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Nom série  La Colère de Fantômas  posté le 24/01/2015 Modifier cet avis Achat conseillé ? Oui
Note Note: 5/5 (Culte !)
« Je me vengerai ! »… Les premières planches séduisantes crachent une vindicte improbable aux échos embarrassants : j’ai rattrapé, malgré moi, le souvenir grotesque (parodique ?) des œuvres de Hunebelle. Présumant d’emblée un vice rédhibitoire, je mollarde sans vergogne dans la soupe qui a nourri mon plus jeune âge. Cette mémoire est-elle si détestable ? Une filmographie somme toute égayante, avec ses pitres et son super vilain cabotin dont la face informe contribua à chamarrer quelques fonds de slips d’un bambin exagérément sensible. Mais au présent, chaque visionnage est devenu une revisite ingrate, confinant l’enthousiasme dans un rire dénaturé aux sarcasmes ; je me braque davantage. Quel hasard invraisemblable, quelles pirouettes ridicules légitimeront trois tomes soumis à ce chimérique présage ? Conjurer le talion, la bobine à un fil d’abdiquer sous l’assaut mécanique et tranchant du docteur Guillotin : permettez-moi de pouffer ! Je le connais ce Fantômas ! Par cœur, par trop…

Et si mes caleçons n’étaient pas saufs ? Que la légende soufflait brutalement combien je me montre imprudent ; ne serait-ce qu’à évoquer son nom ? Celui-ci n’est pas l’autre. Celui-là prie un autre Dieu, taquine d’autres muses. En cet instant, en cet endroit, c’est une Némésis rouge qui s’éveille puis l’exhorte. Je la dénude ; captivé. Sillonnant les pages comme on égraine un chapelet diabolique ; effaré. Devant mes yeux, un siècle de frustrations, d’humiliations est englouti dans le sang et la rage pour reconquérir le mythe. Une silhouette ubiquiste immonde pille, broie obstinément parmi le feu et les tripes, incarnant des pulsions de barbarie foudroyantes qui fascinent les mœurs comme elles les assassinent. Génie démesuré, insaisissable, inflexible : Sa Majesté du Mal est absolue, de nouveau loyale à ses géniteurs.

Charriés par le sillage contemporain de cette hubris charcutière, des prétendants insolents de charisme, des troisièmes couteaux étranges, feuilletonesques à ravir. Jetés en pâture, les uns et les autres s’agitent et s’égosillent, s’affolent, s'aventurent ou s’enfuient, s’invectivent, s’embrochent et s'entr'égorgent, s’illuminant fatalement dans l’ombre du fléau. Sa cavalcade dramatique consent quelquefois à brider les battements des tambours. Les angoisses cèdent alors la jubilation aux fantasmes ou à l’esprit. Lady Beltham paraît en belle du saigneur vaporeuse, ambiguë. La moustache primesautière de l’impétueux Juve émancipe les traits rafraîchissants d’un humour frigo disputant les sourires au cynisme impérieux de sa gouvernante. Acrobate, l’intrigue rend les hommages au genre et à ses figures Belle Époque en interprétant la valse espiègle des rebondissements, en distillant les clins d’œil historiques ou les coups de coude astucieux. Mais pas question de plier à la duperie du romanesque. Némésis poursuit ses desseins au cœur de l’effroi. La lutte échevelée sème toujours les macchabées, absout encore les amoralités. Et s’il faut un ultime rempart à la sauvagerie, ne confions pas tous nos espoirs au filtre des tableaux.

La manière de relier les peurs d’un siècle aux névroses de notre quotidien moderne est sublime, mais éprouvante. Transbahutées dans une palette pourvoyeuse d’épouvante et son technicolor hématique aux rhésus orange mauvais, vert funèbre. Violence intuitive d’un esthétisme qui caresse le surréalisme dans les lignes incertaines et fiévreuses, dans la contorsion des corps ou les visages anguleux. Qui peint des ambiances irréelles, sourdes ou diaphanes, dissout le tangible dans les jeux de substances et de clair-obscur. Qui asservit le rythme en découpant, équarrissant le motif narratif pour faire convulser le temps à son souhait, dans un désordre expressionniste emprunté aux pinceaux luminescents de Macke ou à la sinistrose de Grosz. Poésie addictive du chaos qui vocifère : Fantômas est mort, vive Fantômas !

Maîtres adorés de la résurrection, utopistes vénérés du crime, bref, chers auteurs de talent, il y aura - c’est indispensable - un prolongement à ce triptyque. Que mes désirs impatients viennent à expirer, sacrifiés sur l’autel de votre bon vouloir, et… Je me vengerais !

Nom série  Diagnostics  posté le 22/03/2014 Modifier cet avis Achat conseillé ? Oui
Note Note: 4/5 (Franchement bien)
(Mal ?) Heureux celui qui connaîtra les affections du vagabondage en vésanie. Psychonaute ébahi, fuguant au contrepoint désenchanté du sans issue, bringuebalé selon les six mouvements fulgurants d’une sonate graphique polymorphe. Les sens dessus dessous.

[Agnosie…] Assailli d’images aberrantes, hagard sous l’entrelacs mouvant du pandémonium rétinien d’Éva. [Claustrophobie…] Reclus de passage, empruntant l’oppression et le désespoir tandis que Soledad lui fera la visite chaotique et vertigineuse de sa prison séquentielle, infrangible. [Synesthésie…] Les yeux ivres du bruit, des onomatopées rémanentes ; hystérèse de sons matérialisés qui impriment la vue, envahissent l’esprit longtemps après leur genèse : un don ou peut-être une damnation pour Lola. [Aphasie…] Et puisque parler ne signifiera rien, lire. Lire avec Miranda. Lire encore. De toute part, dans tous les coins. Abreuvé à l’abondance des mots, de ses maux ; inondé d’écrits asphyxiant une histoire sans paroles et sans fin. [Akinétopsie…] Dans une sensation paradoxale de course figée, poursuivre. Le regard floué, comme pris au piège d’un kinétoscope capricieux corrompant la cinétique, hoquetant les trajectoires jusqu’à ne percevoir qu’un brouillard de sillages pointillés. [Prosopagnosie…] Pour se noyer, bouffé dans un anonymat universel. À l’instar d’Olivia, ne plus reconnaître personne au milieu de cette humanité kidnappée, banalisée par l’unie forme des voix, par ces visages qui délèguent les émotions à de chiches smileys basiques, ridicules. Maintenant, untel n’est qu’un jumeau perpétuel, et terrifiant…

Glossaire exotique. Barbarie eurythmique de connexions au réel pathologiquement biaisées, habilement offerte au cœur de ces quotidiens opprimés et peu réjouissants. Des landerneaux profilés, incarnés par l’acte de scénographie, déconstruits selon la dynamique interne d’un tissu narratif transfigurant les fils de son langage. Lorsque le ramdam explose en bulles, que les sages cases muent en cages agitées, quand l’idiome bâillonne le récit en usurpant tout l’espace ou que les objets violent les frontières iconiques, la sémantique du Neuvième campe son meilleur rôle. Affranchi de ses carcans, le signifiant entre en résonnance avec le signifié. Les motifs expérimentaux rapportent, donnent corps aux symptômes, restituent visuellement chaque trouble mental, extériorisent un énoncé limpide de l’invisible qui éclaire instantanément la perception.

Interprétations bien sûr ! Processus attaché à son irrésistible subjectivité, épargné d’une investigation rigoureuse, trop médicale. Au liseré de la psychanalyse, une bourlingue noologique et un exposé nosologique, évidents, (dé)figurés dans des tableaux provisoires, à vivre intensément. Cette esquisse de la démence ausculte, apostrophe, et hypnotise à travers son chromatisme changeant, d’un froid psychiatrique. Corsetant ses rares tonalités dans un gris étouffant. Des roses, bleus, jaunes aseptisés : vision dépolie. Le voile interposé, comme une ultime intention pudique, lorsque les victimes seront « foutues à poil » - littéralement si l’on s’en tient à l’introduction de chaque chronique (je vous laisse la surprise) -

L’audacieux poussera loin, tenté aux hasards du décryptage métaphorique. Trop loin ? On s’accordera le droit d’esquiver cet exercice, quoique gratifiant, souventefois gonadoclaste. Il y a tant. « Diagnostics » sillonne son univers propre, conjugue les thèmes (fantastique, science-fiction, polar, intimisme…) et les styles, sous une signature artistique labile, aux cousinages de l’Indé métissé Nouveau Continent. En éprouvant les codes, la grammaire du médium, son laboratoire de papier aiguise le plaisir par l’introspection de la mécanique bande dessinée. Au-delà d’éventuels alibis pour triturer la lexicologie des planches, dans l’exploration de ces déséquilibres, il caresse la folie, tout simplement : relatant six héroïnes et leurs difficultés à exister, dévalant des routes à sens unique, irrémédiables. Une dramaturgie retenue et intelligente, belle à faire tressaillir la moelle épinière… Et à la clôture de ces évocations percutantes et désemparées, s’étonner à sourire.

Singulier. Brillant.

Nom série  Neurocomix  posté le 14/03/2014 Modifier cet avis Achat conseillé ? Oui
Note Note: 4/5 (Franchement bien)
Que sommes-nous ?

Être vivant, biologie pensante avec son caractère, ses réflexions, ses intermittences du cœur et ses vicissitudes, dont les convictions domestiquent la volonté et le libre arbitre ? Ou simplement un exceptionnel mécano biochimique, une personnalité parmi tant de possibilités, prédisposée, finalement soumise à l’agencement, aux interconnexions de milliards de petites cellules, tributaire de la plasticité d’une étonnante matière molle et grise ? Deux jeunes neuro-scientifiques britanniques ont crânement donné corps à leurs réponses dans cette ébouriffante aventure, une virée incongrue aux tréfonds du cortex humain dévoilant moult coulisses et autres cachotteries fascinantes.

Il existait sûrement mille et une façons pour anatomiser ce fameux carafon. Intrusives ou pas. Salissantes ou moins. La plus habile, et à n’en pas douter la plus appétissante, émoustille le sujet même que l’on ambitionne visiter. Par le prisme des yeux et du croquis. Un pinceau ludique, philanthrope, illustrant ex professo, des notions méta textuelles épineuses avec une évidence que la plume seule aurait bien du mal à délivrer. Du pain béni pour celui qui, à l’instar de mézigue, aurait la comprenette un chouia récalcitrante. En route donc ! Offrons-nous une balade pédagogique aux lisières du fantastique et, fermement agrippés aux basques d’un héros littéralement perdu, prisonnier de ses propres pensées, osons arpenter les chemins cognitifs et électrisants d’une forêt synaptique oppressante. Dans un aperçu extravagant des populations locales, examiner, câliner un neurone (stupéfiant à envisager dans un intellect typé homme tant les certitudes féminines logent cette gent organique plus, mais alors beaucoup plus au sud du nombril et de la banalité du mâle), dénuder les méandres mnémoniques et leurs gardiens bizarres ou fuir des monstres psychotropes spectaculaires.

Aux tours et détours des circonvolutions encéphaliques, observer, tendre oreille et curiosité à une équipée de sommités émaillant l’Histoire, toutes flanquées du même zèle irrésistible pour exposer leurs découvertes, leurs savoirs dans des leçons précieuses. S’accommoder de quelque idiome barbare inévitable qui viendra écorcher le tympan, d’un concept ardu qui mettra plus de temps à se laisser embrasser. Rien d’irrémédiable. Et marcher, encore un peu. Jusqu’au croisement des raisonnements scientifique et philosophique, pour s’égarer dans le dualisme du qui-suis-je, aspirant à dénicher la cachette de l’âme dans le brouillard des illusions. Enfin, au bout du chemin, se voir récompensé, désaltéré à la dialectique subtile d’un épilogue rudement bien senti, à la poésie fulgurante de sa case ultime.

Neurocomix se dégustera comme une bourlingue prométhéenne à travers l’esprit, capiteuse, démystifiante, transportée par la résonance d’un graphisme noir et blanc tout en courbes, amusant puis inquiétant, parfois grotesque et dont la légère disproportion dans les caboches ou le vide de certains regards souligne la perspective hallucinée de l'exposé. Un jeu de mollets pour cerveau lent, burlesque et incroyablement instructif, un « brain » trop linéaire, qui mériterait davantage de ce flegme barré « mad » in England prompt à générer les meilleures endorphines. Mais je me montre difficile...

Vous rependrez bien un peu de cervelle ?

Nom série  Kililana Song  posté le 08/03/2014 Modifier cet avis Achat conseillé ? Oui
Note Note: 5/5 (Culte !)
Si l’Afrique m’était racontée…

Comme une invitation au songe. Comme un époustouflant voyage des sens. Au pouls d’un chant noir, qui, dès les premières figurations, me ferait basculer, entrevoir les traditions colorées de l’oralité, pittoresque. En hardi citoyen du monde, me laisser happer, porté par le vent revigorant de la mutinerie dans la galopade d’un gamin de Lamu, puis poussé, chahuté, échevelé par les brises irrésistibles d’un conte moderne où chaque rafale, charriant les mots, les personnages nombreux, les images, nourrirait le tourbillon d’une force narrative qui emporte tout sur son passage, parfois jusqu’à me couper le souffle…

Quelque sagesse swahilie promettrait : ce n’est pas la main, mais le cœur qui donne. Benjamin Flao ne lui ment pas. C’est bien une touche d’âme qui affleure dans chacune de ses aquarelles étourdissantes. Tant de présents pour les yeux, nés au bout de doigts exécutant le vibrato saisissant du vivant. Une humanité sans doute ramenée dans son sac à dos. Éloquente, radotante, elle hurle à pleins pinceaux des figures étrangères dont je reconnais, ici, une moue familière, là, un sourire ou une rogne fluente de sincérité. De la vie, authentique, universelle, restituée dans le mouvement et la chaleur de ses scènes, entre vadrouille et spiritualité, célébrée par les effusions opalescentes d’un chromatisme impétueux où le chaud embrasse le froid, où le fantasme embrase le réel.

Malgré mon ardeur pour les tenir en respect, quelques jurons intérieurs s’échapperont au hasard d’une case, au détour d’une peinture plus passionnée. Exclamations arrachées par les évidences de cet esthétisme intense qui joue avec mes entrailles. En tous sens. Depuis l’empathie fulgurante d’un baiser dérobé saupoudrant la tendresse ou le tableau, emprunté à l’obscurité, d’une étreinte charnelle fugace qui, en un croche-patte habile à cette volupté trop facile, bouscule l’émotion, puis me mue en voyeur involontaire, un peu gêné d’être ici. Dans le courroux pétulant d’un marinier au langage de charretier, convaincant, légitime à en serrer les poings pour m’inviter dans sa bigorne. Devant la beauté symbolique d’un arbre sacré ou l’expression de la puissance des éléments, au coeur d’échappées sous-marines envoûtantes, quand je me surprends à retenir ma respiration. Parmi des tapisseries superstitieuses, irréelles, où, vagabond ébahi, je touche la légende et ses icônes inquiétantes. Jusqu’aux quatre cents coups d’une bande de gosses malicieux et leurs appels du pied appuyés : spectateur, comparse, complice grisé, je prends mes jambes à mon cou pour rattraper la flamme de l’aventure…

Hors champ, contre champ, contre-jour. Plan reculé ou angle intimiste. Oeil aérien. Perspectives imprudentes. Horizon éthéré et regard plus paisible : au fil des cabrioles je déambule, dans la mise en scène admirable, sur les mesures inspirantes d’une narration gigogne qui distribue les rôles à pleines mains, autour d’un héros irrésistible. Naïm bien sûr. Sauvageon libre, intenable dans le zèle à esquiver l’école coranique et ses coups de bâton pédagogiques. Les hasards de ses escapades croiseront la philosophie aux zestes de qat du vieux Nacuda, esgourderont les grossièretés routinières du trivial Günter, un capitaine margoulin affreusement mal léché, attirant curieusement la sympathie, et achèveront son apprentissage dans les visions désincarnées d’un chaman animiste ou celles, plus prosaïques, esquissées dans les formes, les charmes de demoiselles adorablement vénales. Un carnet de route serpentant entre appétits néo-colonialistes et ascensions djihadistes, une traversée initiatique à hauteur d’enfant qui se perd les crayons dans les tentacules d’un imaginaire magnifiquement halluciné.

Le boudeur (scrogneugneu !) blâmera des tempéraments marqués, effleurant la caricature dans le verbiage ou le contexte, accablera une trame jugée dilettante. Ces chouias d’exubérance, dans la manière et la matière, je les suppose comme le remarquable écho à la singularité d’un continent qui abandonne dans la marge ses réalités les plus préoccupantes pour mieux réveiller, révéler toute sa magie. Au moins pour un instant.

Mais quiconque osera le reproche aura affaire à moi !

… Immense.

Nom série  Riche, pourquoi pas toi ?  posté le 02/03/2014 Modifier cet avis Achat conseillé ? Oui
Note Note: 4/5 (Franchement bien)
Très chère Marion,

C’est en groupie de la première heure, tout acquis à votre cause (vous permettez que je vous vouvoie ?), que je saisis la plume et mon indignation : mais qu’est-ce que c’est que ce binz !?

Quelle est cette dernière lubie ? En ces temps allègres, dispensant les chaussettes où noyer notre moral au rythme des jours de pluie et des périodes de crise, oser titiller ce sacro-saint tabou français : l’argent ? Et plus précisément, dans un pseudo plaidoyer de l’opulence, s’autoriser une visite guidée des ghettos du gotha, humaniser les grands bourgeois ou s’amuser des enjeux et des rites de la gente épicière, légitimant le self-made-man, à coeur d’apprivoiser les loups de Wall Street. Allons, allons Marion ! Si je vous sais gré de votre talentueuse et bidonnante démystification de l’empire des sciences, si votre patronyme suppose des prédispositions aux réflexions abstraites et compliquées, l’économie, la sociologie, on laisse ça aux gens sérieux ! À moins que…

Bien sûr, vous ne faites jamais rien comme tout le monde. Théoriser, terroriser par la bulle n’est pas votre rayon ! Loin du discours, vous préférez la méthode : illustrer par l’exemple, conjecturer par l’expérimentation en dénichant la bénédiction de sommités authentiques qui octroient le recul, la légitimité pour claquer les planches en autant de tubes à essai, réalistes, impayables, pertinentes et impertinentes. Deux sociologues reconnus donc, caricaturés en hilarants faire-valoir tendance monomaniaques et pendus aux basques empiriques d’un gugusse (Philippe pour les intimes) emprunté à la vie courante (et au rayon bd de la fnouc). Un petit tour de passe-passe pour influencer les voies hasardeuses du jeu ; vous faites plonger le héros dans un océan de fortune. Frais batelier sur les cours tumultueux de l’élite monétaire et découvreur explorant les finitudes de la richesse, apprenti corsaire initié aux joies décadentes du kidnappage de l’art puis aux traumatismes de la violence symbolique, armateur novice cultivant la disposition à spéculer sur le malheur ou sous-marinier hagard brutalement immergé dans les eaux sourdes d’un décorum auto protecteur, le culte de l’entre-soi… Le rêve dénaturé en cauchemar charrie un flot d’interrogations existentielles, essentielles pour notre néo rupin qui va apprendre ce qu’il en coûte. Un farfouillage de tous les champs du possible, préoccupant, néanmoins très drôle, délicieusement illustré et habile jusqu’à ne plus faire douter que les moins nantis ignorent assurément leur bonheur (les pauvres !) ; remise en question rafraîchissante de la méritocratie ponctuée de grincements de dents et d’une conclusion politiques qui laisseront trahir un engagement, une certaine orientation idéologique. Mais chut, Marion, je crois bien que l’on nous observe…

L’exposé est séduisant. Et il n’est pas déraisonnable que l’on se questionne : alors riche, pourquoi pas moi ?

Dans un élan hypocrite, je rétorquerais : pour ne pas risquer de devenir ce sombre connard qui méprisera le monde. Si j’aspire à plus d’honnêteté, les voies s’ouvrant à moi se révèlent peu viables : se découvrir un subit et tendre penchant pour l'aristocratie helvète la plus agée restant à fiancer, faire cavalièrement joujou avec son pilou pilou, juste le temps imposé pour se voir olographié sur testament, et, ipso facto valider l’usufruit en préméditant un accident de vieillesse définitif, assurément regrettable, mais pécuniairement lénifiant. Non. Inconcevable (… de vivre en Suisse j’entends). Ou, peut-être, à l’instar de sieur Philippe, tenter de décrocher la timbale au Loto, au Keno ou à l’Eurocouillon, enfin n’importe quel vendeur d’espoir folklorique à la mode présumant le bonheur dans votre sagacité à coller le nombre adéquat de petites croix dans de trop nombreuses cases. J’ai testé : les boules !… Il ne resterait plus alors qu’à m’extraire les appendices palmaires du fondement pour turbiner plus, accessoirement palper plus, et (mais c’est hors de question !), dans cette naïveté collégiale grotesque, m’abaisser ainsi à sucer la couleuvre d’un intérimaire du 55 Faubourg-Saint-Honoré (je dérape…).

Bof… En définitive Marion, je m’en bats le découvert. Riche, je le suis tant. De fous rires, de la bonne humeur, du génie rare de clown pédagogue dont tu uses (finalement on se dit « tu » hein ?) pour me faire cogiter, me peindre en travers du visage cette drôle de grimace exhibant impudiquement mes plombages. Avant, pendant et après. Captivé par tes réflexions, régalé de mon nouveau kit « S.O.S. Socio pour les nuls » décapant, soudain contenté de ma classe sociale et prêt à tout avaler dans cette dure lutte (déjà je n’ai plus honte de prêter si sobrement l’esgourde aux tristesses de Chopin, en slip espadrilles, vautré comme un mollusque sur le canapé tout en me grattouillant mélodieusement les - tuuuuuut -, ou, lors des jours fêtards prodiguant le foie gras, à déployer cette noblesse, labélisée gros babouin, pour me bâfrer l'équivalent de trois plaques de marbre bourrées entre deux pitoyables tartines de pain rassis…). Serait-ce l’effet miraculeux de ton trait lâché, éloquent dans ses griffonnages mâtinés d’un je-m’en-foutisme si désopilant ?... Euh, sinon, tu as déjà pris des cours ?

Je châtie gentiment (mais si ! Je le kiffe ton dessin !), car j’aime. Vraiment ! Du fond du cœur, des sens (du fond de la bourse aussi), je te remercie pour ces instants de plaisirs persistants. À jouer ainsi, virtuose, le pamphlet raisonnable, l’étude vulgarisée épargnée du vulgaire, distillée par la diablerie, l’ubiquité d’un humour ravageur, tu entres définitivement dans le panthéon de mes auteurs chéris. Et, par cette déclaration d’amour mal déguisée, pourrais-je me dédouaner de cette compulsion cafouilleuse à transcrire mon enthousiasme ? Pardonneras-tu les nombreuses bêtises d’un blabla claudiquant qui, je l’espère, ne fera pas sourire que moi ? (au cas où, je te joins une demande en épousailles et les copies de mes derniers bulletins de salaire…)

Bises

P.-S. Quand tu la croiseras, embrasse aussi la prof Moustache pour moi.

Nom série  Malaises  posté le 26/02/2014 Modifier cet avis Achat conseillé ? Non
Note Note: 2/5 (Bof, sans plus)
Malaises ? De ce titre fédérateur, de ce leitmotiv affiché, collection d’illustrations qui voudrait encourager la mise en berne de nos enthousiasmes, des malaises que ce drôle de gusse aspire à me prêter, je n’en ai éprouvé qu’un : celui, à regret, de n’avoir rien ressenti, d’être passé à côté. En marge des dithyrambes d’un Mac Orlan, Blutch ou De Crecy, je me suis surpris transparent, froid. Ou simplement trop con. Alors, avant de faire le deuil prématuré de mon moteur intellectuel et affectif, chercher une dernière fois à comprendre : pourquoi la plupart de ces figurations a eu tant maille à partir avec le parti-pris arbitraire de ma sensibilité ? Pourquoi, bien que prenant soin de choisir le plus chagrin des jours pluvieux pour mes lectures, fut-il si compliqué d’amorcer la machine à coller le bourdon ? Il se dégage pourtant une telle évidence de tristesse, un pessimisme verveux dans l’indéniable talent graphique inondant ces crayonnés raffinés, tout en courbes hésitantes nourries à l’atrabile et au charbon. Mais rien à faire. Si le plaisir des mirettes enhardit ma ferveur, je me refuse à jouer le faux-cul accompli en singeant l’émerveillement.

La beauté ne fait pas tout. La majorité de ces scènes, des morceaux de vie figés, captés en autant de moments suspendus, libèrent une authenticité dont la vérité émotionnelle souffre malgré tout d’un irrémédiable décalage temporel. Des respirations appartenant à une autre époque, semblant surgir d’un autre monde qui ne cadre plus avec les préoccupations, avec les réalités du nôtre. L'éloquence du regard, la force, la finesse sont intimement liées à une forme de vécu et chaque peinture se dénuderait certainement sans pudeur pour des yeux initiés aux mœurs, aux temps de sa genèse. Je n’y ai vu qu’un (terrible) charme d’avant-guerre, désuet, une mélancolie de vernis, intrinsèquement, essentiellement liée au trait, où le sentiment affleure dans de rares représentations ; les plus intemporelles. Ici, sur le bureau immense d’un milliardaire dont le vide effroyable semble faire écho à celui de sa vie. Peut-être là, dans la visite d’un appartement annonçant les déchirures d’un départ, d’un recommencement. Ou encore là, au petit matin quand la vision de ce couple au réveil trahit une séparation proche. Cependant le cafard n’est jamais immédiat, mais supposé, pire : réfléchi. Là où chacun de ces arrêts sur le temps, sur ces images du quotidien, communes, voire dérisoires, devrait frapper d’évidence, impulser une hésitation où explose la conscience soudaine de la fragilité de notre existence, de sa futilité, il m’aura fallu chercher, arracher une issue émotionnelle, souvent forcée et artificielle dont je ne suis pas certain que monsieur Bofa la désirât si hermétique. Dans ces conditions, difficile de revêtir la panoplie de victime, de s’approprier la constante de l’oeuvre, ce vague à l’âme tant convoité, mais péniblement taquiné, éphémère, et, en fin de compte totalement illusoire.

Nom série  Macadam Valley  posté le 29/09/2013 Modifier cet avis Achat conseillé ? Oui
Note Note: 4/5 (Franchement bien)
Peur du noir ? Frigorifié par les préceptes moraux du comique et son éthos sévère du comment et de qui se moque-t-on ? Non ? Tant mieux ! Car l’humour de potence n’a pas de tabou. Et il m’est pénible de concevoir une culture BD équilibrée et sage spoliée de sa poésie ébène. Amputée des plaisirs masochistes, incontournables, d’un libre arbitre tiraillé entre la spontanéité du rire et le flegme de la décence. Haro donc ! Décrassons nos inhibitions ! Fustiger la stupidité, conjurer les angoisses en nous gloussant de la réalité (pour ne pas en pleurer ?) ! Si le panorama de cette politesse du désespoir (joliment baptisé par Achille Chavée) ne nous autorisait qu’une œillade orpheline, adoptons les sentiers imagés de Macadam Valley.

Alors bienvenue !

Dès les premiers pas, d’aucuns relèveront une filiation singulière. Du format italien aux tonalités gémellaires de la couverture, depuis la construction narrative jusqu’en toile de fond, voire un clin d’œil ironique dans le titre, l’album transpire l’aura du sensationnel « Ice Haven ». Hommage décalé ou hasard croustillant ? Passons. Les chemins divergent là où Clowes acère son pamphlet social en exhibant la banalité du quotidien alors que Dessy emprunte les voies de la loufoquerie acide.

En effet – revenons à notre bourgade avenante –, la bande à Ben, avec ses bouilles à croquer et ses éraflures à la tirelire, trimballe son déphasage existentiel aux quatre coins de la vie de tous les jours. Et c’est Monsieur le Maire qui régale ! Castagnant les conventions du savoir-vivre à coups de strips ravageurs, boxant les convenances avec un cynisme hilarant, rimant irrévérence avec intelligence dans l’acuité de la figuration. Crédulité, effronterie, surprise, fatalité, inquiétude (même les ustensiles jouent du sentiment) ; l’attirail de la bonhommie est prodigue et chaque nouvelle expression, chacune des mues émotionnelles confond par son éloquence unique. Affinant les perceptions, épurant les images, la ligne sobre, minutieuse, émancipe les ultimes idées encore dissimulées. Les saynètes achèveront de se dénuder aux outils de la dérision : mots valises librement réinterprétés, symbole ou propos empoigné au pied de la lettre, croche-pieds graphiques et parodie salée… Soumis par le talent, aiguisés de subtilité, ils façonnent le détachement glacé de chutes à plusieurs temps. Absurdes ou choquantes. Jubilatoires, mais sans mépris.

Je voue une reconnaissance affectueuse à l’auteur pour tous ces courts tableaux salutaires qui continuent d’habiter ma mémoire, longtemps après les avoir lus. Je ne résiste pas à l’envie de vous livrer l’un de mes favoris (Strip 51 du blog ; il n’est pas dans le bouquin, mais on s’en fout).

Un petit garçon en chemise de nuit se tient immobile sur le pas de la porte. Une moustache « brosse à dents » tristement célèbre orne sa lèvre supérieure et une longue mèche balaye son front. Visiblement, le gamin sort d’un sommeil agité et il observe son père lisant le journal dans son fauteuil.
Le papa : « - retourne te coucher Adolf… Ça n’existe pas les monstres »


*Terrassé par le triple effet kill cool : se figurer un des pires criminels de l’humanité en mouflet inoffensif / s’interroger sur ce qui pouvait bien lui coller les miquettes (qui hantait ses cauchemars ?) / LA réplique laconique assenant le coup de grâce

Prêt à succomber ?
Que Belzébuth vous patafiole si vous n’y trouvez pas le bonheur !

Apostille : c’est avec une mauvaise foi occasionnelle que je conseille l’achat. Il serait déloyal de soutenir l’urgence impérative à acquérir l’objet. Il y a beaucoup moins de matière dans le bouquin que sur le blog (y’a un blog, je ne vous l’avais pas dit ?), et l’on peut, avec la même injustice, reprocher la brièveté d’une lecture réclamant moins de temps qu’il n’en faudra pour parcourir cette assommante exceptionnelle chronique. Pour ma part, je privilégie le support papier et, par dessus tout, il faut encourager l’auteur…

Nom série  Gung Ho  posté le 27/09/2013 Modifier cet avis Achat conseillé ? Oui
Note Note: 4/5 (Franchement bien)
Decorum : fin de civilisation. Un poste avancé, village grossièrement fortifié, cerné de tours de surveillance. Clairsemés, boiteux, des poteaux télégraphiques survivants disputent l’horizon aux bâtiments abandonnés, aux ponts et routes désaffectés crachant leurs rares carcasses de véhicules dévorées par la végétation. En mode grand spectacle, le trait livre des pastorales ciselées, aguichantes, esquissant le portrait d’un territoire fantôme reconquis par la nature. La couleur déploie sa vague chlorophyllienne, noie une mosaïque de vestiges évocateurs, festivités eschatologiques consommées d’un nouveau mojo postapocalyptique, obsédant, irrésistiblement invitatif : ça y est, vous y êtes ! Soudain le chant d’une sirène hurlant le danger exhorte à roder votre art de la fugue ; sans hésitation, courez ! Car ici, depuis longtemps, Sapiens a troqué son leadership contre une place de met de choix au buffet garni de la chaîne alimentaire. Et, quand le maillon du dessus est de sortie, il ne fait pas bon traîner ses guêtres en pleine zone de menace…

Déjà une décennie que le péril a surgi du froid. Que la « peste blanche » échappée de Sibérie a frappé, décimé. Homme après homme, ville après ville. Quand l’ouverture nous livre ses premières cases : les frangins Goodwoody, orphelins aux pédigrées encombrés, déboulent à « Fort Apache », une des colonies reliques de l’humanité déclinante. La dernière chance pour ces deux brebis galeuses…

Parlons franc ! D’emblée, le scénario libère une impression familière, la mémoire de chemins déjà empruntés où l’appréhension guette un ennui mortifère. Sauf ! En étirant avec talent la cordelette du temps, dénudant son univers par brides, installant pas à pas ses personnages dans un climat souvent insoucieux, Benjamin Von Eckartsberg instille la curiosité puis une appropriation bientôt évidente. La mise en bouche accrocheuse, suffisamment pour se laisser chatouiller par ses relatives imperfections, séduit tout à fait dans un récit qui resserre ses desseins autour des spécimens de l’espèce adolescence. Augurant des karmas marqués du filigrane William Golding, arborant les promesses d’une anticipation intimiste, plus proche de l’humain, l’histoire ébauche les contours d’un changement de statut espéré dont l’œuvre dissémine les premières pousses dans son incroyable esthétisme.

Les mains du dessinateur – en l’occurrence de l’illustrateur - façonnent des planches à la beauté asphyxiante. Parenthèse : sans m’exhiber Ayatolah du dessin dans ton gros nez labellisé « bd à papa », je confesse un goût certain du classicisme crayons-feuille blanche et quelques réactions épidermiques voire d'imbéciles préjugés quand l'infographie courtise le neuvième art. Alors heureux que moi ! Car j’ai rencontré un gourou… et je mourrai moins idiot (euphémisme). Prince du mulot, thaumaturge de la tablette graphique, alchimiste du stylet, ou qu'ajouterais-je encore : les compositions de Thomas Von Kummant sont simplement éblouissantes. Chaque case suggère une profondeur démentielle, libérant son lecteur abasourdi dans des cadrages virtuoses, dans la sophistication, la générosité du détail et une lumière exceptionnelle de maîtrise. Où la scénographie définitivement périlleuse devrait se parer d’ombre ou de désespoir, elle puise régulièrement ses couleurs à l'insouciance inhérente aux caractères des jeunes personnages, dans leur inspiration à vivre intensément. Esquivant un rendu graphique au style parfaitement réaliste, chacun des visages parvient néanmoins à insuffler un degré d’émotion, d’existence prêtant la respiration au papier. Les tempéraments archétypes, les remarques, les comportements banals ou les situations moins attendues en résonnent plus vrais.
L’immersion est totale, le pouvoir d’attraction irrémédiable.

Chronique d’un carton annoncé ?
Gung Ho ! Osons le pari !

Nom série  Albin et Zélie  posté le 16/10/2012 Modifier cet avis Achat conseillé ? Oui
Note Note: 4/5 (Franchement bien)
Yannick Marchat serait-il un apprenti cupidon fou ? Décochant ses traits fulgurants et totalement hallucinés au hasard des planches, au hasard des gens, au danger d’atteindre et de rapprocher les opposés les plus improbables :

Touché Albin !
Ce garçon imposant, trentenaire rondouillard, timide et solitaire, emplit son existence entre les diverses occupations routinières et son copain de bocal, Jacques Yves. Un étrange poisson rouge, complice de toujours, lui accordant, bon gré mal gré, une ouïe attentionnée quotidienne. Il n’est pas tout à fait malheureux Albin. Pas vraiment heureux non plus. Et derrière la lassitude des habitudes, nait le désir de transcender sa vie…

Touchée Zélie !
Jolie jeune fille pleine d’énergie, caractérielle rieuse et primesautière, elle croque le présent à pleines dents et n’a pas la langue dans sa poche. Célibataire déçue des hommes, elle ne veut plus prendre le risque d’aimer. Bien que peu encline à en recevoir les égards, elle se découvrira un faible pour le « gros nounours »…

Deux personnalités attendrissantes. Deux destins qui vont se heurter, se mêler, et basculer dans une autre dimension stupéfiante, invraisemblable. Si les premières pages dessinent les esquisses d’un coup de foudre archétype, découvrent les prémisses d’une histoire d’amour à la limite du cliché, mais tellement évidente qu’elle donne pourtant l’envie d’y croire, la magie resserre son étreinte lorsque Cupidon déploie les grands moyens. Une scénographie singulière, fantaisiste, camée à un irréel galactique convoquant extra-terrestres et vastes espaces inconnus.

Intriguant merveilleux où le réflexe premier force à dénicher de supposées métaphores malicieuses, avant de succomber à la romance et son invitation au lâcher-prise. Goûter simplement la poésie immanente. Poésie d’aujourd'hui. Tendre. Tamisée ou pétillante. Habile et détachée. Elle laisse évoluer les personnages dans un noir et blanc changeant, délicat, parfois violent ou flou, aussi ambigu que les sentiments de ses acteurs. L’imagination visuelle babillarde d’une sphère irrationnelle dont le retour sur Terre achèvera d’exposer les non-dits, effleurera des émotions indicibles, révélant l’essence des choses et des êtres.

À la fermeture de l’album persiste cette agréable sensation, comme un sourire épinglé au coin du cœur.

Nom série  Le Magasin des Suicides  posté le 13/10/2012 Modifier cet avis Achat conseillé ? Non
Note Note: 2/5 (Bof, sans plus)
Tout comme je n’aime pas la mayonnaise allégée, le fromage sans matière grasse, tout comme je déteste la bière sans alcool, le beurre qui t’épargne du cholestérol ou les bombecs qui filent pas de carie, j’ai tendance à avaler de travers un humour gris clair certifié sans agent corrosif quand on m’appâte à la gourmandise glauque option burlesque.

Avec son idée de départ originale et son titre à grincer des dents, « Le magasin des suicides » éveillait les promesses d’impertinence cynique entre tragique et grotesque. Pensez donc ! Une famille faisant bizness de la mort, dans une société dystopique où pullulent les dépressifs chroniques. Des candidats à l’autodézingage, impatients de se libérer de leurs noeuds gordiens existentiels, les passant au fil du rasoir, à la lame du seppuku ou se glissant de plus coulants autour du kiki. La garantie d’un potentiel client inépuisable pour qui vend les accessoires adéquats. Mais quel malheur quand déboule le dernier né, un bambin joyeux qui risque de foutre la pagaille, et accessoirement propager le bonheur, dans un magasin réputé où le respect et la fidélité du client imposent grisaille, mal-être et morosité permanents.

Alléchant menu ! Mais au moment de l’addition, un constat : choisis ta recette camarade ! Il y avait matière à beaucoup mieux et moultes approches imaginables : verser franchement dans l’absurdus delirium estampillé Monty Python, le funeste gothico-drôlatique d’un Adams family, adopter l’esthétisme et la poésie morbides façon Burton ou encore emprunter le chemin d’idées noires sulfurées à la mode Frankin. Un saupoudré édulcoré de tout ça ne pouvait que composer les arpèges boiteux d’un requiem cocasse manqué.

Des personnages désespérément lisses (mais caractérisez moi ces gus, bordel !) dans un fond laissant la part belle à un blabla creux pour justifier que machin est anorexique, que truc est mal dans sa peau ou bidule a la joie de vivre (regardez, z’ai fait de zolis dessins colorés !), mais également dans la forme où le trait radin dépouille les expressions, abandonnant les personnalités à trois coups de pinceau aux codes chromatiques sacrément "originaux" (gris, brun = – couleurs flamboyantes = ). Un sel absent dans le contraste négligé et facile de protagonistes décidément fadasses auquel s’ajoute l’impression d’être pris pour une quiche tant on est constamment abreuvé d’explicatifs, alors qu’une modeste allusion par-ci, un regard réussi, un silence par là seraient plus convaincants

Le raté serait sans appel si quelques parlottes béhavioristes, gadgets et autres méthodes sur l’autozigouillage extorquant un ou deux déridages des commissures de lèvres, une mise en cases bougrement inspirée (point fort incontestable), ce dessin sobre, agréable, nonobstant son cruel manque d’expressivité, et la fin bien sentie ne sauvegardaient le reste des meubles dans cette bande dessinée qui faillit ressembler à un simple catalogue, un empilement d’idées (faussement ?) pittoresques, énumérant, à trop grand renfort de conjectures, les cent et une façons de passer l’arme à gauche.

Désabusé et même pas mort… de rire.
Ce sera deux Prozac pour moi !

Nom série  Un printemps à Tchernobyl  posté le 10/10/2012 Modifier cet avis Achat conseillé ? Oui
Note Note: 5/5 (Culte !)
Regard oblique. Vision biaisée d’un no man’s land au temps suspendu. Sensation indésirable de plénitude. L’auteur peste, témoin impuissant à retranscrire l’horreur du désastre. Pourtant dans ses doutes, son agacement à ne pouvoir exhiber que le voile de splendeur idyllique jeté sur les stigmates de la catastrophe, Emmanuel Lepage fait mal, très mal.

La beauté... La beauté ?
Omniprésente. Pernicieuse.

Dans ses représentations humaines.
Dans les rencontres avec les habitants. Dans le plaisir de petits instants festifs, tentatives de réconciliation avec la réalité. Dans la tristesse de leurs histoires troublantes. Dans la joie des enfants, des visages accueillants. Dans l’évocation de valeurs admirables, la mémoire de ces héros improvisés, instantanés, et de leurs sacrifices.

La beauté, encore…

Dans le défi, la provocation du monstre, comme un nouveau rite initiatique : « tu n’es pas un homme si tu n’es pas allé dans la zone ! »
Dans cette fatalité orgueilleuse, arrogante, souvent pour forcer l’optimisme, mais presque déplacée : « Allez, viens ! Viens avec moi goûter la radiation ! Juste cinq minutes ! Viens sentir la langue coller à ton palais ! Quitter Tchernobyl sans avoir goûté à la radioactivité, c'est un pêché ! »
Précieuse, fragile, forte, indomptable, présomptueuse, la marche de la vie doit reprendre ses droits.
Nécessairement, involontairement, inconsciemment, on se dupe comme on se rassure : « vas-y, fais le con tant que tu veux, de toute façon, tu vois, tu te relèves toujours ! ».
Premier message, menteur crédule.

La beauté partout…

Dans la grisaille, la poésie funèbre de Pripiat. Dans l’immobilisme, le silence pétrifiant d’une cité fantôme, dans le recueillement religieux provoqué par ses cimetières de véhicules, ses bâtiments vides de vie.
Dans la mélancolie d’objets survivants. Un meuble, un jouet abandonné charriant de bouleversants nœuds à la gorge. Dans une terre anéantie qui parade en explosions indécentes de couleurs.

La beauté horrible…

Dans les tableaux sublimes de paysages ressuscités hurlant que la planète " se fout " totalement de ce que l'on peut lui faire subir. Dans les panoramas bucoliques de la zone contaminée qui jettent à la face d’homo sapiens « je suis encore plus belle sans toi ! » ou dans les chiffres d’un compteur dosimètre lui signifiant qu’il n’est plus le bienvenu. Elle se remettra. À l’échelle de l’univers, le temps pour guérir des blessures infligées sera toujours insignifiant. La vie est miracle aux seuls yeux des hommes, à l’échelle de l’univers c’est une péripétie. Chaque outrage fait à la terre n’est qu’un outrage au genre humain. Nous sommes des locataires de passage, et, dans notre entêtement, nous laissons le bail expirer un peu plus chaque jour.
Voilà un second message : le constat effroyable et percutant de notre insignifiance.

Bien reçu monsieur Lepage !

Nom série  Abélard  posté le 23/10/2011 Modifier cet avis Achat conseillé ? Oui
Note Note: 4/5 (Franchement bien)
J’en suis convaincu à présent : au plus profond de ma carcasse épaisse et velue se tapit un cœur d’artichaut. Mis à mal et au grand jour par un moineau ridicule qui veut décrocher les étoiles pour son amoureuse frivole. Cet Abélard, un drôle d’oiseau ! Lui, qui n’a jamais quitté son marais natal, abandonne, sous la tyrannie d’une mélancolie langoureuse, la vie paisible et les amis de ce bout de paradis. Baluchon sur l’épaule, ukulélé en bandoulière, loti d’une désarmante innocence et d’un indécrottable optimisme, il entreprend son apprentissage au monde en un vagabondage bercé de rêves et de balivernes. Volatile sympathique, si touchant de naïveté quand ses illusions s’abiment sur une réalité encline à gifler les plus enthousiastes.

Paf le piaf ! Ces baffes, que l’on aimerait lui coller en travers du bec et susciter un élan de révolte lorsque sa candeur rime avec « l’idiot du voyage », le scénario les distribue à dessein. Une odyssée pédestre rafraichissante, un périple brillamment sombre, qui inspirent de jolies valeurs humaines et prodiguent les leçons de vie exemptes de complaisance, nourries à la vérité crue des actes ou des sentiments. Mais Abélard, éternel ingénu, ne sait que tendre l’autre joue. Sa jobardise sans remède, malmenant nerfs et entrailles, débusque la tendresse au milieu de maximes philosophes. Des petits papiers quotidiennement extirpés d’un intarissable galure enchanté, où notre emplumé, relativisant ses déconvenues dans une lecture subjective pétillante, déniche inlassablement le courage pour regrimper en selle. Sous la désinvolture du grimage animalier s’embusque ainsi un conte initiatique féroce, à fleur d’émotion, servi par une osmose exceptionnelle : la musique de mots sonnant terriblement juste, une narration intelligemment tempérée et un pinceau félon éblouissant. Son esthétisme rond, bon-enfant, presque sucré, compose un bestiaire de frimousses avenantes, illumine des atmosphères saisissantes dont la grâce se dilue dans les hachures, l’âpreté ou la nervosité d’un trait modelé aux intonations et aux intentions du récit. Magique.

Ouvrons grand nos yeux de mômes et chahutons nos âmes ! Cette fable qui-met-les-poils oscille entre parabole tendrement philosophique et long poème doux-amer. En nous prenant par la main, sensiblement, planche après planche, elle prête des sourires, de la joie de vivre, improvise des complicités. Puis, au détour d’une case ou d’une bulle, à la faveur d’une scène, elle reprend, bouleverse, étreignant le kiki à en embrumer les mirettes, et recommence, infatigable, dans une délicatesse absolue, entraînant son explorateur jusqu'où il n’imagine pas aller. À la clôture du diptyque, je suis resté couillon, définitivement sur le carreau, égrenant mentalement un chapelet de superlatifs dans l’espoir du mot bien venu. En vain. Muet et triste… Heureux d’être triste.

Un gros coup de cœur.
Un gros coup au cœur. Promis !

Nom série  Les Derniers jours d'un immortel  posté le 15/10/2011 Modifier cet avis Achat conseillé ? Oui
Note Note: 4/5 (Franchement bien)
Bonne nouvelle : on a euthanasié la Camarde. Sous la baguette utopiste de la fée Science-Fiction, à coups de pouce salutaires d’un photocopieur organique, l’espèce humaine s’est offert la prospérité. L’esprit sauvegardé, immuablement dupliqué dans des carcasses flambant neuves : la machina ex Deus enfante les « échos » providentiels (des clones, façonnables et multipliables, possédant la faculté de fusionner) au besoin ou à l’envie. Homo aeternam ! Et pour rien ou quasi. Chaque transmigration impose une unique concession. L'abandon modeste d'une parcelle de souvenirs, gommage des plus séculaires empreintes jalonnant les coulisses de l’hippocampe.

Ce Karma séducteur est invoqué dans un futur hors d’atteinte, esquissant une quincaille scientifico-technologique absconse, invraisemblable, et des ethnogenèses à portée extragalactique. Les promesses d’un champ des possibles déconcertant, illimité, néanmoins corseté dans une S. F. diaphane et aporétique (ma préférée) qui consacre ses effets à l’investigation de son animal favori. L’auscultation subtile d’un drôle de mammifère à deux pattes au sein de l’expression ludique du « Et si ? ». Les planches, muées en éprouvettes de papier, transposent, conjecturent et expérimentent. De spéculation anthropo-ontologique en prospective éthique, elles illustrent avec astuce les concepts d’identité et d’altérité.

Un laboratoire captivant à arpenter minutieusement, bulle à bulle, case par case, dans les pas et l’intimité du charismatique Elijah, membre éminent de la police philosophique (je sais, ça pique un peu les tympans la première fois) qui use les guêtres gémellaires de ses nombreuses doublures aux quatre coins du cosmos. Tant sollicité Lije (© Isaac A.) ! Psychologue finaud nanti d’une empathie universelle, il exploite ses compétences hors normes dans la résolution d’intrigues scabreuses, de bisbilles planétaires ou diverses contingences nées de l’incompréhension. L’apposition de tous ces aliens hétéroclites aux mœurs discordantes, d’exo-personnalités aux conceptions intrinsèquement différentes, étaye une approche maline, délicieusement fantaisiste, qui travestit le reflet et dissémine les métaphores ironiques d'un miroir exacerbant la réalité.

La remise en question affine sa résonance au cœur d’un monde dématérialisé, aseptisé. En supprimant la constante mort de l’équation existentielle, Sapiens a exhorté un hédonisme gavé aux surenchères artificielles. Une dénaturation insidieuse de l’individu dramatisée par le lent sacrifice de sa mémoire. Glissando silencieux, dérive inéluctable du Je, qui ôte à Elijah le goût de l’amusement. L’homme, soudain conscient, épuisé par cet Infini ne servant qu’un perpétuel autre lui, accable, interroge son humanitude. En filigrane de sa quête fondamentale, s’instille une curieuse et douce poésie, la surprenante mélancolie de notre condition présente.

Je suis ravi. Comblé par cette oeuvre qui rend magistralement honneur à un genre trop martyrisé par le neuvième art. Fabien Vehlmann éploie une heuristique lancinante et magnétique, intelligente, inventive, se conjuguant idéalement à la symbolique de Gwenn De Bonneval et son esthétisme épuré. Un théâtre tout en abstraction, quasiment contemplatif, dont les personnages bizarroïdes et l’iconographie, un chouia kitch, soufflent un air de psychédélisme Seventies. Regretterais-je, dans cet afflux de ruminations, l’absence de réponse tangible ? Car, sans revendiquer de juge, j’espérais déceler un parti plus marqué (humilité des auteurs ?). Broutille. Je les sais gré de tous ces élans cognitifs… et de mon léger malaise : nous sommes encore tous mortels, mais l’aube de la biogénétique, des nanotechnologies, et l’avènement du virtuel sèment les germes de transhommes, de posthommes, racines d’un futur qui, en préméditant l’exécution de La Faucheuse, augure le crépuscule du club humanité. Mauvaise nouvelle ?

Nom série  Un Amour de Marmelade  posté le 08/10/2011 Modifier cet avis Achat conseillé ? Oui
Note Note: 4/5 (Franchement bien)
Perspective héritée d’une science-fiction Belle Époque qui convoque l’imaginaire des Lang, Vernes ou Méliès ; rétro-vision du futur à tendances industrie lourde, architectures acier-rouillé, et machineries infernales : je fugue dans la vapeur et les gros boulons, sournoisement bouffé par une peinture qui envoie sévère dès la première toile. Sépia brossé, étiré, modulé en nuances crados d’un ex-Paris postapocalyptique succombé à la « Guerre des Trois Couleurs » (Paris… Guerre des Trois… Oh ! dis ! c’est homérique ?!), et premier contact avec Lutétia, nouvelle mégapole, nouveau monstre vicié. Une silhouette en contrejour, malmenée par la milice volante, se perd dans une poursuite en aérostat. Culbute, dégringolade puis baignade improvisée… Le trait se calme, la trame reprend son souffle ; gros plan : enfin, je le découvre, mon héros ! — ??? — Un ersatz de concombre filiforme, jelly frankensteiniste (it’s alive !) sans doute échappé d’une horrible assiette anglaise. Je saurai plus tard… Quand même, cela renifle le cartoon, et cette irruption verdâtre incongrue fait craindre que mon « amour de marmelade » file en déconfiture. Non. Rassuré par l’apparition charmante d’une passe-muraille lunaire au teint et aux courbes Musidorans, je respire une autre atmosphère, soudain shooté aux effluves d’un feuilleton début Vingtième. Ce chapelet d’impressions me ramène à l’étiquette de la collection : 1000 feuilles… Mille-feuille.

Un dessert de planches manufacturé à la presse des bonnes intentions. Serrés-empilés-enchassés, les genres, les styles et les idées foisonnent. J’entreprends goulument la pâtisserie graphique dans cette intrigue qui fuse tous azimuts. Une fesse dans le conte fantastico-fantaisiste, l’autre dans le comic french-touch, je ne sais plus réellement où est posé mon cul. Qu’importe. Je colle aux basques de protagonistes irrésistibles, vadrouillant des toits enfumés aux entrailles de bas-fonds dangereux, assistant les expérimentations scientifiques les plus hasardeuses, explorant des jardins bucoliques, des abattoirs ensanglantés ou un bordel voluptueux. Un romantisme candide carambole des intermèdes plus grivois, les promenades idylliques se heurtent aux scènes de crimes odieux. J’ai touché le désespoir d’un amour égaré, les états d’âme d’un fantôme perdu, noyés dans la légèreté d’une aventure prodigue. Supiot semble avoir cédé à l’euphorie, s’accordant une parenthèse haute en couleurs, une échappée belle espiègle où il montre tant, raconte tant. Trop peut-être. L’emmerdant c’est que j’affectionne sans retenue le talent et la poésie visuelle du gogo. Le pinceau sous la gorge, je suis bien obligé de lui pardonner les impatiences du scénario et sa narration un chouia tachycardique. Oh, juste des petits cailloux dans la godasse : hoquets dans le rythme, dialogues ou contextes parfois avares, rebondissements hâtifs. À mon goût, cette aventure mériterait au moins le double de pages. Pénurie de papier ? Pénurie de temps ? Je le répète, je passe. Car l’histoire est source de plaisirs éclectiques quand elle invoque un onirisme plomb/plume/plomb redoutable, quand elle délaye un délicieux humour diaphane dans ses clins d’œil et offre la jubilation du furetage ludique dans les références ou allusions (… et personne pour apaiser mes irrépressibles envies de coups de coude).

Mais au-dessus de ces fausses bonnes raisons, là-haut, tout là-haut, c'est bien l'esthétisme de Supiot qui triomphe. Docteur es suggestivité, ses variations de couleurs impulsent un sens puissant à chaque case et empreignent les lignes profondes d’ambiances plurielles sublimées en autant de tableaux. J’ai le bonheur de visiter un charmant musée pour-ma-pomme s’émaillant d’éblouissantes madeleines picturales lorsque son conservateur-pasticheur Olivier décide (encore !?) de m’impressionner : petite régate à Argenteuil enchaînée d’une ballade sur pont nippon avant un dernier frichti sur l’herbe. Allez, un peu de monnaie pour mon guide préféré…

… et encore merci pour les yeux !

Nom série  Tu mourras moins bête  posté le 04/10/2011 Modifier cet avis Achat conseillé ? Oui
Note Note: 4/5 (Franchement bien)
Montaigne et la Science dans la docimasie didacto-cinématographique par l’absurde.

Ou comment, à coup de pédagogie dynamite, Marion, qui pour l’occaz a passé la blouse et lâché les poils, rend ses honneurs à la réalité scientifique en brocardant (euphémisme !) les lieux communs ou autres incohérences grossiers dont les blockbusters et séries térabudgetisés nous noient à vannes grandes ouvertes.

Oui, elle a raison la Prof Moustache ! Mourrons moins bêtes ! Et de rire tant qu’à faire. Parce que dans chaque saloperie que tout digne mediaphage (présent !) prend plaisir à s’enfiler (houla ! Elle part mal cette phrase), c’est par palettes de douze qu’on nous fait gober les nids de couleuvres.
« Sejy, zygomatiquement l’être humain n’a pas la capacité maxillaire pour gober un serpent et de plus on peut facilement imaginer le risque d’étouffement qui en décou…/ Oui, oui, merci pour ces précisions professeure »

Il fallait réagir ! Et c’est par brêves-de-labo jubilatoires, faisant écho à autant de cartes postales curieuses ou crédules, que notre nouvelle éducatrice pileuse s’applique à une réjouissante entreprise de charcutage des inepties pelliculaires et télévisuelles : nager sous l’eau façon Patrick Duffy (l’Homme de l’Atlantide pour les jeunots) ? Voir l’avenir comme dans Minority Report ? Si une bombe atomique est envoyée sur Paris, ai-je une chance de survivre ? C’est vraiment Sarko le président ? Une à une incisées, analysées et dégommées sur les bases d’une culture et de démonstrations scientifiques élevées à la bétonnière, truffées de mots succulents et de gags inventifs. C'est drôle, extrêmement drôle, et je me suis marré comme une baleine sur presque chacune des planches (si, si, avec la bouche qui s’ouvre, des sons qui sortent, des microspasmes et tout, et tout…).
« euh, à ce propos Sejy, j’aimerais apporter quelques clarifications anatomiques sur le déclenchement du phénomène rigolatoire qui…/ OK, c’est bon prof, on sait »

Un gros paquet de friandises dans le plus adéquat des apparats. Oui, au fait ? Il est comment le dessin de Marion ? Magnifique (eh ! Je vous entends protester dans le fond !). Mais sérieusement, et sans vouloir initier de débat interminable sur les canons graphiques et la définition du beau : vraiment ma-gni-fi-que. Simplement parce que son trait d’apparence basique (Qu'ouïs-je !? Crade ?) est, selon moi, l’essence de l’éloquence. Cette ligne, si intrinsèquement hilarante (me ramenant d'ailleurs à celle de Bouzard, à qui je reconnais les mêmes immenses qualités) est en liberté, décomplexée (par moment anarchique) et dégueule (oui, je l’ai fait exprès) d’expressivité. Pas besoin d’un exposé de douze pages pour saisir le contexte. On regarde. On pige instantanément. On se bidonne. Et ce n’est pas donné à tout le monde. Après, suffit de faire sauter les cases pour filer un air sympa qui fleure le putain-j-ai-une-idée-! griffé à la hâte sur un coin de nappe en papier ou le croquis à la t-inquiete-j-te-montre-vite-fait, de coller une touche d’aquarelle pour la fraîcheur… Et Voilà ! J’vous l’emballe ?
« Hum, humm, voyons Sejy ! L’analyse d’un style graphique ne peut pas s’embal…/ Ta gueule, ta gueule... Elle est un peu chiante des fois… »

PS : juste une petite déception. Malgré toutes ces impostures dénudées et gaillardement flagellées, il se dresse encore, narquoise, la plus évidente, la plus horrible des mystifications : Prof, dans chaque film, le héros dégote toujours une place libre au bas de l’immeuble pour se garer…
On en reparle au second tome ?

Nom série  Portugal  posté le 03/10/2011 Modifier cet avis Achat conseillé ? Oui
Note Note: 4/5 (Franchement bien)
Samedi 9h30 am – Librairie Gibert – Rayon BD. C’est quoi, ça ? Portugal ? Ouais, encore une. Une de plus. Une de trop ? L’une de ces biographies, ou à peu près — en l’occurrence une biofiction ou une autofiction, je ne sais pas vraiment — en tout cas l’un de ces trucs nombrilo-intimiste ne parvenant qu’à être chiant à trop s’astiquer l’archet sur nos cordes sensibles ? Et puis 260 pages… Et 35 euroboules ! Pppffffff, on laisse tomber ! Quoique… C’est du Cyril Pedrosa, et, souvenir : il m’avait flingué avec ses « Trois Ombres ». Allez, coup de pied au derche des idées reçues, creusage du découvert : je charge le pavé !

10h35 am - Place Machin, terrasse de bistrot - Un café, un Perrier citron et ma nouvelle acquisition. Open. J’entreprends la mémoire de Simon Muchat : il a dans les dix ans ; rencontre fugace avec quelques membres de sa famille, brume de divers souvenirs. Très vite, retour au présent. Je zigue et je zague dans l’histoire d’un adulte désabusé. Les relations avec sa compagne, papa, ses amis, les sollicitations du quotidien et de la vie. Une guirlande de saynètes, d’échanges, anecdotiques ou plus accablants, de personnages riches, pittoresques... D’emblée, il se passe quelque chose. Cette façon de jouer avec la couleur, le trait nerveux et les mots : une spontanéité, une justesse dans le sentiment charrient un flot de sensations puissantes dans lequel je plonge, m’appropriant les éclaboussures mélancoliques… Oui, Simon s’emmerde. Pas tout à fait malheureux, il subit plus qu’il ne vit. Errant, vide, sans envie, sans très bien savoir. Et puis…

Le déclic. Le Portugal, la terre natale de ses grands-parents ; Simon (ou Cyril ?) m’invite dans son escapade lusitanienne, à la découverte de ses racines. D’abord, il y a cette chaleur, ou plutôt cette lumière qui chante. Enveloppé de soleil, j’entends les bruits, je me nourris des odeurs et je ressens le pouls de Lisbonne — tiens, je prendrais bien un petit Porto ! — Les dialogues, en opposant la barrière de la langue, achèvent l’immersion. Dans les conversations floues, c’est encore la couleur qui suggère, le trait qui parle. Comme le héros, je n’y entrave pas grand-chose. Devinant l’un et l’autre mot à la volée, j’élucide les phrases tant bien que mal, et ma compréhension s’attache aux visages, aux attitudes, aux postures, à la moindre expression, au moindre changement de nuance. L’émotion émane, simple, entière. Tellement intense et vivifiante. On est bien ici. Dépaysé, mais comme à la maison.

Maintenant, la prégnance est évidente — depuis longtemps déjà je n’entends plus la musique et les passagers tout aussi criards du carrousel qui tourne inlassablement sur la place – Pedrosa m’a embarqué, chaviré, englouti. En Maître-ouvrier, il a tiré le meilleur parti des outils de sa boite bande dessinée. Par un tourbillon indissociable de mots, de dialogues simples, de crayonnés fiévreux, de lavis et d’aquarelles éloquents, de jeux de transparence subtils, il a façonné une marqueterie narrative débridée et précise, sincère et incisive, déployant les trois magnifiques tableaux d’une fresque dense, une reconstruction identitaire d’une grande pureté émotionnelle.

01h05 pm – Récit terminé, envie de pipi, mais je m’en fous. Allez, une petite bière, et je me refais le bouquin…

Nom série  Le Dérisoire  posté le 01/05/2011 Modifier cet avis Achat conseillé ? Oui
Note Note: 4/5 (Franchement bien)
Persistance rétinienne. Persistance émotionnelle. Je suis poursuivi par une carcasse immobile, un cargo dérisoire au squelette gangréné par la rouille. De ses entrailles lugubres a surgi un curieux Quasimodo, abandonné. Marinier-chef de rien, maugréant sans fin contre les spectres de matelots insubordonnés et railleurs, il s’agace de cette citadelle inachevée, éternellement encalminée. Longtemps, elle lui a tenu chaud. Maintenant, elle l’étouffe. Prisonnier à bout de souffle, la mémoire brumeuse, engloutie dans les regrets, il fait le constat détestable du naufrage de sa vie et m’invite à bord d’une sombre parabole.

Mais je n’aime pas les cauchemars (personne n’aime les cauchemars)… enfin, jusqu’à présent. Ligoté dans une plénitude contemplative, subjugué par sa mélancolie aux mille feux, je plonge sans cesse dans mon nouveau musée de la tristesse. Chacune de ses cases dénude un tableau, une dissertation que je ne me lasse pas de décortiquer. Olivier Supiot est un poète, un thaumaturge de la lumière. Son pinceau saisit, éclabousse. Chaud, éthéré, lubrique, sensible, glacial, désespéré, emporté ou morbide : le geste d’un peintre alchimiste qui magnifie tout, des vapeurs colorées au plus lourd des plombs. Spirales tonales, palpitations mélodiques, ses couleurs sont un pouls qui orchestre l’émotion. Au-delà de sa traduction narrative, chaque composition picturale libère une dominante chromatique source de sensations précises et intenses : suffoquer par l’ocre sale et si pénétrant de la rouille ; craindre le vide claustrophobe du noir, le blanc fantomatique des limbes d’un esprit résigné ; respirer le vert, se vivifier à l’or solaire de pastorales idylliques ; mimer l’apnée dans les profondeurs d’un bleu aquatique et ses baignades romantiques voluptueuses ; prendre le rouge aux joues d’un apprenti voyeur soudain nourri aux figurations grotesques de la luxure et ses plaisirs dépravés ; savourer l’andante d’un orangé crépusculaire, saudade obsédante. Ce ballet de dioramas expressionnistes étourdit, dérègle les sens. J’entends les images et je regarde une musique. La partition est lancinante et dans cet arpège symbiotique de la peinture et du verbe, Éric Omond joue, lui aussi, des notes étincelantes.

Les tourments existentiels de son animal métaphysique sont travestis au cœur d’une allégorie subtile et émouvante. Une vision tragico-satirique qui, explosant dans la collision du fantastique et du rêve, prend le temps de suggérer. Marchant dans l’ombre des démons de son loup de mer, de ses vaines rouspétances intérieures, glissant sur des vagues à l’âme peinant à rider l’océan croupissant de son désespoir, elle expose l’insidieuse abdication d’un homme. Un fatalisme ébranlé par la troublante, la délicieuse Constance Imbroglio. Apparition sensuelle, oasis de frivolité dans une existence aride, la jeune femme pointe de nouveaux caps, ouvre des horizons inconnus et mon capitaine, émoussant ses interdits, inhibant ses certitudes, découvre une perspective à son destin. Mais, derrière le cache-blessure onirique, le trop vieux marin n’a pas abdiqué sa personnalité, les peurs ne sont pas toutes passées par-dessus le bord. Constance s’exaspère. Les répliques claquent, comme autant de morsures, de rappels à l’ordre de la réalité. Constance a donné, Constance reprend.

Pauvre hère ! Perdu à la lisière des espérances et de la folie, tu n’as plus que le souvenir de ces pulsions de vie pour constater la vacuité de ton être et, enfin, tu trouves la force de stopper le supplice. Au bout du Parcours expiatoire, la liberté. Et pendant que tu redeviens le capitaine de ton âme, ô pacha saturnien, chante-moi encore et encore ton flamboyant requiem !

Comme à mon habitude, j’ai cédé devant l'enthousiasme. Obsédé textuel exalté, je me suis emporté avec emphase. Mais cela ne pouvait être autrement. Cette œuvre est un puits insondable de poésie, une source que l’on ne craindra pas de tarir par d’innombrables lectures passionnées. Pour ne rien gâcher, l’édition est superbe : dos toilé, plats au toucher satiné et un format dont les grandes pages carrées mettent en relief la qualité du travail des auteurs. Alors, embarquez en toute confiance et faites de très beaux cauchemars !

Nom série  L'Epouvantail Pointeur  posté le 24/04/2011 Modifier cet avis Achat conseillé ? Oui
Note Note: 4/5 (Franchement bien)
Ça ne va pas être simple. J’ai envie de rugir : cet album est incontournable ! Ne passez pas à côté de ce joyau ! Pourtant, en mon for intérieur, je sais que c’est loin d’être aussi vrai. Il ne rencontrera pas toute l’adhésion qu’il mérite. Affaire de tripes. Moi, c’est avec le bide que je l’ai aimé. Et je me demande encore comment bien l’expliciter.

Les augures sont chagrins : dès l’ouverture, un ersatz de monsieur Jack jacte de peur, de répression et d’état autoritaire. Une approche esthétique aux extérieurs de conte grand-guignolesque, mâtinée d’une thématique totalitaire, et en à peine une page, l’œuvre esquisse deux audacieux univers, d’autant plus casse-gueules qu’ils sont sous l’influence de beaucoup de papas. Je devrais dire papes. L’invocation des Burton, Orwell, Moore, Selick, Gaiman ou autre Huxley, attise mon souvenir du génie de leurs créations. La bande dessinée va fatalement se perdre dans les méandres du déjà-vu, déjà-lu, et la comparaison va faire bobo.

Ça démarre pourtant pas mal. J’adhère volontiers au trip, en particulier grâce au graphisme ensorcelant et à ce monstrueux format qui me catapulte ses planches grandioses au visage. Virée bucolique dans un monde pessimiste, sinistre à souhait. Mon guide est un épouvantail humain. Échalas masqué, instrumentalisé par l’entité gouvernante afin de terroriser la populace, entretenir la terreur collective et ainsi légitimer la surabondance oppressante de l’appareil policier. Frais licencié, mis au rebut pour un succédané industriel à l’efficacité plus sanguinolente, notre disgracié s’accorde quelques embardées fantastico-mystiques et s’exhibe outlaw indomptable puis fantôme inconsolable. L’histoire se métamorphose en poème lugubre, expose l’amour de l’intangible Roméo à la bobine cassée pour sa Juliette captive d’un asile pouilleux. Entravée, la prisonnière hallucinée hurle dans un effroi infini, son crâne fêlé, saturé de psychoses, repaissant le système despotique et sa nouvelle machine à répandre l’horreur. Le récit suit son destin chaotique, et je flotte dans une sorte de contemplation morbide, spectateur de fougues graphiques que je prends, à tort, pour des effets de manche, mais… stop ! Depuis un moment, moult détails me sautent à l’inconscient. Je me suis montré désinvolte, et il y a autre chose, j’en suis sûr. Rewind...

Je n’avais pas tout vu, à présent je vois trop. Déjà l’emblème. Solennel, répétitif, propagandiste. Un œil stylisé surmonté de trois barres verticales. Et je pense Reich, Big Brother, forcément. Je soupçonne des arrière-pensées dans la plupart des scènes, des symbolismes à tous les coins de cases. Les rêvasseries affluent. J’entends du Floyd. Bowie, entêtant, me squatte la tête. Je songe à « La ferme des animaux », j’entrevois des allusions au petit livre rouge. J’imagine tellement, bien plus que ce que les auteurs y ont réellement mis. Mais je m’en bats les raisins. C’est viscéral. Ce coup-ci, je suis dedans. Connecté, je capte le message, l’allégorie générique. Cet emblème ! J’y repense soudainement comme un troisième œil : matons-nous le nombril et surtout l’arrière-fond. Dans le hideux miroir se reflètent l’éternel dilemme de l’absurdité de l’existence et le statut de victime consentante. Geôliers, prisonniers de nous-mêmes, de notre égoïsme, de notre lâcheté, de notre ambition, de nos solitudes, de nos angoisses et de nos haines, nous sommes tous des moutons. Nos tares, nombreuses, éclectiques, engendrent et encouragent de méchants bergers, avec leurs vilains clébards.

Tiens, à propos de toutou, je l’avais loupée. L’incarnation de la solitude dans le transfert affectif vers le compagnon quadrupède. Mais toi, sympathique épouvantail, tu l’as prise en pleine bille cette parabole, quand la mort de l’ami canin dénude l’atrocité de ton isolement ! Tu erres, anéanti. Tu t’évapores. Et quand bien même, dans un dernier sursaut, tu te rebellerais, il suffira que l’on t’offre une porte de sortie, une petite part de bonheur individuel pour que tu cèdes à tes illusions. Tu rejoins le troupeau et tu bêles, encore plus fort. Rien n’a changé. Tu n’en as même pas conscience. Mais qui suis-je pour t’accabler ?

Je le sais, beaucoup jugeront les métaphores superficielles, éparses, particulièrement élémentaires, voire un poil lourdingues. Un fardeau de questionnements qui apporte peu de réponses. Oui, on a vu, on a lu mieux. Néamoins, les jalons que j’ai cru percevoir me font éprouver la peinture d’un imaginaire générationnel (je me rends compte que l’auteur a quasiment le même âge que moi). Les réminiscences de références, de thèmes chers à une époque et ses rognes adolescentes maladroites, mais sincères. Moins qu’un discours, une mise en garde figurative qui m’a fourré des musiques plein la tête. Analyse capilotractée ? Peut-être me joué-je de la flûte ? Qu’importe ! La madeleine subjective et ses ponctuations visuelles m’ont bousculé les entrailles. Omond m’a tué.

Beuzelin me ressuscite. Je reviens sur ce grand format qui me rend « carrément » dingue. Un cadeau au talent du dessinateur. Je peux savourer toute la splendeur de son trait nerveux, fragile et gracieux. Il forge un cauchemar éloquent nourri à l’énergie des images somptueuses, de leurs couleurs violentes, et rythmé par l’onirisme torturé ou émouvant qui émane de ses tableaux.

Couvre-feu !

Nom série  Vathek  posté le 19/04/2011 Modifier cet avis Achat conseillé ? Oui
Note Note: 4/5 (Franchement bien)
Ouvrez, contemplez, respirez… Vous sentez ces parfums ? Arômes mêlés de café et de pistache, de safran, de fleur d’oranger, de thé et de cardamome verte, de jasmin. Laissez l’éloquence graphique vous aspirer et plongez dans les âges de l’Empire ottoman. Cités pittoresques aux foules bigarrées et grouillantes, soleil ardent, désert insondable, féerie de nuits constellées et glacées, vent de sable dans le visage, faste des palais, sensualité des femmes des harems... Un orientalisme et ses stéréotypes, échappés de l’imaginaire d’un siècle des lumières abreuvé au merveilleux des légendes du monde musulman. Une immersion sensorielle exaltée par le souffle littéraire. L’élégance de l’écriture dans l’emploi, en fil narratif babillard, d’un matériau prodigieux : le texte originel du roman éponyme de William Beckford. Une œuvre qui insuffle l’enthousiasme de l’épopée et libère moult senteurs.

Des vapeurs exotiques entêtantes aux notes opulentes, épicées ou fleuries, mais aussi l’odeur du soufre et les parfums de la luxure et du sang. Il était une fois, au pays des mille et une nuits, un tyran-roi, cruel et présomptueux, assoiffé de pouvoirs, de trésors, et prêt à n’importe quelle folie dans sa quête insatiable de tous les plaisirs. Péchés et blasphèmes. Occultisme et complicités méphistophéliques. Sacrifices infanticides. La fable aux atours luxuriants, exhibant de ses entrailles la sourde fascination d’un homme pour le Malin et ses friandises, joue le spectacle décadent d’un ensorcelant voyage au royaume des ombres. Ou comment un marquis de Sade enturbanné réinterprète le mythe de Faust.

Alors, Conte arabe ? Parabole romantique fantastique ou odyssée gothique voluptueuse ? Délicat à caser dans un genre bien étiqueté. D’autant qu’il faut esquiver le piège du tout sérieux. Au-delà d’une lecture captivante, le récit trahit les indices d’une parodie subtile dans la démesure de ses abondances. Personnages excessifs (caprices enfantins violents, ires d’un sultan parfois ridiculement puéril), magnificence et somptuosité des décors, festins exagérément plantureux (trois cents plats !), péripéties emportées, grandiloquentes, outrance dans la vertu ou le vice, voire quelques allégories grossières entrevues dans les caricatures de la figure maternelle ou l’apologue religieux de la descente aux enfers : tout est exquisement énooorme ! Et malgré une ultime morale, point de manifeste prédicant preneur de tête. Un savoureux divertissement éclectique, grandiose et désinvolte, où je devine un Beckford, un brin potache, qui s’est bien éclaté (moi aussi).

Tant mieux pour nous, il a dégoté des rejetons à sa dimension. Patrick Mallet s’est lâché. Son trait sympathique, enjoué, est à ravir et j’ai adoré sa manière de refléter le sentiment dans des regards si simplement croqués. La mise à profit du grand format est un modèle de virtuosité. Les cases sont souvent gigantesques. Étirées à l’horizontale, dans des allures d’écran ciné, elles ouvrent les champs et autorisent des panoramas démentiels. Dressées en verticales usant de toute la hauteur de page, elles dégagent une sensation de proximité, de capture dans le dynamisme de la scène. Son sens du cadrage, éployé dans les plans excentrés ou très rapprochés, dans l’exposition intimiste de bobines foisonnantes d’émotions, ainsi que son découpage original, jouant sur les formes ou la multiplication de vignettes apposées à l’image principale, finissent d’apporter à la narration cette impression constante de profusion. Il y a tellement à voir, à ressentir ou à entendre. Un écho visuel à la recherche de l’excès qui transparaissait dans les intentions de l’écrivain.

Pour achever de nous étourdir, il restait à barioler le tout d’une palette en feu d’artifice. Curieux. Lorsque je m’enthousiasme des couleurs, c’est fréquemment le même nom qui refait surface. Laurence Croix. Une coloriste de talent qui maitrise l’art des tonalités et excelle dans la création d’ambiances. À l’aide de ses aplats uniques, elle forge des effets de lumière intenses, camaïeux inspirés ou harmonies de teintes éclatantes, et compose des atmosphères caressant l’imagination. Magie persane, vertige des passions, errance épique, stupre et immoralité, feux de la géhenne (et j’en oublie tant) ; une déferlante de sensations, une immersion absolue et jubilatoire.

Attention, voilà une collection addictive. Bien qu'il me soit insupportable de voir sa large forme carrée saillir de ma biblio nordique, dévoilant impudiquement quelques centimètres offerts quotidiennement à la poussière (parenthèse grincheuse et exutoire), j’ai pris un pied de malade dans ce vaste « péplum à l’orientale ». Plus inquiétant, j’ai éprouvé un attrait particulier et inexplicable à sentir, à triturer cet énorme album entre mes mains (faudrait que je consulte…)

Je frotte, je frotte… il finira bien par en sortir un Djinn.

Nom série  Foligatto  posté le 16/04/2011 Modifier cet avis Achat conseillé ? Oui
Note Note: 5/5 (Culte !)
Culte ! Oui môssieur, culte !

Mais avant de faire place à une dialectique bancale, je débuterai par un pruneau tiré dans les arpions : mon avis ne vaut rien. Car dès les premières cases je fus perfidement dupé. Marabouté par le pinceau chamanique de Saint Nicolas De Crecy et son esthétisme vertigineux, absolu. Le regard halluciné, nimbant ma volonté d’un népotisme irréversible, j’édictai qu’il émanerait une théorie, une portée à toute élucubration du scénario, et que chacune serait éblouissante. En néo gold-member du club de la mauvaise foi et la partialité réunies, j’ose clamer : cet album est un chef-d’œuvre… et tout s’y défend.

Ouvrez grands les yeux, laissez s’évaporer la logique. C’est l’œuvre qui vous le crie, dès la scène d’ouverture. Une église délabrée, et déjà l’on dénie Dieu. Une foule de corps mutilés, de trognes pustulées et souffreteuses s’étripant autour d’un combat de coqs, les prémices d’un théâtre violent et cruel où s’agiteront des marionnettes marginales et puantes. Et quand, au milieu du tohu-bohu, un zozo fraîchement décapité vide les lieux, l’air de rien, la clope au bec de sa caboche tenue en bandoulière, les balises s’exhibent soudainement sans équivoque : ici se joue l’absurde.

Un opéra bizarre, qui méprise mes attentes, mes aspirations profondes à la clarté. Mais une étrange sensation me murmure que ce non-sens n’est qu’un apparat. En témoignent le ludisme et la richesse des facéties langagières de son bavardage, bien plus cohérent que ce qu’il laisse entrevoir. Un idiome déstructuré, symbolisme d’une communication qui s’effondre. Dans l’exposition de cette société nécrosée et iconoclaste, au cœur de ses mœurs décadentes insanes, dans l’exutoire féroce de son carnaval bigarré, je discerne tant de signes, de manières d’être et d’agir, indices qui me ramènent inexorablement à ma condition d’homme. Chercherait-on à m’enfoncer le pif dans mon caca ? Dans le miroir que tu tends, qu’essaies-tu de montrer Foligatto ? Voici le fou, l’assassin. Voici celui capable de beauté et de barbarie, de passion ou d’horreur. Voici une bête malade, voici l’être humain ? Un manifeste qui ne passerait pas sans la démesure géniale du graphisme.

Chef d’orchestre de la narration, le trait kaléidoscopique interprète une symphonie visuelle baroque qui m’a avalé tout cru. Caméléon du style et de la couleur, son expressionnisme flamboyant et nauséeux s’exprime sans concession dans une outrance caricaturale, dans des représentations disgracieuses et l’exhibition de mimiques et de tares se dégustant comme autant de bourlingues en territoire Groszien. La prolifération de détails, dans des cases vomissant les objets, exprime l’étouffement, l’attachement matériel et son vide spirituel. Chaque tableau initie une allégorie picturale puissante et contraste avec la mise en scène cohérente d’une mégapole aux architectures précises et réalistes. Un retour sur terre, une identification qui s’affirme dans l’éloquence de certaines figurations du sentiment. L’inexorable tristesse qui émane du faciès figé et lunaire de Foligatto ou la confidence muette de ses souvenirs enfantins délivrent des instants particulièrement poignants et humains.

Conte pernicieux irrationnel, sauvagerie lyrique ou encore poème horrifique, cette longue métaphore existentialiste en technicolor mérite qu’on lui dédie quelques acharnements. Au moins pour la simple gourmandise des mirettes, sinon pour le bonheur d’y dénicher un chemin, son chemin (attention à la hernie cérébrale). À force de relectures, je peux à présent me délecter de ses évidences, et, si quelques scènes ou répliques pataugent encore dans le brouillard, dans un acquiescement complice et faux-cul je mime la compréhension, emporté, abandonné aux émotions viscérales libérées par le dessin.

Culte ! Oui môssieur, culte !
… mais vous n’êtes pas obligé de me croire.

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