Fin XIXe siècle, sur une île bretonne vit une petite fille sourde et muette mais dotée d'une grande intelligence et sensibilité. Elle se verra offrir l'opportunité d'aller étudier dans un établissement scolaire adapté à son handicap et ce sera le début de la vie d'une grande défenseuse du droit des femmes, mais aussi d'une héroïne en général, sauvant autant des naufragés aux larges des côtés bretonnes que des familles juives durant la seconde guerre mondiale.
C'est une BD déroutante par plusieurs aspects.
Cela commence avec son graphisme aussi ouvragé qu'original. Quoique visiblement réalisés sur ordinateur, ses décors ont des allures de belles fresques détaillées à l'aquarelle tandis que ses personnages ont des visages plus proches de l'animation ou du manga avec leur expressivité et leurs grands yeux. Cela donne de belles planches, aux touches parfois un peu mielleuses mais dont on ne peut que reconnaitre le travail apporté à leur réalisation. Et en même temps, il présente certains éléments qui dénotent un peu. Tout d'abord il y a le visage de l'héroïne qui a des allures de poupée de porcelaine chinoise tant sa mignonneté, sa gentillesse et la finesse de ses traits sont accentués. Ensuite il y a quelques rares scènes d'action qui fonctionnent mal, en particulier ces 3 fois où l'héroïne donnera un coup de poing et où le mouvement sera raté... sans parler d'imaginer cette frêle jeune fille réussir à assomer ces personnes là d'un simple coup de poing.
L'intrigue a tous les aspects d'une véritable biographie tout en étant purement fictive. Tout est fait pour qu'on y croit, des dates, des lieux et des noms bien précis, des évènements réels qui se mêlent à ceux inventés, et surtout ce récit qui passe les années, d'abord doucement puis de plus en plus rapidement comme ces biographies qui commencent par cerner la personnalité de leur sujet avant d'énumérer ses actions jusqu'à la fin de sa vie. Et pourtant tant le personnage que son île sont inventés mais on y croirait presque. Moi qui connais bien les îles bretonnes, j'ai même cru que l'île Soline était l'une de ses plus petites que j'aurais zappées (il faut dire qu'on la confond facilement avec Molène).
Mais j'ai été dérouté par les intentions des auteurs. On s'attache assez facilement à cette douce héroïne et à sa finesse d'esprit durant sa jeunesse qui occupe plus de la moitié de l'album, même si sa résilience et sa trop grande gentillesse lui donnent des allures de sainte martyre : elle endure tout en souriant comme une bonne Princesse Sarah. Et les réactions des personnages qui l'entourent oscillent entre le réalisme mesuré et des réactions souvent extrêmes et exagérées. Mais on imagine tout de même le meilleur et on voit venir le combat de la femme qu'elle va devenir, combat contre les violences faites aux femmes mais aussi aux faibles en général.
Puis soudain un évènement transforme sa personne, en particulier le fait qu'elle était jusque là théoriquement sourde et muette, et j'ai soudain eu l'impression de ne plus avoir la même héroïne face à moi. Devenue plus distante avec ses origines et ses proches, elle va aussi le devenir du lecteur avec un rythme narratif qui va s'accélérer et de nombreuses ellipses qui donnent l'impression de n'être plus que lointain spectateur de choses qu'on nous raconte après coup plutôt que de les vivre. C'est comme si la série BD avait été prévue en plusieurs tomes et qu'arrivé au bout de la moitié de l'album, il avait fallu soudain prévoir de tout clore en 70 pages. Et du coup, alors qu'on passe plus de la moitié de l'album à espérer découvrir ce que la jeune fille allait devenir et comment elle allait mettre en application son intelligence et sa sensibilité, on ne le voit quasiment pas et on est empêché de ressentir tout le bien qu'on pourrait en penser.
Tout cela laisse sur une drôle d'impression, à la fois enthousiasmé par le concept de base de cette BD, son décor historique et géographique, son graphisme et ses intentions, et en même temps frustré et dérouté par quelques éléments trop doucereux et par un seconde partie plus distante et trop rapidement racontée.
Décidément je suis impressionné par la productivité des auteurs, je ne compte plus le nombre de séries qu’ils mènent de front et ce à un rythme assez soutenu. Le résultat est généralement efficace mais fait parfois preuve d’un sentiment de peu d’originalité.
Au moins les auteurs se font plaisir en touchant à de nombreux univers mais je ne peux m’empêcher de penser que ça s’éparpille un peu trop.
Daemon s’avère quand même un bon bon cru (au dessus de Cosaques ou Bomb X à titre perso). Il faut dire que j’aime bien la mythologie grecque et si le présent récit ne révolutionne rien, il se laisse très agréablement lire.
L’histoire et le héros marchent sur les pas d'Hercule mais les nouveaux ingrédients injectés arrivent à donner du corps sans crier au plagiat. La quête est sympa, la relation entre notre demi-dieu et son poète fonctionne bien, on s’attache facilement à ce petit monde.
En plus la partie graphique reste soignée, découpage, trait fin, couleurs … tout est là pour un bon moment, certes sans réelle surprise mais accrocheur.
Une station balnéaire espagnole hors saison. Dans cet environnement quasiment vidé de sa population, un gars erre en situation de stress. On comprend vite qu'il est en cavale ou qu'il fuit un danger inconnu et qu'il est aux aguets du moindre danger. Mais quand il fait la rencontre de son voisin d'immeuble, un gentil gars un peu naïf et passionné de nature, il accepte partir avec lui faire une randonnée dans les montagnes environnantes pour passer un bon moment avec ce qu'il devra bien appeler un ami.
C'est un polar tout en ambiance, celle des lieux de vie vidés de leur population, d'un homme qui a créé sa propre solitude et qui va devoir s'ouvrir pour changer sa vision du monde.
Le trait de James Blondel fonctionne bien, soutenu par ses colorisations monochromes. Il donne un aspect polar et réaliste aux décors, avec beaucoup de jeux d'ombres et de lumière, tout en maintenant un trait plus semi-caricatural pour les personnages qui les fait gagner en humanité. L'histoire est bonne et bien rythmée. Et surtout son scénario tient bien la route, donnant un récit à la fois polar et touchant.
Toutefois, deux reproches m'empêchent de l'apprécier davantage. Le premier est la personnalité peu attachante du personnage principal : tout du long, il reste mutique, et distant du lecteur, interdisant une réelle empathie envers lui. Le second est la brièveté du récit : il se lit assez vite et surtout se résume bien plus vite. Il en découle une impression d'histoire furtive, à peine commencée qu'elle termine déjà, aussi bonne soit-elle. Elle manque de développement pour vraiment emporter le lecteur.
On passe un bon moment et les amateurs de polar d'ambiance devraient aimer, mais j'ai peur que cet album ne marque pas assez les mémoires.
Une quête du zen épique, pleine de rebondissements.
Le comte Thierry est subjugué par le Japon et, notamment, par les préceptes zen dont la "substantifique moëlle" semble lui échapper faute d'ouvrages accessibles sur le sujet.
Il entreprend donc, poussé par les événements de l'Europe occidentale d'alors, de quitter les Provinces-Unies pour rallier le Japon. Clandestinement. Sur un bateau dirigé par un ancien pirate, passé corsaire puis commandant de la marine nationale....
Suite à un enchaînement de péripéties, parfois burlesques, parfois dramatiques, il accoste le Japon accompagné d'un rônin défroqué qui va lui servir tout à la fois de guide, de mentor et de compagnon de route. Son but : rejoindre le temple zen Zhu !
Le ton oscille entre le sérieux et l'humoristique tout au long du récit : on rencontrera des combats, des tromperies, de la politique, du théâtre, de la ferveur et de l'incompréhension.
Les dessins m'ont d'emblée fait penser au coup de crayon de Joann Sfar. Cependant, au cours de la lecture, j'ai cru discerner parfois ces personnages d'estampes chers à Hiroshige ou Hokusai (et sûrement d'autres dont j'ignore l'existence) ! Un trait fin, énergique, qui sait créer une tension.
N.B.
Erreur d'impression s'est glissée dans l'EO : la page 98 devrait être en page 101.
Une intrigue qui m’a fait penser à celle des « Dix petits nègres » d’Agatha Christie, ou, pour rester dans la BD, à certains passages de L'Executeur.
S’il lui manque clairement une certaine profondeur, cet album se révèle d’une lecture agréable. C’est un gros défouloir, puisque des tueurs et agents spéciaux en tous genres sont réunis dans un manoir « privatisé », tous surarmés et entrainés, tous plus ou moins liés (ces liens sont en partie révélés au compte-gouttes), dans une sorte d’escape game assez radical : ils doivent s’entretuer, dans un struggle for life brutal.
La mise en place et rapide, le décor minimaliste bien planté. L’essentiel est basé sur une action sanglante, tous les moyens – et tous les lieux de l’hôtel de luxe où sont rassemblés les « participants » - étant utilisés. En arrière-plan une lutte entre plusieurs organisations criminelles, et le mystérieux personnage de l’Hydre, organisateur de la réunion, supposé grand maître du crime, dont la vraie identité alimente un certain suspens.
C’est rythmé donc, et le dessin de Boivin – une belle ligne claire – est agréable. Avec pas mal de plans très cinématographiques pour dynamiser ce huis-clos sanglant.
J’ai juste eu du mal à comprendre le sens – et surtout la faisabilité – des tatouages dans la dernière scène.
Tu n'as pas honte de dire des cochonneries pareilles ?
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Ce tome contient une histoire complète et indépendante de toute autre. La première édition date de 2018. Le scénario a été réalisé par Zidrou (Benoît Drousie), dessiné, encré et mis en couleurs par Benoît Springer, avec l'aide de Séverine Lambour pour la colorisation. Le tome se termine avec un cahier graphique de 14 pages, comprenant des études de personnages et de composition de page, ainsi que le texte intégral de la chanson Elle était souriante, paroles d'Edmond Bouchaud (dit Dufleuve), musique de Raoul Georges.
Quelque part en France, vraisemblablement dans le Sud, une nuit, non loin d'un troupeau d'autruches, un homme est en train de manier une lourde masse ensanglantée. Il s'agit de Josep Pla (Pep), et il vient d'écrabouiller le visage de sa femme Dora, la tuant sur le coup. Il charge le corps de sa femme et la masse, sur le plateau de son pickup. Il conduit jusqu'à un puits isolé et prend le cadavre de son épouse par les épaules. Contre toute attente, elle reprend connaissance et lui demande le beurre. Il se dégage d'elle, reprend la masse et abat la masse jusqu'à avoir une certitude. Alors qu'il traîne le cadavre jusqu'au puits, il lui revient en mémoire une chanson qu'il appelle La petite souriante (en fait Elle était souriante). Il jette le corps dans le puits asséché, retourne vers le plateau pour y déposer la masse, et ramasse trois dents restées dessus, qu'il met dans sa poche. La pluie se met à tomber, lavant le plateau.
Pep monte dans la cabine et commence à se déshabiller pour enlever ses vêtements pleins de sang. Son téléphone portable sonne. Il décroche et indique qu'il a fait le travail à son interlocutrice, son amante. Il conclut sur le fait qu'avec la mort de Dora, il va y avoir plus de boulot avec les autruches. Il rentre chez lui avec son pickup et après s'être changé. Il se gare, entre dans la maison, et accroche sa casquette à la patère. Il entend la voix de sa femme qui l'accueille. Il pénètre dans la cuisine et se retrouve face à Dora avec des bigoudis sur la tête, toute souriante. Il réussit à conserver sa contenance. Il ressort pour téléphoner depuis le bâtiment où les autruches sont abattues. Il rappelle son amante pour la mettre au courant de ce fait inexplicable : Dora est encore en vie. Il brule ses vêtements dans la chaudière. Il retrouve les trois dents dans sa poche. Le lendemain, Isabela, la fille de Dora, revient du pensionnat, déposée par Ruben, le vétérinaire. Elle explique à sa mère que des cours ont été annulés, suite à des restrictions budgétaires et qu'elle est bien contente d'être là pour fêter l'anniversaire de ses dix-huit ans le lendemain. Dès que sa mère commence à évoquer la possibilité d'aider Pep, son beau-père, au magasin, Isabela se lance dans une colère expliquant qu'elle ne peut pas supporter ce rustre sans éducation.
Avec la couverture, le lecteur découvre un ouvrage intriguant : une image minimaliste annonçant un meurtre (une autruche en train de picorer un cadavre), une touche d'horreur corporelle, un récit de sous-genre derrière cette couverture artificiellement fatiguée, une forme d'absurdité existentielle avec ces animaux regardant la mort d'un humain avec indifférence pour la mort humaine. Les auteurs ne perdent pas de temps avec, d'entrée de jeu, la description d'un meurtre sauvage (à la masse), et la manière de faire disparaître le corps. Le lecteur observe des dessins très efficaces, descriptifs, avec des tracés de contour assouplis pour rendre compte de l'immédiateté de ce qui est montré sans affèterie. Il regarde les gestes fermes et brutaux de Pep, en notant que son visage exprime dans le même temps une forme de dégout, de tension et d'inquiétude. Il note la manière dont Benoît Springer accole les plans différents pour augmenter l'impact de la scène (l'alternance du visage et de la masse en page 6). Il apprécie le niveau de détails lorsque Pep se change dans la voiture, lui permettant de s'y projeter, ainsi que la manière dont le dessinateur donne à voir l'environnement pour que le lecteur dispose d'une vue d'ensemble. Les auteurs sont en phase pour montrer l'aspect très pragmatique du meurtre, la nécessité de devoir remettre des coups de masse parce que le travail n'a pas été bien fait du premier coup, le poids du cadavre à traîner jusqu'au puits, l'absence d'élégance pour le jeter dedans. Les auteurs décrivent une réalité très concrète et pragmatique, sans fioritures. La mise en couleurs de Springer et Séverine Lambour renforce le parti pris descriptif.
Les artistes définissent une teinte dominante par séquence : un bleu gris pour la nuit de la scène d'ouverture, un marron acajou pour l'incinération des vêtements, un marron tabac pour le petit déjeuner entre Isabela et Dora, un orange roux pour la visite des pensionnaires de l'hospice. Ils équilibrent savamment les zones traitées avec des aplats, et celles traitées avec un discret dégradé. Cette approche a pour premier effet d'établir une ambiance tranchée pour chaque séquence, mais aussi comme conséquence d'aplatir un peu les dessins pourtant riches en détails et en volume. Il faut donc que le lecteur conserve une attention suffisante pour pouvoir apprécier la narration visuelle. À cette condition, il observe que le dessinateur sait croquer des visages très expressifs, sans avoir besoin de les exagérer. Au vu de la nature du récit (un crime sordide avec préméditation), il ne fait pas de doute que les personnages ont un grain, que leur vie émotionnelle est perturbée par des conflits intérieurs pour lesquels ils ne disposent pas de stratégie de gestion. Le regard du lecteur étant ainsi orienté, il voit effectivement passer des émotions assez crues sur les visages, bousculant sa tranquillité, plus par leur justesse que par leur intensité. Zidrou ne se livre pas à une étude de caractère, mais les dessins montrent des personnages habités par des conflits.
La séquence d'ouverture atteste de la maîtrise de la mise en scène, du cadrage et du découpage par Benoît Springer. Le comportement des personnages fait ressortir ses qualités de directeur d'acteur. Au fil des séquences, le lecteur peut aussi observer, s'il s'en donne la peine, ses qualités de chef décorateur. Il y a donc pour commencer cette zone semi naturelle avec les puits et les clôtures, puis la maison bon marché de Pep, avec une cuisine fonctionnelle, une chambre simple et agréable à vivre. Le lecteur peut ensuite observer l'intérieur de la construction qui sert d'abattoir, à la fois dans sa géométrie, et dans ses installations techniques, les enclos des autruches, la zone naturelle autour de l'exploitation. Il bénéficie même d'une vue du ciel de l'exploitation (page 38) permettant de voir la disposition des bâtiments, le chemin d'accès et son d'isolation. Finalement sous des dehors un peu fades, la narration visuelle du récit s'avère très riche, avec des lieux bien campés, et des acteurs habitant leur rôle avec une conviction épatante.
Zidrou a choisi de montrer toute l'horreur brutale du meurtre dès la séquence d'ouverture, avec même la nécessité de se remettre à frapper sauvagement le corps parce que la victime n'était pas si morte que ça. Benoît Springer dose ses effets avec doigté : des grosses tâches de sang, mais sans giclement à plusieurs mètres de distance, dans des quantités réalistes, dans des teintes à nouveau impressionnistes. Il montre aussi le corps déformé par l'impact des coups, mais sans gros plan, laissant le libre choix au lecteur de s'y attarder ou non. En dix pages, le scénariste a posé la dynamique du récit : Pep a-t-il bien assassiné sa femme et son retour en fait une créature surnaturelle, ou bien a-t-il tout imaginé du fait d'un cerveau dérangé ? Disposant de cinquante-quatre planches, l'auteur a choisi un axe narratif auquel il se tient pour que le récit présente une réelle consistance : la réalité du meurtre. Il s'installe donc un jeu avec le lecteur qui se demande ce qui s'est vraiment passé, s'il est dans un simple polar avec enquête et individus pas très bien dans leur tête, ou s'il s'agit d'un récit de type horreur surnaturelle. Il regarde donc les personnages en notant les bizarreries comportementales, en leur supposant des intentions. Zidrou révèle vite l'instigateur du meurtre, ainsi que la motivation pour le commettre. Le lecteur plonge dans un drame de la jalousie, reposant sur les conventions du polar, mais sans dimension sociale, sans utiliser ces conventions comme révélateur d'un milieu, ou d'une pathologie psychiatrique. Le lecteur apprécie la maîtrise des conventions narratives du genre polar, mais peut rester un peu sur sa faim du fait du manque d'enjeu autre que découvrir la réalité des faits. En effet il ne développe pas d'empathie pour ces individus qu'il ne côtoie pas très longtemps, et il se doute bien qu'il n'y aura pas de fin heureuse. S'il se pose encore des questions après la dernière page, il lui suffit de réfléchir au lien avec la chanson Elle était souriante, pour éclaircir l'intention de l'auteur dans son esprit.
La lecture de cette bande dessinée laisse le lecteur sur une étrange impression. Il a pu apprécier la capacité du scénariste à mettre en œuvre les conventions du polar, et la facilité de lecture des planches. Au fil des séquences, il s'est rendu compte de la richesse de de la narration visuelle avec des performances d'acteur épatantes, tout en appréciant les moments inattendus comme la visite de la ferme. D'un autre côté, il peut ressentir une sorte de manque, la personnalité des protagonistes n'étant pas approfondies, l'intrigue étant très linéaire, le récit ne se prêtant pas à une lecture au deuxième degré sous un angle moqueur ou sarcastique.
Cette série m'a rappelé ma lecture de "Jésuite Jo" par son hermétisme et les thèmes abordés. Il faut d'ailleurs peut-être lire les deux ouvrages pour apprécier l'universalité du message de Pratt sur la fraternité brisée génératrice de mort, la légitimité de la violence ou l'universalité des situations sous tous les climats. C'est dans le silence des déserts glacés ou arides que les héros de Pratt nourrissent leurs réflexions. Ce sont donc des lectures qui demandent une certaine réceptivité au message mystique voire ésotérique de l'auteur. Comme pour "Jésuite Jo" Pratt ne s'encombre ni de paroles superflues ni de détails graphiques en abondance. Pratt fait du lecteur un ermite confronté à l'infini du sable et à l'incompréhension de sa situation sur terre.
Une lecture qui reste actuelle assez hermétique mais qui permet d'approcher la pensée de l'artiste. Un bon 3
Je ne suis pas fan du petit macaron jaune sur la couverture qui renvoie au succès de Jen Wang pour Le Prince et la Couturière. Je trouve cela ambigu et il faut bien lire pour se rendre compte que ce petit fauve renvoie à un autre ouvrage. Cela présente aussi un effet pervers car au bout de quelques pages je me suis vite demandé ce qui avait pu distinguer cette série. En effet cette histoire d'amitié entre deux jeunes américaines de la diaspora chinoise en Californie est assez banale. Les thèmes intéressants proposés par l'autrice comme l'ambiance communautaire, la double culture, le passage de l'enfance (Christine) à l'adolescence (Moon) sur cet âge charnière de onze ans ne sont pas très approfondis et il faut un œil averti pour les faire ressortir.
Seule une narration graphique très tonique permet de rester bien dans le fil du récit sans trop s'ennuyer. Il faut noter que Wang n'utilise aucun stéréotype pour décrire les enfants ce qui rend ses personnages sans particularité physique asiatique ou wasp. J'ai bien aimé que l'autrice centre l'intérêt des jeunes filles sur la danse et la K-pop plus que sur des histoires sentimentales prématurées à onze ans.
Par contre j'ai bien aimé la fin de l'histoire basée sur un élément autobiographique et qui apporte une vraie valeur d'humanité au récit.
Une lecture dont on comprend mieux la finalité grâce à ce bon final. J'ai aussi apprécié la postface de l'autrice. Un 3 sans rougir.
Pourquoi certaines remarques blessent ? Pourquoi des fois on est triste ? Est-ce que l'on est obligé-e de faire comme tout le monde ?
Le but de cette série de courtes histoires (très courtes, deux à trois pages maximum) est d'illustrer des situations de la vie quotidienne entre quatre ami-e-s se questionnant sur telle ou telle chose. Le but est d'aborder des sujets, de donner des points de vue sages, de valider la simple envie des enfants de se poser des questions sur le monde. Ici, on vise la base même de la philosophie : la remise en question, le questionnement pur. Les enfants, de toute origine, c'est bien connu, c'est très curieux-ses, ça pose des questions à tout va, ça se construit en absorbant ce qui les entourent. Je trouve donc cela très sain de non seulement les valider dans le simple exercice de s'interroger, de remettre en question ce qui peut leur sembler évident ou implicite (car à mon grand regret c'est bien souvent quelque chose que l'on force les jeunes à oublier), mais également de leur montrer de bons exemples de communications entre ami-e-s.
Personnellement, je ne trouverais comme défaut que le fait que le phrasé des personnages m'a parfois semblé trop artificiel, en tout cas il m'a fallu un temps d'adaptation. Ce n'est même pas que ces enfants auraient un langage trop adulte pour leur âge, non, je n'ai juste sincèrement jamais entendu qui que ce soit de manière aussi détachée (en tout cas c'est le ressenti que j'ai eu). Les personnages passent quelques fois d'un ton affecté à un ton parfaitement neutre, la courte durée des histoires donne ainsi au tout presque hyperactif aux évolutions de points de vue des personnages. Sans doute un parti-pris qui m'échappe, sans doute aussi que je serais la seule à voir ça comme un "défaut", en tout cas il m'a un peu fait tiquer.
Des histoires très simples pour les touts-tes petit-e-s mais une bonne porte ouverte aux mondes des idées et de la métaphysique.
Petit ouvrage d’une trentaine de pages qui compile une histoire extravagante de Luz, publiée de manière hebdomadaire entre 2004 et 2005 ; Rouge Cardinal retrace l’histoire d’un nouveau soldat du Vatican qui assiste au différents travers d’histoires saugrenues, entre jeux de pouvoir pour succéder à Jean-Paul 2 qui ressemble à un Bouteflika croulant et nonnes totalement obsédées ; comme toujours j’aime bien ce genre d’œuvre anti-cléricales, et le fait qu’il s’agisse de l’époque de Jean Paul 2 est assez amusant, c’est un autre temps ; ajouté à cela le style de Luz qui n’a pas beaucoup changé au fil des décennies, Rouge Cardinal est une chouette BD à lire d’une traite !
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Soà - Le Silence de mes cris
Fin XIXe siècle, sur une île bretonne vit une petite fille sourde et muette mais dotée d'une grande intelligence et sensibilité. Elle se verra offrir l'opportunité d'aller étudier dans un établissement scolaire adapté à son handicap et ce sera le début de la vie d'une grande défenseuse du droit des femmes, mais aussi d'une héroïne en général, sauvant autant des naufragés aux larges des côtés bretonnes que des familles juives durant la seconde guerre mondiale. C'est une BD déroutante par plusieurs aspects. Cela commence avec son graphisme aussi ouvragé qu'original. Quoique visiblement réalisés sur ordinateur, ses décors ont des allures de belles fresques détaillées à l'aquarelle tandis que ses personnages ont des visages plus proches de l'animation ou du manga avec leur expressivité et leurs grands yeux. Cela donne de belles planches, aux touches parfois un peu mielleuses mais dont on ne peut que reconnaitre le travail apporté à leur réalisation. Et en même temps, il présente certains éléments qui dénotent un peu. Tout d'abord il y a le visage de l'héroïne qui a des allures de poupée de porcelaine chinoise tant sa mignonneté, sa gentillesse et la finesse de ses traits sont accentués. Ensuite il y a quelques rares scènes d'action qui fonctionnent mal, en particulier ces 3 fois où l'héroïne donnera un coup de poing et où le mouvement sera raté... sans parler d'imaginer cette frêle jeune fille réussir à assomer ces personnes là d'un simple coup de poing. L'intrigue a tous les aspects d'une véritable biographie tout en étant purement fictive. Tout est fait pour qu'on y croit, des dates, des lieux et des noms bien précis, des évènements réels qui se mêlent à ceux inventés, et surtout ce récit qui passe les années, d'abord doucement puis de plus en plus rapidement comme ces biographies qui commencent par cerner la personnalité de leur sujet avant d'énumérer ses actions jusqu'à la fin de sa vie. Et pourtant tant le personnage que son île sont inventés mais on y croirait presque. Moi qui connais bien les îles bretonnes, j'ai même cru que l'île Soline était l'une de ses plus petites que j'aurais zappées (il faut dire qu'on la confond facilement avec Molène). Mais j'ai été dérouté par les intentions des auteurs. On s'attache assez facilement à cette douce héroïne et à sa finesse d'esprit durant sa jeunesse qui occupe plus de la moitié de l'album, même si sa résilience et sa trop grande gentillesse lui donnent des allures de sainte martyre : elle endure tout en souriant comme une bonne Princesse Sarah. Et les réactions des personnages qui l'entourent oscillent entre le réalisme mesuré et des réactions souvent extrêmes et exagérées. Mais on imagine tout de même le meilleur et on voit venir le combat de la femme qu'elle va devenir, combat contre les violences faites aux femmes mais aussi aux faibles en général. Puis soudain un évènement transforme sa personne, en particulier le fait qu'elle était jusque là théoriquement sourde et muette, et j'ai soudain eu l'impression de ne plus avoir la même héroïne face à moi. Devenue plus distante avec ses origines et ses proches, elle va aussi le devenir du lecteur avec un rythme narratif qui va s'accélérer et de nombreuses ellipses qui donnent l'impression de n'être plus que lointain spectateur de choses qu'on nous raconte après coup plutôt que de les vivre. C'est comme si la série BD avait été prévue en plusieurs tomes et qu'arrivé au bout de la moitié de l'album, il avait fallu soudain prévoir de tout clore en 70 pages. Et du coup, alors qu'on passe plus de la moitié de l'album à espérer découvrir ce que la jeune fille allait devenir et comment elle allait mettre en application son intelligence et sa sensibilité, on ne le voit quasiment pas et on est empêché de ressentir tout le bien qu'on pourrait en penser. Tout cela laisse sur une drôle d'impression, à la fois enthousiasmé par le concept de base de cette BD, son décor historique et géographique, son graphisme et ses intentions, et en même temps frustré et dérouté par quelques éléments trop doucereux et par un seconde partie plus distante et trop rapidement racontée.
Daemon
Décidément je suis impressionné par la productivité des auteurs, je ne compte plus le nombre de séries qu’ils mènent de front et ce à un rythme assez soutenu. Le résultat est généralement efficace mais fait parfois preuve d’un sentiment de peu d’originalité. Au moins les auteurs se font plaisir en touchant à de nombreux univers mais je ne peux m’empêcher de penser que ça s’éparpille un peu trop. Daemon s’avère quand même un bon bon cru (au dessus de Cosaques ou Bomb X à titre perso). Il faut dire que j’aime bien la mythologie grecque et si le présent récit ne révolutionne rien, il se laisse très agréablement lire. L’histoire et le héros marchent sur les pas d'Hercule mais les nouveaux ingrédients injectés arrivent à donner du corps sans crier au plagiat. La quête est sympa, la relation entre notre demi-dieu et son poète fonctionne bien, on s’attache facilement à ce petit monde. En plus la partie graphique reste soignée, découpage, trait fin, couleurs … tout est là pour un bon moment, certes sans réelle surprise mais accrocheur.
Calle Málaga
Une station balnéaire espagnole hors saison. Dans cet environnement quasiment vidé de sa population, un gars erre en situation de stress. On comprend vite qu'il est en cavale ou qu'il fuit un danger inconnu et qu'il est aux aguets du moindre danger. Mais quand il fait la rencontre de son voisin d'immeuble, un gentil gars un peu naïf et passionné de nature, il accepte partir avec lui faire une randonnée dans les montagnes environnantes pour passer un bon moment avec ce qu'il devra bien appeler un ami. C'est un polar tout en ambiance, celle des lieux de vie vidés de leur population, d'un homme qui a créé sa propre solitude et qui va devoir s'ouvrir pour changer sa vision du monde. Le trait de James Blondel fonctionne bien, soutenu par ses colorisations monochromes. Il donne un aspect polar et réaliste aux décors, avec beaucoup de jeux d'ombres et de lumière, tout en maintenant un trait plus semi-caricatural pour les personnages qui les fait gagner en humanité. L'histoire est bonne et bien rythmée. Et surtout son scénario tient bien la route, donnant un récit à la fois polar et touchant. Toutefois, deux reproches m'empêchent de l'apprécier davantage. Le premier est la personnalité peu attachante du personnage principal : tout du long, il reste mutique, et distant du lecteur, interdisant une réelle empathie envers lui. Le second est la brièveté du récit : il se lit assez vite et surtout se résume bien plus vite. Il en découle une impression d'histoire furtive, à peine commencée qu'elle termine déjà, aussi bonne soit-elle. Elle manque de développement pour vraiment emporter le lecteur. On passe un bon moment et les amateurs de polar d'ambiance devraient aimer, mais j'ai peur que cet album ne marque pas assez les mémoires.
Les Égarés de Déjima
Une quête du zen épique, pleine de rebondissements. Le comte Thierry est subjugué par le Japon et, notamment, par les préceptes zen dont la "substantifique moëlle" semble lui échapper faute d'ouvrages accessibles sur le sujet. Il entreprend donc, poussé par les événements de l'Europe occidentale d'alors, de quitter les Provinces-Unies pour rallier le Japon. Clandestinement. Sur un bateau dirigé par un ancien pirate, passé corsaire puis commandant de la marine nationale.... Suite à un enchaînement de péripéties, parfois burlesques, parfois dramatiques, il accoste le Japon accompagné d'un rônin défroqué qui va lui servir tout à la fois de guide, de mentor et de compagnon de route. Son but : rejoindre le temple zen Zhu ! Le ton oscille entre le sérieux et l'humoristique tout au long du récit : on rencontrera des combats, des tromperies, de la politique, du théâtre, de la ferveur et de l'incompréhension. Les dessins m'ont d'emblée fait penser au coup de crayon de Joann Sfar. Cependant, au cours de la lecture, j'ai cru discerner parfois ces personnages d'estampes chers à Hiroshige ou Hokusai (et sûrement d'autres dont j'ignore l'existence) ! Un trait fin, énergique, qui sait créer une tension. N.B. Erreur d'impression s'est glissée dans l'EO : la page 98 devrait être en page 101.
Douze
Une intrigue qui m’a fait penser à celle des « Dix petits nègres » d’Agatha Christie, ou, pour rester dans la BD, à certains passages de L'Executeur. S’il lui manque clairement une certaine profondeur, cet album se révèle d’une lecture agréable. C’est un gros défouloir, puisque des tueurs et agents spéciaux en tous genres sont réunis dans un manoir « privatisé », tous surarmés et entrainés, tous plus ou moins liés (ces liens sont en partie révélés au compte-gouttes), dans une sorte d’escape game assez radical : ils doivent s’entretuer, dans un struggle for life brutal. La mise en place et rapide, le décor minimaliste bien planté. L’essentiel est basé sur une action sanglante, tous les moyens – et tous les lieux de l’hôtel de luxe où sont rassemblés les « participants » - étant utilisés. En arrière-plan une lutte entre plusieurs organisations criminelles, et le mystérieux personnage de l’Hydre, organisateur de la réunion, supposé grand maître du crime, dont la vraie identité alimente un certain suspens. C’est rythmé donc, et le dessin de Boivin – une belle ligne claire – est agréable. Avec pas mal de plans très cinématographiques pour dynamiser ce huis-clos sanglant. J’ai juste eu du mal à comprendre le sens – et surtout la faisabilité – des tatouages dans la dernière scène.
La Petite Souriante
Tu n'as pas honte de dire des cochonneries pareilles ? - Ce tome contient une histoire complète et indépendante de toute autre. La première édition date de 2018. Le scénario a été réalisé par Zidrou (Benoît Drousie), dessiné, encré et mis en couleurs par Benoît Springer, avec l'aide de Séverine Lambour pour la colorisation. Le tome se termine avec un cahier graphique de 14 pages, comprenant des études de personnages et de composition de page, ainsi que le texte intégral de la chanson Elle était souriante, paroles d'Edmond Bouchaud (dit Dufleuve), musique de Raoul Georges. Quelque part en France, vraisemblablement dans le Sud, une nuit, non loin d'un troupeau d'autruches, un homme est en train de manier une lourde masse ensanglantée. Il s'agit de Josep Pla (Pep), et il vient d'écrabouiller le visage de sa femme Dora, la tuant sur le coup. Il charge le corps de sa femme et la masse, sur le plateau de son pickup. Il conduit jusqu'à un puits isolé et prend le cadavre de son épouse par les épaules. Contre toute attente, elle reprend connaissance et lui demande le beurre. Il se dégage d'elle, reprend la masse et abat la masse jusqu'à avoir une certitude. Alors qu'il traîne le cadavre jusqu'au puits, il lui revient en mémoire une chanson qu'il appelle La petite souriante (en fait Elle était souriante). Il jette le corps dans le puits asséché, retourne vers le plateau pour y déposer la masse, et ramasse trois dents restées dessus, qu'il met dans sa poche. La pluie se met à tomber, lavant le plateau. Pep monte dans la cabine et commence à se déshabiller pour enlever ses vêtements pleins de sang. Son téléphone portable sonne. Il décroche et indique qu'il a fait le travail à son interlocutrice, son amante. Il conclut sur le fait qu'avec la mort de Dora, il va y avoir plus de boulot avec les autruches. Il rentre chez lui avec son pickup et après s'être changé. Il se gare, entre dans la maison, et accroche sa casquette à la patère. Il entend la voix de sa femme qui l'accueille. Il pénètre dans la cuisine et se retrouve face à Dora avec des bigoudis sur la tête, toute souriante. Il réussit à conserver sa contenance. Il ressort pour téléphoner depuis le bâtiment où les autruches sont abattues. Il rappelle son amante pour la mettre au courant de ce fait inexplicable : Dora est encore en vie. Il brule ses vêtements dans la chaudière. Il retrouve les trois dents dans sa poche. Le lendemain, Isabela, la fille de Dora, revient du pensionnat, déposée par Ruben, le vétérinaire. Elle explique à sa mère que des cours ont été annulés, suite à des restrictions budgétaires et qu'elle est bien contente d'être là pour fêter l'anniversaire de ses dix-huit ans le lendemain. Dès que sa mère commence à évoquer la possibilité d'aider Pep, son beau-père, au magasin, Isabela se lance dans une colère expliquant qu'elle ne peut pas supporter ce rustre sans éducation. Avec la couverture, le lecteur découvre un ouvrage intriguant : une image minimaliste annonçant un meurtre (une autruche en train de picorer un cadavre), une touche d'horreur corporelle, un récit de sous-genre derrière cette couverture artificiellement fatiguée, une forme d'absurdité existentielle avec ces animaux regardant la mort d'un humain avec indifférence pour la mort humaine. Les auteurs ne perdent pas de temps avec, d'entrée de jeu, la description d'un meurtre sauvage (à la masse), et la manière de faire disparaître le corps. Le lecteur observe des dessins très efficaces, descriptifs, avec des tracés de contour assouplis pour rendre compte de l'immédiateté de ce qui est montré sans affèterie. Il regarde les gestes fermes et brutaux de Pep, en notant que son visage exprime dans le même temps une forme de dégout, de tension et d'inquiétude. Il note la manière dont Benoît Springer accole les plans différents pour augmenter l'impact de la scène (l'alternance du visage et de la masse en page 6). Il apprécie le niveau de détails lorsque Pep se change dans la voiture, lui permettant de s'y projeter, ainsi que la manière dont le dessinateur donne à voir l'environnement pour que le lecteur dispose d'une vue d'ensemble. Les auteurs sont en phase pour montrer l'aspect très pragmatique du meurtre, la nécessité de devoir remettre des coups de masse parce que le travail n'a pas été bien fait du premier coup, le poids du cadavre à traîner jusqu'au puits, l'absence d'élégance pour le jeter dedans. Les auteurs décrivent une réalité très concrète et pragmatique, sans fioritures. La mise en couleurs de Springer et Séverine Lambour renforce le parti pris descriptif. Les artistes définissent une teinte dominante par séquence : un bleu gris pour la nuit de la scène d'ouverture, un marron acajou pour l'incinération des vêtements, un marron tabac pour le petit déjeuner entre Isabela et Dora, un orange roux pour la visite des pensionnaires de l'hospice. Ils équilibrent savamment les zones traitées avec des aplats, et celles traitées avec un discret dégradé. Cette approche a pour premier effet d'établir une ambiance tranchée pour chaque séquence, mais aussi comme conséquence d'aplatir un peu les dessins pourtant riches en détails et en volume. Il faut donc que le lecteur conserve une attention suffisante pour pouvoir apprécier la narration visuelle. À cette condition, il observe que le dessinateur sait croquer des visages très expressifs, sans avoir besoin de les exagérer. Au vu de la nature du récit (un crime sordide avec préméditation), il ne fait pas de doute que les personnages ont un grain, que leur vie émotionnelle est perturbée par des conflits intérieurs pour lesquels ils ne disposent pas de stratégie de gestion. Le regard du lecteur étant ainsi orienté, il voit effectivement passer des émotions assez crues sur les visages, bousculant sa tranquillité, plus par leur justesse que par leur intensité. Zidrou ne se livre pas à une étude de caractère, mais les dessins montrent des personnages habités par des conflits. La séquence d'ouverture atteste de la maîtrise de la mise en scène, du cadrage et du découpage par Benoît Springer. Le comportement des personnages fait ressortir ses qualités de directeur d'acteur. Au fil des séquences, le lecteur peut aussi observer, s'il s'en donne la peine, ses qualités de chef décorateur. Il y a donc pour commencer cette zone semi naturelle avec les puits et les clôtures, puis la maison bon marché de Pep, avec une cuisine fonctionnelle, une chambre simple et agréable à vivre. Le lecteur peut ensuite observer l'intérieur de la construction qui sert d'abattoir, à la fois dans sa géométrie, et dans ses installations techniques, les enclos des autruches, la zone naturelle autour de l'exploitation. Il bénéficie même d'une vue du ciel de l'exploitation (page 38) permettant de voir la disposition des bâtiments, le chemin d'accès et son d'isolation. Finalement sous des dehors un peu fades, la narration visuelle du récit s'avère très riche, avec des lieux bien campés, et des acteurs habitant leur rôle avec une conviction épatante. Zidrou a choisi de montrer toute l'horreur brutale du meurtre dès la séquence d'ouverture, avec même la nécessité de se remettre à frapper sauvagement le corps parce que la victime n'était pas si morte que ça. Benoît Springer dose ses effets avec doigté : des grosses tâches de sang, mais sans giclement à plusieurs mètres de distance, dans des quantités réalistes, dans des teintes à nouveau impressionnistes. Il montre aussi le corps déformé par l'impact des coups, mais sans gros plan, laissant le libre choix au lecteur de s'y attarder ou non. En dix pages, le scénariste a posé la dynamique du récit : Pep a-t-il bien assassiné sa femme et son retour en fait une créature surnaturelle, ou bien a-t-il tout imaginé du fait d'un cerveau dérangé ? Disposant de cinquante-quatre planches, l'auteur a choisi un axe narratif auquel il se tient pour que le récit présente une réelle consistance : la réalité du meurtre. Il s'installe donc un jeu avec le lecteur qui se demande ce qui s'est vraiment passé, s'il est dans un simple polar avec enquête et individus pas très bien dans leur tête, ou s'il s'agit d'un récit de type horreur surnaturelle. Il regarde donc les personnages en notant les bizarreries comportementales, en leur supposant des intentions. Zidrou révèle vite l'instigateur du meurtre, ainsi que la motivation pour le commettre. Le lecteur plonge dans un drame de la jalousie, reposant sur les conventions du polar, mais sans dimension sociale, sans utiliser ces conventions comme révélateur d'un milieu, ou d'une pathologie psychiatrique. Le lecteur apprécie la maîtrise des conventions narratives du genre polar, mais peut rester un peu sur sa faim du fait du manque d'enjeu autre que découvrir la réalité des faits. En effet il ne développe pas d'empathie pour ces individus qu'il ne côtoie pas très longtemps, et il se doute bien qu'il n'y aura pas de fin heureuse. S'il se pose encore des questions après la dernière page, il lui suffit de réfléchir au lien avec la chanson Elle était souriante, pour éclaircir l'intention de l'auteur dans son esprit. La lecture de cette bande dessinée laisse le lecteur sur une étrange impression. Il a pu apprécier la capacité du scénariste à mettre en œuvre les conventions du polar, et la facilité de lecture des planches. Au fil des séquences, il s'est rendu compte de la richesse de de la narration visuelle avec des performances d'acteur épatantes, tout en appréciant les moments inattendus comme la visite de la ferme. D'un autre côté, il peut ressentir une sorte de manque, la personnalité des protagonistes n'étant pas approfondies, l'intrigue étant très linéaire, le récit ne se prêtant pas à une lecture au deuxième degré sous un angle moqueur ou sarcastique.
A l'Ouest de l'Eden
Cette série m'a rappelé ma lecture de "Jésuite Jo" par son hermétisme et les thèmes abordés. Il faut d'ailleurs peut-être lire les deux ouvrages pour apprécier l'universalité du message de Pratt sur la fraternité brisée génératrice de mort, la légitimité de la violence ou l'universalité des situations sous tous les climats. C'est dans le silence des déserts glacés ou arides que les héros de Pratt nourrissent leurs réflexions. Ce sont donc des lectures qui demandent une certaine réceptivité au message mystique voire ésotérique de l'auteur. Comme pour "Jésuite Jo" Pratt ne s'encombre ni de paroles superflues ni de détails graphiques en abondance. Pratt fait du lecteur un ermite confronté à l'infini du sable et à l'incompréhension de sa situation sur terre. Une lecture qui reste actuelle assez hermétique mais qui permet d'approcher la pensée de l'artiste. Un bon 3
La Tête dans les étoiles
Je ne suis pas fan du petit macaron jaune sur la couverture qui renvoie au succès de Jen Wang pour Le Prince et la Couturière. Je trouve cela ambigu et il faut bien lire pour se rendre compte que ce petit fauve renvoie à un autre ouvrage. Cela présente aussi un effet pervers car au bout de quelques pages je me suis vite demandé ce qui avait pu distinguer cette série. En effet cette histoire d'amitié entre deux jeunes américaines de la diaspora chinoise en Californie est assez banale. Les thèmes intéressants proposés par l'autrice comme l'ambiance communautaire, la double culture, le passage de l'enfance (Christine) à l'adolescence (Moon) sur cet âge charnière de onze ans ne sont pas très approfondis et il faut un œil averti pour les faire ressortir. Seule une narration graphique très tonique permet de rester bien dans le fil du récit sans trop s'ennuyer. Il faut noter que Wang n'utilise aucun stéréotype pour décrire les enfants ce qui rend ses personnages sans particularité physique asiatique ou wasp. J'ai bien aimé que l'autrice centre l'intérêt des jeunes filles sur la danse et la K-pop plus que sur des histoires sentimentales prématurées à onze ans. Par contre j'ai bien aimé la fin de l'histoire basée sur un élément autobiographique et qui apporte une vraie valeur d'humanité au récit. Une lecture dont on comprend mieux la finalité grâce à ce bon final. J'ai aussi apprécié la postface de l'autrice. Un 3 sans rougir.
Les petits philosophes
Pourquoi certaines remarques blessent ? Pourquoi des fois on est triste ? Est-ce que l'on est obligé-e de faire comme tout le monde ? Le but de cette série de courtes histoires (très courtes, deux à trois pages maximum) est d'illustrer des situations de la vie quotidienne entre quatre ami-e-s se questionnant sur telle ou telle chose. Le but est d'aborder des sujets, de donner des points de vue sages, de valider la simple envie des enfants de se poser des questions sur le monde. Ici, on vise la base même de la philosophie : la remise en question, le questionnement pur. Les enfants, de toute origine, c'est bien connu, c'est très curieux-ses, ça pose des questions à tout va, ça se construit en absorbant ce qui les entourent. Je trouve donc cela très sain de non seulement les valider dans le simple exercice de s'interroger, de remettre en question ce qui peut leur sembler évident ou implicite (car à mon grand regret c'est bien souvent quelque chose que l'on force les jeunes à oublier), mais également de leur montrer de bons exemples de communications entre ami-e-s. Personnellement, je ne trouverais comme défaut que le fait que le phrasé des personnages m'a parfois semblé trop artificiel, en tout cas il m'a fallu un temps d'adaptation. Ce n'est même pas que ces enfants auraient un langage trop adulte pour leur âge, non, je n'ai juste sincèrement jamais entendu qui que ce soit de manière aussi détachée (en tout cas c'est le ressenti que j'ai eu). Les personnages passent quelques fois d'un ton affecté à un ton parfaitement neutre, la courte durée des histoires donne ainsi au tout presque hyperactif aux évolutions de points de vue des personnages. Sans doute un parti-pris qui m'échappe, sans doute aussi que je serais la seule à voir ça comme un "défaut", en tout cas il m'a un peu fait tiquer. Des histoires très simples pour les touts-tes petit-e-s mais une bonne porte ouverte aux mondes des idées et de la métaphysique.
Rouge Cardinal
Petit ouvrage d’une trentaine de pages qui compile une histoire extravagante de Luz, publiée de manière hebdomadaire entre 2004 et 2005 ; Rouge Cardinal retrace l’histoire d’un nouveau soldat du Vatican qui assiste au différents travers d’histoires saugrenues, entre jeux de pouvoir pour succéder à Jean-Paul 2 qui ressemble à un Bouteflika croulant et nonnes totalement obsédées ; comme toujours j’aime bien ce genre d’œuvre anti-cléricales, et le fait qu’il s’agisse de l’époque de Jean Paul 2 est assez amusant, c’est un autre temps ; ajouté à cela le style de Luz qui n’a pas beaucoup changé au fil des décennies, Rouge Cardinal est une chouette BD à lire d’une traite !