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Nom série  Winter Road  posté le 12/01/2017 Modifier cet avis Achat conseillé ? Oui
Note Note: 4/5 (Franchement bien)
Contrairement à ce que le titre laisserait supposer, « Winter Road » n’a rien d’un « road trip ». Cette « route d’hiver », ici, serait plutôt une métaphore sur la difficulté d’avancer quand tout semble se liguer contre vous. Et c’est bien ce qui arrive à ces personnages, le frère et la sœur, qui semblent tous deux avoir été marqués au fer rouge par une enfance sous la tyrannie d’un père alcoolique et adepte de la violence conjugale. Après une longue séparation, les retrouvailles de ces demi-orphelins (leur mère est morte sous leurs yeux dans un accident en voulant fuir son mari), marginaux et estropiés par la vie (lui alcoolo et irritable, elle, junkie et subissant la violence de son compagnon), vont provoquer une sorte de déclic, leur faisant prendre conscience qu’il est temps pour eux d’en finir avec cette malédiction familiale et de mettre un peu d’ordre dans leur vie. Comme par un étrange jeu de miroirs dans un cadre naturel, loin du tumulte des humains, c’est en quelque sorte en retournant vers leurs « racines » que ces descendants d’Indiens vont expérimenter cette quête intérieure. Pour la sœur de Derek, la confrontation avec le père sera le déclencheur. Une scène forte où elle le met face à sa lâcheté par des paroles bien senties, lui, ce père looser devenu simple employé dans une scierie du coin, cachant sa peur sous sa morgue de vieux macho fatigué.

Cette histoire humaine et sans fioritures est extrêmement fluide d’un point de vue narratif. Il faut dire que Derek, le personnage central, est à classer dans les taiseux et ne donne guère lieu à des discussions philosophiques. L’intérêt se situe plutôt dans la profondeur psychologique des protagonistes et le dessin aux atours âpres, davantage caractérisé par le cadrage que par une abondance inutile de détails. Et comme évidemment cela se passe en hiver, les couleurs ne sont présentes que dans les souvenirs des protagonistes, ou lorsqu’il s’agit d’évoquer le sang. Car de la bagarre, il y en a, même si ce n’est pas le sujet central, mais après tout, « "Winter Road" is indeed a history of violence ».

Jeff Lemire nous propose ici un roman graphique de bonne tenue, sans prétention et avec des personnages attachants. A travers ce récit, l’auteur tente de comprendre la cause de ces vies brisées dans nos sociétés dites civilisées, avec en filigrane l’importance des racines et d’une transmission sociale harmonieuse.

Nom série  Ruines  posté le 31/12/2016 Modifier cet avis Achat conseillé ? Oui
Note Note: 4/5 (Franchement bien)
De manière générale, la BD alternative est plus centrée sur le fond que sur la forme. Dans le cas de « Ruines », le dessin peut clairement rebuter dans ses petites imperfections qui relèvent de l’amateurisme : un trait manquant de fluidité, des corps et des visages un peu figés, des bâtiments qui semblent avoir été dessinés avec une règle... Et pourtant, le dessin de Peter Kuper comporte des qualités, notamment par son souci du détail, une mise en page recherchée, et sa colorisation à l’aquarelle qui le rapprocherait presque de la peinture. L’auteur n’est pourtant pas un débutant en la matière, puisqu’il a publié de nombreux ouvrages depuis les années 90. Certains ont été nominés aux Eisner Awards, celui-ci ayant d’ailleurs remporté le prix du roman graphique cette année. Kuper enseigne même la bande dessinée à la School of Visual Arts of New York, comme quoi…

Une fois dépassées ses (éventuelles) réticences, on pourra se laisser charmer par cette histoire semi-autobiographique qui raconte les efforts d’un homme et d’une femme pour se retrouver mais qui ne sont plus vraiment sûrs de vouloir continuer sur le même chemin. Venue à Oaxaca dans le but d'écrire, Samantha est en pleine introspection et pense trouver la clé du bonheur dans ce Mexique avec qui elle se sent liée par le biais d’une relation amoureuse passée. Quant à George, désormais au chômage, son but est de se remettre à la peinture. Loin de leur petit confort new-yorkais, c’est un Oaxaca remuant et haut en couleurs, indifférent à leurs questionnements, qui va ébranler leurs certitudes de petits bourgeois, car autour d’eux le tumulte de la vie et de la mort omniprésente (nous sommes bien au Mexique) empiète sur leur intimité et aura inévitablement des incidences sur leur couple.

Mais pour chacun d’eux, il s’agit aussi d’un parcours initiatique, tel celui du papillon monarque dont on suit la trajectoire silencieuse de la Pennsylvanie au Mexique dans de courtes interludes entre chaque chapitre, conférant une note poétique à l’ensemble. George et Samantha s’extrairont-ils de leur chrysalide pour trouver la voie vers l’épanouissement ? S’ils doivent y parvenir, le feront-ils ensemble ou chacun de leur côté ?

« Ruines » est donc un roman graphique assez plaisant et évidemment très personnel comme la plupart des productions du genre. Alternant entre une description authentique et détaillée du quotidien dans une ville mexicaine et les questionnements d’un couple sur le sens de la vie (notamment à deux). Le récit est lent et assez digressif, mais l’intrigue reste claire dans son ensemble et parvient à susciter intérêt et fascination chez le lecteur. Un prix Will Eisner plutôt mérité malgré mes réserves exprimées au début.

Nom série  We are the 90's  posté le 19/12/2016 Modifier cet avis Achat conseillé ? Oui
Note Note: 3/5 (Pas mal)
Les ouvrages collectifs au goût de madeleine de Proust sont souvent un moyen pour les maisons d’édition de doper leurs ventes. De même, cela représente pour les auteurs y participant une manière de se faire connaître à peu de frais. Il faudra alors qu’ils mettent tout le paquet pour qu’on se rappelle d’eux, car souvent l’histoire est trop courte pour marquer réellement les esprits des lecteurs. Souvent ce type de production, dont la vocation peu avouable est davantage mercantile qu’artistique, est inégale et rejoint après quelques semaines les bacs à soldes des libraires.

Dans le cas de « We are the 90’s », l’unité est à chercher uniquement du côté graphique, car les références musicales y sont assez hétérogènes, allant de la variété française au grunge, en passant par la pop anglaise ou le rap. Tous les auteurs font partie de la même génération et possèdent une sorte de patte « bloguesque », leur dessin étant caractérisé par un minimalisme plus ou moins marqué, dû peut-être à la rapidité d’exécution requise pour une diffusion en ligne. Cet esprit nineties est quant à lui très en phase avec son époque. Moins virulentes que la décennie précédente, les « eighties », qui prônaient un certain kitch cafardeux aux relents punks, se refermaient par la chute du Mur de Berlin. Les années 90 avaient le champ libre ! Gloire au pognon, à l’individualisme et à la « positive attitude »… avec un peu d’« esprit Canal » tout de même ! Plus que jamais, les ados de l’époque revendiquaient sans complexe leur amour de la télé, de la pub et des marques. Mais comme ils n’étaient pas complètement idiots, ils n’oubliaient pas de faire preuve d’autodérision…

Il faut bien le dire, l’objet dégage quelque chose de très frais, ou devrais-je dire « fresh » ! On sourit plus qu’on ne rit (à ce titre, mention spéciale à l’anecdote sur Francky Vincent, particulièrement drôle), on porte un regard empreint de tendresse vis-à-vis des premières amours décrites. Outre les tubes de l’époque, on y parle de fringues, de pubs, de jeux vidéo, de films et de séries diffusées sur une télévision française qui ne comptait alors que 6 chaînes ! On y trouve quelques « private jokes » et d’autres allusions qui demandent une solide connaissance télévisuelle, lesquelles échapperont peut-être à ceux qui n’étaient déjà plus ados dans ces années-là. Mais ces derniers auront avec cet ouvrage le loisir de parfaire leur compréhension des leurs cadets « passés de l’autre côté du mur ». L’ensemble est loin d’être indispensable mais reste divertissant, et inutile de le préciser, constitue une bonne idée cadeau…

Nom série  La Petite Mort(e)  posté le 17/12/2016 Modifier cet avis Achat conseillé ? Non
Note Note: 2/5 (Bof, sans plus)
Difficile de résumer quelque chose qui n’est pas résumable… En fait, cet ouvrage est de l’ordre de l’indescriptible. Avec La Petite Mort, Davy Mourier avait réussi à produire quelque chose d’original sur le plan graphique, avec un humour noir très particulier qui faisait mouche pour peu que l’on rentre dans son univers de geek corrosif.

Était-ce une bonne idée de prolonger la trilogie avec cette Petite Morte, progéniture féminine de la Petite Mort ? Pas sûr, et pas sûr non plus que la fifille en soit la digne héritière. Bien sûr cet album n’est pas une suite, si ce n’est qu’il reprend certains personnages. On y retrouve le même format, sans les strips et avec plus de narration, avec toujours des inserts de fausses pubs, mais entretemps il s’est passé quelque chose d’étrange, d’inexplicable, qui semble avoir complètement dénaturé l’esprit de la trilogie. Serait-ce dû à un manque de préparation ou d’inspiration ? Un peu des deux sans doute…

Non seulement l’histoire est décousue, mais elle intègre des éléments « sérieux » voire tragiques, du moins dont il est difficile d’en rire - en l’occurrence la violence conjugale -, mais les gags sont devenus ici comme mécaniques, aucunement drôles, avec des calembours dignes d’une cour de récré. Du coup, il y a des chances pour que le lecteur reste perplexe et se demande si cette « excroissance » bizarre de La Petite Mort a vraiment été conçue pour faire rire. A moins qu’il ne s’agisse tout simplement d’un suicide éditorial, ce qui à la limite paraîtrait compréhensible vu le thème abordé… La série-mère était caractérisée par un humour déjà très décalé qui pouvait passer pour hermétique aux yeux de certains, mais « La Petite Mort(e) », elle, opère un nouveau décalage qui rend l’objet… sans objet. Une mortelle déception.

Nom série  Les Effroyables missions de Margo Maloo  posté le 13/12/2016 Modifier cet avis Achat conseillé ? Oui
Note Note: 4/5 (Franchement bien)
Elle est vraiment formidable, cette petite BD jeunesse qui pourtant ne paye pas trop de mine au premier abord ! Découpée en trois histoires, elle nous emmène à la découverte de ces monstres, trolls et autres fantômes que personne n’a jamais vus mais qui existent bel et bien, et pas que dans l’imagination des enfants ! Normal, attachés à leur tranquillité, ils se terrent dans les endroits à l’abandon et préfèrent éviter tout contact avec les humains. Charles va ainsi pouvoir réaliser son rêve d’être reporter en accompagnant Margo Maloo, une fillette dont le talent est de savoir repérer ces créatures et parlementer avec elles pour éviter qu’elles ne se fâchent tout rouge, car bien sûr elles peuvent devenir très susceptibles dès qu’on empiète sur leur territoire et qu’on touche à leurs affaires !

Auteur d’En Mer (Editions Ça et Là), un roman graphique très bien accueilli à sa sortie en 2011, l'Américain Drew Weing réalise également des illustrations pour des magazines jeunesse. Il s’agit là du premier tome d’une série dont la suite est attendue l’an prochain, et on ne peut que s’en réjouir. Bien campés, les personnages se révèlent vite attachants et on peut avoir très envie de les revoir. Les parents de Charles, bobos pur jus mais aussi pragmatiques, Charles lui-même, garçonnet potelé et curieux, bien décidé à affronter sa peur des monstres, et bien sûr la jeune et mystérieuse Margo Maloo. Quant aux monstres, si « effrayants » soient-ils par leur aspect, lls ne le restent jamais longtemps face à Margo, ils en deviendraient même plutôt sympathiques voire risibles…

La synergie entre dialogues et dessin fonctionne à plein pour produire un effet comique assez irrésistible, par exemple quand le troll, après avoir exprimé sa colère vis-à-vis de Charles, réalise que son « repas potentiel » collectionne également les « soldanimos ». S’ensuit un échange assez croustillant qui vient dédramatiser une situation des plus tendues… Les rondeurs du trait spontané confèrent un côté à la fois drôle et avenant. Et il n’est pas du tout impossible que l’ouvrage permette aux enfants de maîtriser leur peur du noir.

Un vrai coup de cœur pour cette nouvelle série, qui sans aucun doute devrait trouver sa place auprès du jeune public grâce à ses nombreuses qualités. L’auteur ne prend pas les enfants pour des crétins et cela se voit. Pleines de fraîcheur, d’humour et d’intelligence, avec une chouette atmosphère, ces « effroyables missions » sont largement recommandables, notamment pour les parents en panne d’idées BD pour leur progéniture à l’approche des fêtes. Le seul risque, c’est que ces derniers, si tant est qu’il leur prenait l’idée de lire les premières pages, pourraient bien y prendre goût et garder l’album pour eux…

Nom série  Le Maître des tapis  posté le 08/12/2016 Modifier cet avis Achat conseillé ? Oui
Note Note: 3/5 (Pas mal)
Pour les fêtes de Noël, les éditions Delcourt ont fait les choses en grand avec ce joli conte fantastique pour enfants (« pour les filles et les garçons »). Bénéficiant d’un grand format et d’un magnifique tirage avec incrustation dorée, l’album fait littéralement rêver, avec en outre une couverture qui résume bien l’histoire : deux jeunes amants sur un tapis volant tentent d’échapper à d’affreux soldats dans les neiges de Russie… Et à la fin du livre, un cadeau bonux (expression impossible à comprendre pour les moins de vingt ans) : un pop-up à construire ! Tout ce qu’il faut donc pour séduire le jeune public.

Quant à Alexis Nesme, il semble aussi doué pour le dessin que pour la mise en couleur, jouant superbement avec les ombres nocturnes, les rayons de lumière, et les ambiances villageoises neigeuses où brille la douce chaleur du foyer. Et le grand format décuple le plaisir qu’on ressent à admirer les planches. Inévitablement, on pense à « L’Autre monde », de Florence Magnin, un classique du neuvième art, et destiné aux enfants de 7 à 77 ans celui-là...

L’originalité de l’histoire réside dans le croisement de deux mondes, comme si celui des « Mille et une nuits » avait été transposé dans la Russie du XIXe siècle. De plus, l’architecture byzantine qui caractérise certains édifices joue à merveille le rôle de trait d’union entre les deux cultures russe et arabe. Le scénario d’Olivier Bleys est toutefois un peu léger, et hormis peut-être une maison en feu et un « tapis sauveur », on ne trouve rien qui marque vraiment les esprits. L’autre léger bémol serait à chercher du côté des personnages, qui n’ont pas suffisamment de consistance pour que l’on s’y attache. A moins que ce ne soit l’ensemble, presque trop léché, qui ne donne cette impression. Mais on est littéralement émerveillé devant le dessin, et ce n'est déjà pas si mal.

Nom série  Dans les pins - 5 ballades meurtrières  posté le 05/12/2016 Modifier cet avis Achat conseillé ? Oui
Note Note: 3/5 (Pas mal)
Paru en début d’année, l’ouvrage est signé d’Erik Kriek, auteur néerlandais qui mérite sans aucune doute de se faire un nom hors des terres bataves. Et les Editions Actes Sud ne s’y sont pas trompées en le publiant pour la deuxième fois, après un recueil d’adaptations de nouvelles de H.P. Lovecraft en 2012, L'invisible et autres contes fantastiques. Car il semblerait que Monsieur Kriek ait un faible pour les contes noirs…

Et la couverture, très réussie, annonce bien la couleur avec ce corbeau qui semble croasser les prédictions les plus sombres à l’adresse des victimes dont il sait qu’il va bientôt se repaître. Librement inspirées des classiques du folk d’outre-Atlantique, ces ballades issues de faits divers sanglants paraissent sans nul doute plus glauques en images qu’en musique, d’autant que le trait particulier d’Eric Kriek, renforcé par une bichromie de bon aloi, contient toute la noirceur appropriée. Jouant habilement avec les contrastes noir et blanc, son trait gras et expressif emprunte beaucoup aux comics US, restituant très bien l’angoisse ou la démence dans les visages mangés par les ombres. Visuellement, c’est impressionnant de maîtrise technique, tout comme le cadrage savamment étudié.

Je n’irais pas jusqu’à dire que les scénarios de ces cinq nouvelles sont époustouflants, mais dans la mesure où ils sont inspirés de chansons ultra-connues chez l’Oncle Sam, la vraie gageure résidait dans la capacité de l’auteur à transformer ces chansons en véritables histoires, et à ce niveau on peut dire que le contrat est rempli.

Nom série  La Bande à Renaud  posté le 05/12/2016 Modifier cet avis Achat conseillé ? Non
Note Note: 3/5 (Pas mal)
Le moins qu’on puisse dire, c’est que Renaud semble être une source d’inspiration pour le neuvième art. Si les textes du chanteur passent si bien l’épreuve de la mise en images, ce n’est peut-être pas par hasard quand on sait que ce dernier est un grand collectionneur de bandes dessinées. A l’évidence, les plus humoristiques comme « Laisse béton », « le Retour de la Pépette » (qui de mieux que Margerin pour l’illustrer ?) ou encore « Les aventures de Gérard Lambert » (accord parfait avec l’esprit déjanté de Boucq) sont une aubaine pour une adaptation BD. Mais comme Renaud a plusieurs facettes et sait se montrer aussi tendre que révolté (quoique moins vers la fin…), cela se retrouve dans l’aspect graphique très diversifié de l’objet. Entre d’un côté un Yslaire aux influences picturales et de l’autre Dodo & Ben Radis et leur bestiaire punkoïde, il y a autant de différence qu’entre le baroque et le pop-art en peinture.

Pour le reste, si ce côté hétérogène peut correspondre à l’univers du « chanteur engagé », il comporte les défauts de ses qualités, avec un niveau inégal dans la narration. Selon moi, la BD d’une manière générale supporte mal le format court (à l’exception des gags) qui tend à laisser le lecteur sur sa faim. Par ailleurs, malgré leur talent et leur sincérité vis-à-vis de Renaud, certains auteurs semblent avoir manqué d’inspiration, et les histoires censées être drôles ne le sont pas forcément. Certes, la lecture n’est pas déplaisante du tout, néanmoins cet album est loin d’être incontournable. Mais pour quiconque est en panne d’idée pour les fêtes, il constituera le cadeau idéal à faire à un proche et fan du chanteur.

Nom série  Rituels  posté le 04/12/2016 Modifier cet avis Achat conseillé ? Non
Note Note: 3/5 (Pas mal)
Après deux productions qui l’ont brillamment révélé depuis 2013, Cendres et en particulier Murderabilia l’an dernier, Álvaro Ortiz était attendu au tournant. Le jeune auteur espagnol savait allier un graphisme original à un sens accompli de la narration. Avec ce « Rituels » doté d’une couverture évoquant des pratiques ésotériques et tribales (avec divers objets funéraires et/ou phalliques, notamment une statuette à la virilité prodigieuse), le lecteur ne pouvait être qu’intrigué…

Le récit commence avec l’installation de deux jeunes gens au dernier étage d’un immeuble barcelonais. Le mystère va rapidement entrer en action quand ils réaliseront que l’appartement du dessous n’est ni habité ni même visité par son locataire, qui s’en sert pour stocker des antiquités. Leur histoire servira de fil conducteur tout au long du livre, entrecoupé de mystérieux faits divers se déroulant dans différents pays et à d’autres époques, sans lien apparent avec la narration principale, si ce n’est la statuette ithyphallique… Il y aura même une évocation du Caravage, qui semblait avoir connaissance de l’objet fétiche ! Un drôle de puzzle où le lecteur devra mettre en action tous ses neurones disponibles pour tenter de rassembler les pièces (ou pas)…

Si le dessin, qui permet de retrouver ce style si particulier caractérisé notamment par ces « micro-cases » - marque de fabrique de l’auteur - ne déçoit aucunement, il n’en va pas de même pour le scénario. Álvaro Ortiz aurait-il surestimé sa capacité de conteur ? On retrouve bien ici son univers si particulier avec cette tonalité littéraire qui fait tout son charme, mais la narration souffre hélas de ce format « histoires dans l’histoire ». On saisit parfaitement le lien avec cette statuette maudite, mais au fil de pages, le doute s’installe alors que chaque chapitre ne fait que complexifier la chose, sans que l’on puisse vraiment comprendre le pourquoi du comment. Du coup l’intérêt pour la lecture s’en trouve grandement atténué. Jusqu’à cette fin sibylline qui ne fait qu’élargir le fossé d’incompréhension. On lui pardonnera volontiers ce qui ne peut être qu’un faux pas, car il est certain que ce monsieur a encore des choses à dire…

Nom série  Satanie (Voyage en Satanie)  posté le 01/12/2016 Modifier cet avis Achat conseillé ? Oui
Note Note: 4/5 (Franchement bien)
Et dire que cette bande dessinée aurait dû s’arrêter au premier tome paru en 2011 ! Par un « miracle diabolique », selon les propres termes de Fabien Vehlmann, la directrice de la collection « Métamorphoses », chez Soleil, fan du travail des Kerascoët, a eu la bonne idée de racheter les droits du tome 1 à Dargaud, permettant aux auteurs de publier le deuxième partie de leur histoire dans cette intégrale. Et on ne peut que s’en réjouir, tant le projet est une réussite, qui est plus est présenté dans une fort belle édition. Représentant une minuscule Charlotte (l’héroïne de l’histoire, rousse évidemment) reposant au milieu d’un enchevêtrement de lianes et de branches, épiée par des créatures démoniaques, la couverture d’un rouge ardent est somptueuse, rehaussée avec un lettrage doré.

Par son étrangeté et sa folie, « Satanie » rappelle le faussement enfantin et sulfureux Jolies ténèbres, autre projet de Vehlmann et du couple de dessinateurs Kerascoët, publié en 2009 chez Dupuis. C’est une longue descente aux enfers vers laquelle ces derniers nous entraînent, mais à notre corps bien peu défendant, car cet enfer auquel croyait le frère disparu de Charlotte, on rêve de voir à quoi il pourrait ressembler selon la vision des auteurs. Avec quelques longueurs dans la première partie – vite oubliées en raison de la fascination ressentie -, cette aventure, qui commence comme un récit de Jules Verne, évolue vers un délire dantesque dont le cadre est un univers souterrain grouillant d’une vie frénétique et menaçante, où tous les repères terrestres, physiques et moraux, ont disparu, sorte d’huis-clos sous acide où les protagonistes sont confrontés à leurs névroses. Un monde mouvant, instable, peuplé de créatures agressives, truffé de pièges organiques, où la menace omniprésente contraint à la fuite permanente. Non décidément, la Satanie n’a rien d’un paradis reposant, et pourtant… rien ne dit qu’il n’est pas possible d’y trouver l’extase…

C’est donc une aventure pleine de surprises, autant sur le plan du scénario que du dessin, que nous offrent le trio infernal. Et avec Kerascoët, ce n’est pas le trait, plutôt mal fagoté, qui impressionne, mais le graphisme d’une créativité débridée. Comme si décidément le thème de l’enfer et l’odeur de souffre les inspiraient, ces derniers se sont véritablement surpassés pour créer de toute pièce cette Satanie fantasmagorique et inquiétante, paradoxalement très vivante dans ces profondeurs supposées obscures. De la même façon, les couleurs explosent dans tous les sens, avec bien sûr une dominante de rouge à l’image de la couverture. Le résultat est convaincant quand bien même certaines planches ont un aspect bariolé qui peut piquer l’œil, mais d’autres sont carrément prodigieuses.

Sous couvert de l’aventure, la réflexion est bien présente, avec une description de l’enfer qui pourrait servir de guide de survie à nous autres humains, confrontés à un autre enfer, bien plus familier : celui que nous expérimentons en surface, créé par nos congénères, ou bien allez savoir, par nous-mêmes… L’humour affleure sans être la préoccupation principale des auteurs, mais il estampille la conclusion de l’histoire dans cette fin inversée assez inattendue, dont évidemment je ne pourrai rien dire ici. Une des meilleures BD de l’année et une autre très bonne idée-cadeau pour vos proches bédéphiles à l’approche des fêtes, car cet enfer-là, il faut le dire, ne s’offre qu’avec bienveillance.

Nom série  La Déconfiture  posté le 26/11/2016 Modifier cet avis Achat conseillé ? Non
Note Note: 3/5 (Pas mal)
A la fois dessinateur et scénariste (pour les autres ou pour lui-même), l’auteur d’ « Ibiscus » et des « Petits ruisseaux » fait ici cavalier seul. On suit le personnage de Videgrain, un bidasse français qui tente de sauver sa peau au milieu du chaos généralisé, qui voit soldats et civils se croiser sur la route de la débâche. Les militaires ont pour seule tâche, entre deux parties de cartes, d’enterrer les cadavres victimes des bombardements, sous les braillements d’un supérieur grotesque. Malgré cela, la vie continue, l’ennui s’installe et les hommes finissent par s’habituer à un quotidien où la mort est omniprésente, comme dans un gigantesque pique-nique forcé, miroir macabre des congés payés apparus quelques années plus tôt dans une France qui croyait alors au progrès social. Pascal Rabaté a choisi de traiter son récit sous l'angle de l’humour, avec des scènes où le burlesque amène parfois un peu de légèreté dans ces instants terribles.

Le dessin noir et blanc s’inscrit dans un style à la fois réaliste et minimaliste. Visant l’essentiel, Rabaté sait parfaitement croquer les attitudes et les caractères de ses personnages même si on peut parfois regretter qu’un trait assez relâché empêche une identification aisée, car la plupart, bien qu’anecdotiques, sont assez nombreux dans l’histoire. Rabaté recourt souvent à des styles différents, réussi avec « Ibicus » et sa technique au lavis, acerbe et proche de la caricature avec ses premières œuvres, mais parfois peu engageant esthétiquement comme ici. Très libre dans ses choix graphiques, Rabaté se fiche bien de faire joli, car il sait que quand on est talentueux, on peut se permettre d’être un brin paresseux.

Au final, cette première partie ne parvient pas vraiment à convaincre, comme si elle semblait contaminée par l’ennui et l’indolence propre au contexte du récit. La lecture reste fluide, mais une certaine nonchalance caractérisant la narration aussi bien que le dessin décourage toute implication véritable de la part du lecteur. Du coup, on reste déçu car on était en droit d’en attendre plus de la part d’un auteur comme Rabaté. Reste à voir si ce dernier redressera la barre avec la deuxième partie.

Nom série  Otto, l'homme réécrit  posté le 24/11/2016 Modifier cet avis Achat conseillé ? Oui
Note Note: 5/5 (Culte !)
A chacune de ses publications, Marc-Antoine Mathieu réussit à surprendre. Cet ouvrage ne déroge pas à la règle et nous interroge encore une fois, de façon ludique et magistrale, sur le sens de la vie. Une pierre de plus à l’édifice admirable, tout en cohérence, d’un auteur unique dans le paysage du neuvième art. Et comme pierre, celle-ci est de taille… voire très précieuse…

Avec « Otto, l’homme réécrit », Marc-Antoine Mathieu nous entraîne dans de drôles de vertiges métaphysiques, sans doute plus encore qu’à l’accoutumée. Et comme on sait que le maître de la BD expérimentale ne laisse rien au hasard, et que pour lui le dessin est un langage au même titre que l’écriture, chaque détail aura son importance. Tout d’abord l’objet, dont la couverture représente un arbre (symbole fort) dont les branches représentent une silhouette humaine, le tout livré dans un fourreau censé attiser l’impatience, le désir, procurant la sensation d’avoir affaire à quelque chose d’extraordinaire. Ne serait-ce que par la composition symétrique de l’histoire - parfaitement adaptée au format à l’italienne -, à l’instar du titre-palindrome, car le miroir y joue le rôle de gimmick, miroir dont la symbolique est exploitée ici à l’infini. Cet infini, autre thématique dominante du livre, dont le symbole est lui-même un huit couché, graphiquement symétrique et renvoyant au prénom « Otto » qui en italien veut dire huit…

Otto Spiegel (le terme allemand « Spiegel » signifiant « miroir »), l’artiste qui à partir de sa performance consistant à fracasser un miroir sur le sol, va lui-même se décomposer en milliers d’éclats et ainsi introduire en son âme un vide psychique, un acte fort qui sera le point de départ d’une « réécriture » de lui-même, une introspection très particulière basée sur une expérience scientifique voulue par ses parents : enregistrer et consigner chaque instant des sept premières années de la vie de leur fils à son insu. Otto va ainsi (re-)découvrir que de petits instants en apparence anodins auront eu une répercussion décisive sur sa vie, et comment lui-même s’est construit sur l’oubli… Vertige identitaire d’un moi qui échappe à son « propriétaire ».

Cette œuvre fascinante, qu’on peut légitimement qualifier d’ « œuvre-miroir », est si puissante qu’inévitablement elle projette son infinité de reflets sur le lecteur tel un appel à une quête intérieure. A l’exception peut-être de ceux qui se fuient eux-mêmes, qui n’a jamais eu envie de savoir comment il s’est construit ? Pourquoi sommes-nous tels que nous sommes et pas autrement, qu’est-ce qui constitue notre être intime, et pourquoi nous échappe-t-il la plupart du temps ? Comment s’expliquent nos phobies, nos angoisses, nos obsessions et nos émotions ? Pourquoi certains adorent une couleur que d’autres vont détester ? Pourquoi d’autres préféreront la montagne à la mer ? Dans quelle mesure enfin sommes-nous conscients des principes qui président notre destinée ? Avec en filigrane ces questions qui taraudent l’humanité depuis toujours, « qui sommes-nous, d’où venons-nous, où allons-nous ? », que l’arbre de la couverture illustre parfaitement. L’auteur interroge plus qu’il ne fournit de réponses toutes faites, mais il nous donne des pistes tout en rappelant que notre machinerie interne extrêmement complexe restera sans doute toujours hors du scope de la compréhension humaine.

D’une portée métaphysique très puissante, ce récit synthétise admirablement toute l’œuvre de Marc-Antoine Mathieu en alliant réflexion philosophico-scientifique et jeu de pistes singulier, aussi captivant qu’étourdissant dans ses allers et retours entre l’infiniment petit et l’infiniment grand, avec quelques détours par la physique quantique, nous ramenant à notre propre insignifiance. Avec toujours cette ligne claire au noir et blanc ying yanguesque, pour mieux viser à l’essentiel tout en traitant d’un sujet à tiroirs, où les formes dialoguent avec les dimensions dans un long travelling ininterrompu. Simplicité et complexité réunie dans un ouvrage fluide et d’une rare richesse, tant par le stimulus intellectuel qu’il procure que par ses innombrables éléments graphiques, toujours signifiants. « « Otto, l’homme réécrit» est le « jeu du je », un jeu comme la vie peut l’être, rejouable « à l’infini », doublé d’une invitation à l’éveil de soi-même (Otto est aussi l’homonyme d’ « auto »), et peut-être vers les autres. Un chef d’œuvre dont le seul défaut est d’être trop court, car forcément on en redemande…

Nom série  La Forêt des renards pendus  posté le 16/11/2016 Modifier cet avis Achat conseillé ? Oui
Note Note: 4/5 (Franchement bien)
Seuls ceux qui ont lu le roman de l’écrivain finlandais Arto Paasilinna pourront dire si cette adaptation est fidèle, meilleure ou moins bien que l’original. Pour moi qui ne connaissais pas cet auteur, j’ai trouvé cette lecture très plaisante. Nicolas Dumontheuil semble être au moins parvenu à restituer « l’humour doux-amer et burlesque » présent dans les récits de Paasilinna, également caractérisés par « une bonne humeur et une jovialité inhabituelles », selon les informations glanées sur le web. Quant aux personnages, ils sont « singuliers », c’est le moins qu’on puisse dire. Recette éprouvée, la rencontre d’êtres complètement opposés (une vieille Lapone nonagénaire entre autres va cohabiter avec le gangster oisif et le major bourrin) provoque quelques fou-rires contenus, car en effet, on ne rit pas à s’en décrocher les mâchoires tant cela est étrange (et à vrai dire peu crédible), au point d’en être fascinant… mais cela fonctionne, et aux adjectifs mentionnés plus haut, j’ajouterais paradoxalement le charme lié à une certaine candeur qui met un peu d’huile au milieu de ces « grincements ».

Le dessin y est peut-être aussi pour quelque chose. Est-ce ce côté cartoonesque dû à l’aspect des personnages, affublés d’yeux ronds très expressifs ? Est-ce dû à cette ligne claire vaguement hergéenne et ces petits emprunts graphiques au créateur de « Tintin et Milou » ? A un scénario simple mais parsemé de coups de théâtre cocasses, l’auteur de Qui a tué l'idiot ? accorde parfaitement ses pinceaux. A bien des égards, tant sur la forme que le fond , l’histoire évoque les Racontars de Jorn Riel, écrivain danois dont les écrits ont également été adaptés en bande dessinée, ce qui laisserait penser qu’il existe un humour scandinave, à la fois noir et burlesque…

Voilà donc à l’approche de l’hiver une bonne histoire que l’on pourrait qualifier de « thriller jovial », sans prise de tête, et bénéficiant d’une plaisante atmosphère - forestière et neigeuse –, qui donne envie de la déguster bien au chaud sous la couette. Une lecture conseillée et une BD à offrir ce Noël.

Nom série  Culottées  posté le 14/11/2016 Modifier cet avis Achat conseillé ? Oui
Note Note: 3/5 (Pas mal)
Pénélope Bagieu est une féministe de son époque. Dans les années 60, le MLF pratiquait un féminisme de défiance, souvent anti-mecs, à un niveau proche de la caricature, mais l’époque ne faisait pas écho à des types d’actions plus consensuelles tant la société était alors figée dans un patriarcat étouffant et asservissant. Aujourd’hui les temps ont changé, une femme peut être féministe et épanouie, même si des murs de condescendance (et des plafonds de verre) subsistent. C’est le cas de Pénélope Bagieu, qui mène sa barque comme elle l’entend, en douceur et avec un humour qui se reflète dans sa production. Elle est la digne héritière de ces femmes dont elle dresse un portrait à la fois didactique et ludique dans cette première partie.

Ces quinze femmes « de tête », qui ont existé à toutes les époques et sur tous les continents, ont droit chacune à un chapitre plus ou moins long, conçu de manière synthétique, telle une fiche Wikipédia mise en images. On apprend notamment que Joséphine Baker (la plus connue sans doute) n’était pas que la danseuse espiègle de cabaret telle qu’on la décrit souvent, mais aussi espionne pour la résistance. Le trait minimaliste de Pénélope Bagieu est assorti d’un humour léger et discret, comme si cette dernière avait voulu se mettre en retrait par rapport à ces personnalités qu’elle cherche ici à réhabiliter. Chaque chapitre se clôt par ailleurs avec une élégante illustration en double page, qui, bien plus que la bande dessinée, permet d’admirer le talent graphique de l’auteure.

Issues du blog du Monde, ces biographies restent inégales et certaines sont trop courtes pour vraiment marquer les esprits, mais l’initiative est respectable et ravira toutes celles et ceux sensibilisés à la cause de la « moitié de l’humanité », et qui pensent qu’un tout petit chromosome de différence ne rend pas un être plus valeureux. Quoi qu’il en soit, « Culottées « est une très bonne idée de cadeau à déposer sous le sapin.

Nom série  La Différence invisible  posté le 10/11/2016 Modifier cet avis Achat conseillé ? Oui
Note Note: 4/5 (Franchement bien)
L’idée répandue selon laquelle un autiste est « quelqu’un qui bave et se tape la tête contre les murs » est une grave déformation de la réalité. Car l’autisme recouvre quantité de formes, et le syndrome d’Asperger n’en est qu’une parmi d’autres, beaucoup moins visible et peu connue en France, autant du public que des professionnels de santé. Pour battre en brèche ces clichés, Julie Dachez, elle-même atteinte de ce « mal » qu’elle a réussi à dompter, est devenue en quelque sorte devenue une militante de la « neurodiversité », et fait aujourd’hui référence à travers son blog et les conférences qu’elle donne régulièrement.

A ce titre, le récit quasi-autobiographique qu’elle en a fait est très instructif. Et qui de mieux pour l’adapter en BD que Mademoiselle Caroline, qui elle-même a relaté sa dépression (autre affection « neurologique ») dans Chute libre, carnets du gouffre ? Avec son trait simple, élancé et rond et ses couleurs fraîches, la jeune auteure sait insuffler ce qu’il faut de légèreté et d’humour, évitant tout larmoiement. Celle-ci sait avec finesse rendre touchante le personnage de Marguerite, par sa maladresse et cette « tour d’ivoire » dans laquelle la confine « Asperger ».

Les « Aspies » ressemblent à tout le monde en apparence, si ce n’est qu’ils sortent des codes sociaux dans leur façon d’agir et de s’exprimer. Le contact des autres et le bruit sont pour eux une source de fatigue, et sans être forcément ermites, ils se ressourcent plutôt dans la solitude et le silence. Hypersensibles, directs, maladroits, mal à l’aise avec les exigences de la vie quotidienne : autant d’autres caractéristiques qui les placent en marge d’une société obsédée par la norme, mais ce sont également des êtres passionnés, sans préjugés, et capables d’une concentration exceptionnelle (une qualité appréciée par les entreprises en informatique).

Ainsi, « La Différence invisible » interroge chacun d’entre nous, de manière plus générale, sur son propre degré d’acceptation de l’autre et de sa différence. Une lecture recommandée, contre les préjugés et l’intolérance, avec cette phrase affichée par Marguerite sur la porte de son frigo et résumant assez bien le propos du livre : « Tout le monde est un génie. Mais si vous jugez un poisson sur sa capacité à grimper à un arbre, il passera sa vie à croire qu’il est stupide. »

Nom série  Ville avoisinant la Terre  posté le 05/11/2016 Modifier cet avis Achat conseillé ? Oui
Note Note: 3/5 (Pas mal)
D’emblée, cette bande dessinée retient l’attention par ce graphisme unique au lavis noir et blanc, avec des personnages à l’aspect à la fois réaliste et caricatural. Par moments, on est plus proche de la peinture que de la BD. Rien d’étonnant quand on sait que l’auteur est peintre et illustrateur, en l’occurrence Jorj A.Mhaya, d’origine libanaise.

Impossible de classer cette œuvre tant elle est personnelle, empruntant à des genres connus (thriller, fantastique, comics US de super-héros) revisités sous un angle poético-philosophique. Traversée par une angoisse sourde et une frénésie de fin des temps, la narration est caractéristique d’un auteur né dans un pays souffrant d’une guerre civile éruptive depuis des décennies, avec à la clé moult questionnements sur la condition humaine et l’absurdité du monde.

Force est de constater que ce récit surréaliste aux tonalités kafkaïennes, si intrigant soit-il, souffre d’un scénario pas suffisamment charpenté et de personnages trop anecdotiques. Si le message que l’auteur cherche à faire passer est perceptible (on doit se révolter contre les cinglés qui nous aliènent et nous gouvernent), il manque la profondeur nécessaire pour en faire une œuvre vraiment marquante. A l’instar du titre, trop bizarre, pas évident à retenir (traduction trop littérale ?), et par conséquent un peu bancal. C’est bien dommage, car « Ville avoisinant la Terre » sort de l’ordinaire et a été élaboré avec sincérité, mais on pourra aussi faire preuve d’indulgence dans la mesure où il s’agit d’un premier album.

Achat : oui pour les qualités graphiques

Nom série  Les Ogres-Dieux  posté le 13/01/2015 (dernière MAJ le 27/10/2016) Modifier cet avis Achat conseillé ? Oui
Note Note: 4/5 (Franchement bien)
Tome 1 : Petit

Un lourd et bel écrin pour une œuvre atypique, en noir et blanc, dont le thème vient puiser dans les terreurs enfantines suscitées par les contes populaires, « Le Petit Poucet » étant le plus emblématique. Sauf qu’ici, « Petit » n’est pas un humain mais un ogre. Comme Poucet, il est de taille réduite par rapport à la norme. Comme Poucet, le père cherche à s’en débarrasser mais pour d’autres raisons, juste parce qu’il porte les signes de la consanguinité. Celui-ci devra se débattre entre les pulsions violentes propres à ses origines et l’humanisme enseigné par sa tante Desdée, mise à l’écart de la Cour pour avoir refusé de manger des humains. Le récit est structuré selon deux axes narratifs entrelacés, d’une part la BD, d’autre part des textes illustrés racontant la vie des différents souverains depuis le fondateur.

Graphiquement, on est séduit d’emblée par ces à-plats noirs conférant une atmosphère gothique à l’histoire. Cadrage et dessin révèlent chez son auteur un sens incontestable du rythme et du mouvement. Par sa capacité à représenter la démesure de ces ogres gargantuesques, Bertrand Gatignol parvient à insuffler du souffle à la hauteur de ce récit dantesque où l’on assiste aux derniers soubresauts d’une dynastie fin de race dans une ambiance fin de règne.

Un bémol très personnel toutefois. J’ai peu apprécié l’expression de certains personnages notamment la physionomie « manga » du jeune ogre (une tête d’enfant posée sur un corps d’athlète), moi qui ne suis pas spécialement client du genre à l’exception d’œuvres plus matures dans la lignée de Taniguchi ou plus poétiques comme les films d’animation de Miyazaki. Par ailleurs, l’histoire d’amour entre Petit et la jeune fille a des allures de bluette mais reste adaptée à ce conte. Cela étant dit, ce n’est pas un livre destiné aux enfants de par la violence et la crudité de certaines scènes.

L’ensemble reste tout de même très correct, même si en deçà de mes attentes. Mais indéniablement les auteurs ont fait preuve d’originalité et d’audace avec cet album qui contient une grille de lecture philosophique : la question du déterminisme familial. Une œuvre qui sort du lot parmi les productions de 2014. Il s’agit apparemment du premier tome d’une série mais qui se lit néanmoins comme un one-shot.



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Tome 2 : Demi-Sang

Lire une bande dessinée comme celle-ci sur tablette est un grand tort. Je l’ai compris en lisant ce tome en version imprimée, alors que j’avais lu le premier en version digitale. Le plaisir de lecture s’en trouve littéralement augmenté, non seulement par le format de l’album (et son magnifique tirage) mais aussi par le rendu des superbes à-plats noirs, bien meilleur sur papier, caractéristique notable de cet ouvrage aux accents gothiques. Par moments, on a l’impression que Bertrand Gatignol s’est fait graveur, et l’on reste tout bonnement admiratif.

De plus, le scénario du second volet de cette fantasy médiévale paraît mieux construit, avec un personnage central plus complexe. L’histoire reste toujours aussi cruelle et sombre, mais l’intrigue est bien plus prenante et la conclusion beaucoup plus âpre, pour ainsi dire débarrassée des mièvreries fleur bleue et tics mangaesques que l’on pouvait déplorer dans « Petit ». Ici, on assiste éberlué à la transformation de Yori, jeune Rastignac prêt à tout pour devenir le nouveau chambellan du royaume des Ogres-Dieux, montrant ainsi à ses demi-frères et autres ennemis de quoi est capable le bâtard dont on a voulu se débarrasser. Adulé lorsque, pour survivre, il tombe dans la prostitution, il va prendre conscience de ses charmes et s’en servir pour gravir les marches du pouvoir, non sans y laisser quelques plumes, quelques os brisés, voire son âme. Car en agissant de la sorte, n’a-t-il pas pris le risque de devenir pire que ceux qui le méprisaient ?

Avec « Demi-Sang », fable implacable sur l’ambition et le pouvoir, Bertrand Gatignol et Hubert confèrent à leur œuvre une dimension shakespearienne qui la place dans le best-of des séries de ces dernières années. De même, chacun des tomes est une histoire à part entière, ce qui n’est pas la moindre de ses qualités ! Un bémol toutefois : on peut se demander si les courts récits illustrés consacrés aux chambellans du royaume et clôturant chaque chapitre apportent vraiment quelque chose, si ce n’est de renforcer l’aspect mythique de l’objet. On n’y voit pas forcément de lien direct avec la bande dessinée, et la profusion de personnages serait plutôt source de confusion. Cela étant dit, on pourra aisément en faire l’impasse si l’on craint de perdre en fluidité narrative.


Nom série  Le Mystère du Monde Quantique  posté le 22/10/2016 Modifier cet avis Achat conseillé ? Oui
Note Note: 3/5 (Pas mal)
Quand un auteur de BD (Mathieu Burniat) et un physicien (Thibault Damour) se rencontrent, cela donne un reportage façon Tintin et Milou dans le monde mystérieux et fascinant de la physique quantique. Une tentative d’alliage de la BD et de la science avec un soupçon de poésie pour se familiariser doucement avec cette terre encore inconnue du grand public.

La couverture, qui suggère une aventure mouvementée, ainsi que l’introduction en référence à « On a marché sur la Lune », constituent une invitation réussie à aborder un domaine aussi abstrait que rébarbatif pour le commun des Terriens. Heureusement, les doubles (quantiques ?) du célèbre reporter belge à la houppe et de son fidèle fox terrier sont là pour nous accompagner dans ce voyage vers l’infiniment petit. « Le Mystère du monde quantique » se veut donc aussi ludique que possible, mais si on a toujours été rebuté par les maths, il faut quand même s’accrocher pour ne pas perdre le fil des théories exposées dans ces pages. Et comme « Bob-Tintin », le lecteur pourra par moments sentir les gouttes de sueur perler sur son front, par peur de décrocher devant la complexité des formules scientifiques, à moins que ce ne soit à cause du vertige métaphysique suscité par ces mêmes formules…

On ne peut que saluer la tentative de Mathieu Burniat de mettre à la portée de tout un chacun les théories mathématiques qui remettent en cause nos certitudes d’un univers stable et matériel et nous disent que tout ce que nous voyons autour de nous n’est composé que de particules, d’ondes et d’énergie. Pour ce faire, l’auteur a bien assimilé les thèses de Scott Mc Cloud dans L'Art Invisible, mais on peut toutefois regretter que les immenses possibilités offertes par la bande dessinée ne soient pas mieux exploitées ici. Malgré une ligne claire avenante très en phase avec la volonté ludique de l’auteur, et quelques trouvailles où la couleur s’invite parfois dans un ensemble à dominante noir et blanc, Burniat semble un peu à l’étroit dans sa mise en page et ne sort pas de ses cases. On aurait apprécié plus de délires et de fulgurances graphiques à la Marc-Antoine Mathieu, même si bien sûr on n’est pas tout à fait dans le même registre, mais on se demande quand même ce que le maître de la BD expérimentale en aurait fait, et comment il nous aurait amené dans cet univers totalement fascinant qu’est la physique quantique.

Un oui pour l'achat si on a de la place dans sa bibliothèque.

Nom série  Chroniques de Pékin  posté le 17/10/2016 Modifier cet avis Achat conseillé ? Non
Note Note: 3/5 (Pas mal)
Tout doucement, le manhua fait son nid sur les hautes branches de l’international. A l’honneur l’an dernier au festival d’Angoulême, la BD chinoise pourrait bien finir par concurrencer le manga japonais. On s’en rend compte de façon flagrante avec cet ouvrage, les bédéastes chinois ont un style beaucoup plus riche et diversifié que leurs homologues nippons. Peut-être est-ce dû au fait que ce mode d’expression n’a pas encore atteint la notoriété suffisante là-bas. D’ailleurs, l’Empire du milieu ne dispose pas encore d’ « usines à BD », ce qui ne peut être qu’appréciable pour nous autres, bédéphiles européens…

Toutefois il faut avouer, sans vouloir être trop sévère, que ce qui est présenté ici est assez inégal. Mais certains sortent vraiment du lot, en particulier Nie Jun, avec une petite histoire pleine de poésie (« Poisson ») et un dessin tout en rondeur assez proche du roman graphique à l’européenne, ou encore Song Yang avec sa « Ligne 104 », qui frappe par son style moderne et recherché, sorte de patchwork graphique flamboyant mêlant arts pictural et numérique.

De cet ouvrage collectif, la qualité narrative n’est pas ce qui ressort le mieux, car il est évidemment difficile de se faire un véritable jugement avec des histoires aussi courtes. Et là encore, on passe de la fluidité à l’abscons.

Les Jeux olympiques de 2008 en préparation constituent la toile de fond commune à tous ces récits. A défaut de contestation, ou alors une contestation très discrète (que l’on peut aisément comprendre), on pourra trouver comme un vent de fraîcheur dans ce recueil très varié. Le manhua a seulement profité de l’euphorie des JO pour tenter d’accroître sa notoriété hors de ses frontières, et c’est bien légitime. Il n’était pas question d’étouffer l’oisillon dans l’œuf en publiant un brûlot politique dans un pays totalitaire où la liberté n’est que celle d’entreprendre.

Pas forcément pour l’achat, mais une découverte intéressante à faire en bibliothèque.

Nom série  La Manufacture des belles enveloppes  posté le 12/10/2016 Modifier cet avis Achat conseillé ? Non
Note Note: 2/5 (Bof, sans plus)
Étrange ce petit OVNI n&b au graphisme minimaliste, pas très engageant de prime abord. D’une ligne claire géométrique, il représente des humains un peu figés, comme désincarnés, dans un univers urbain et industriel que l’on pourrait situer dans les USA des années 50. L’introduction du récit et les vignettes en contreplat résument d’ailleurs assez bien l’ensemble de cet ouvrage qu’on peut qualifier d’expérimental, où l’on voit des machines et des paysages urbains vides de toute présence humaine. L’homme ici n’est qu’un faire-valoir, victime d’une époque qui change à toute allure, où les modes de production vite désuets sont mis au rancart, emportant avec eux leurs utilisateurs.

Cette histoire de faillite est aussi intemporelle dans le sens où elle nous parle aussi de notre époque, où pour survivre il faut sans cesse s’adapter à un monde sans pitié. Jack Cluthers, le patron de l’entreprise, confronté à la baisse des ventes, ne peut plus joindre les deux bouts. Alors que toutes les solutions semblent épuisées, la détresse finira par le pousser au suicide. C’est alors que le récit va prendre une tournure poétique, avec un « saut de l’ange suspendu » qui risquerait bien d’être sa planche de salut…

Chris Oliveros, éditeur canadien indépendant de bandes dessinées (Drawn and Quarterly) a certainement voulu mettre en pratique son amour de la bande dessinée. Avec ce titre, nul doute qu’il y a mis un peu de son expérience personnelle, lui-même étant vraisemblablement confronté aux grandes maisons d’édition. Si son livre comporte quelque intérêt graphique et poétique, le récit, même s’il est vite lu, reste tout de même un peu balourd et parfois confus. Soyons magnanime, on a dit que c’était de l’expérimental…

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