

Et j’ai toujours envie de voyager. J’aimerais aller au Tibet pour obtenir le vrai scoop – pas la visite officielle accompagné par les gardiens du gouvernement – sur ce qui se passe vraiment là-bas.

Merci beaucoup Ted !
Mais de rien, et merci beaucoup de m’avoir donné la parole. Je suis toujours stupéfait que les gens s’intéressent à ce que je pense !



Ouvrages de Ted Rall publiés en France par La Boîte à Bulles :
- Passage Afghan
- La route de soie en lambeaux (A paraître cet été)

Interview réalisée le 22/04/2008, par Alix. Merci à Spooky pour la relecture.

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