Féru d'Histoire et de géopolitique et grand fan de Bilal à l'époque, j'abordais "Partie de chasse" avec une confiance aveugle. Entre la réputation de l'album, le duo Christin/Bilal et les nombreux avis élogieux, je m'attendais à une lecture marquante. Au final, mon ressenti est un peu plus nuancé.
Je reconnais sans difficulté les qualités de l'œuvre. Le contexte politique est passionnant et le regard porté sur les dernières années du bloc soviétique est particulièrement intéressant, surtout lorsque l'on pense que l'album est paru bien avant la chute de l'URSS. On sent une vraie réflexion sur le pouvoir, les compromis, les trahisons et la faillite progressive d'un système, un condensé des joies du communisme.
Comme souvent avec le Bilal de cette époque, le dessin est également un immense point fort. Les visages semblent sculptés dans la pierre, les ambiances hivernales sont magnifiques et une impression de froideur se dégage, qui colle parfaitement au sujet.
Là où j'ai davantage décroché, c'est dans la narration très monolithique. Pendant une bonne partie de l'album, on assiste essentiellement à une succession de dialogues, de souvenirs et d'explications historiques. C'est intéressant intellectuellement, mais il y a un manque de relief et de rythme. J'avais parfois davantage l'impression de lire une démonstration politique qu'un véritable récit de bande dessinée.
C'est une œuvre importante de la BD politique, intelligente, ambitieuse et remarquablement dessinée. Mais malgré ses qualités évidentes, je suis resté un peu à distance de cette lecture dont j'ai davantage admiré la construction que véritablement apprécié le déroulement.
Nootilus est un nouveau label des éditions Bamboo qui a pour ambition de donner une nouvelle vie aux grands classiques de la littérature en les adaptant en bande dessinée jeunesse. Ils démarrent avec L’Odyssée d’Homère, notamment dans l'idée de surfer un peu sur la sortie du film de Nolan.
On est ici face à une adaptation résolument moderne dans sa forme, mais qui se distingue d’autres tentatives comme la série Télémaque par exemple. Cette dernière modernisait complètement le fils d’Ulysse et l’entraînait dans des aventures très dynamiques et spectaculaires, mais simplement inspirées de l’œuvre d’Homère. Ici, il s’agit bien d’une véritable adaptation de L’Odyssée, qui suit de manière assez rigoureuse le déroulé du récit original, en commençant comme chez Homère au moment où Ulysse est délivré de Calypso, puis en le suivant lorsqu’il raconte son périple au roi Alcinoos, le père de Nausicaa.
Le dessin et les couleurs de Thomas Labourot participent pleinement à cette modernisation. On est clairement dans une approche visuelle jeune et contemporaine, très éloignée d’un traitement académique qui aurait pu rendre l’ensemble statique ou ennuyeux. Certains choix de design vont même vers un charadesign influencé par les mangas ou les comics. J’apprécie cette approche, notamment dans des personnages comme la néréide Leucothoé, dont le design est vraiment réussi, mais aussi Circée ou Éole, qui bénéficient de représentations originales et marquantes.
Côté récit, le défi est énorme : condenser L’Odyssée en deux tomes de moins de 60 pages (les dernières pages de chaque album étant consacrées à un petit dossier documentaire et des quiz). Malheureusement, ce format contraint se ressent, l’adaptation resserrant fortement les événements : on ne voit quasiment rien du voyage lui-même, passant d'une île à la suivante parfois sans transition, comme une suite d’escales traitées de manière très rapide, allant directement à l’essentiel au détriment du temps nécessaire pour installer l’ambiance de chaque évènement. L'île des Lotophages est traitée en une paire de pages environ, l'affrontement et la fuite du cyclope se déroulent à grande vitesse, même le séjour chez Circée ressemble presque à un stop and go. Tout est là et reste compréhensible, mais l’ensemble manque de respiration. Le récit donne parfois l’impression d’être plus trimbalé d’une étape à l’autre que véritablement emporté par l’ampleur épique et la profondeur du voyage.
Et cette réserve est bien dommage car j'apprécie grandement l'initiative de moderniser et rendre accessible à de jeunes lecteurs contemporains l'œuvre d’Homère. Après tout, c'est bien grâce au dessin animé Ulysse 31 que je l'avais découverte moi-même et qu'elle m'avait passionnée. Le travail est propre, le dessin est très réussi et l’adaptation est globalement solide. Mais il en ressort une impression de narration un peu trop empressée, qui empêche l’épopée de prendre pleinement son envol. À voir si le second tome reprendra davantage son souffle avant la fin pour mieux l’apprécier.
Il y a des bandes dessinées que l'on admire davantage qu'on ne les aime réellement. Monsieur Mardi-Gras Descendres fait partie de celles-là en ce qui me concerne.
D'abord, impossible de ne pas saluer le travail graphique d'Éric Liberge. L'univers qu'il imagine est absolument fascinant : un étrange purgatoire peuplé de squelettes, perdu dans des paysages désolés sous un ciel d'encre. Les décors sont somptueux, les jeux de noir et blanc impressionnants, et l'auteur parvient à donner une incroyable expressivité à des personnages pourtant réduits à quelques ossements. Certaines planches sont tout simplement magnifiques et méritent à elles seules le détour.
Le récit possède lui aussi de nombreuses qualités. L'idée de suivre Victor Tourterelle, projeté dans cet au-delà absurde et mélancolique, permet d'aborder des thèmes rarement traités en BD : la mort, le sens de l'existence, la mémoire ou encore la croyance. L'ensemble dégage une ambiance singulière, à la fois poétique, inquiétante et parfois même humoristique. Malheureusement, je suis resté davantage spectateur qu'acteur de cette aventure. Le principal reproche que je ferais à la série est son côté parfois très bavard. Les dialogues et les réflexions philosophiques prennent régulièrement le pas sur l'action, au point de casser le rythme. À plusieurs reprises, j'ai eu l'impression que l'auteur développait ses idées plus qu'il ne racontait son histoire. Cela donne de la profondeur à l'univers, mais cela peut aussi rendre la lecture laborieuse. La richesse du monde imaginé par Liberge est indéniable, mais elle demande un réel investissement de la part du lecteur. On sent que tout est pensé avec cohérence, toutefois le cheminement n'est pas toujours limpide et il faut parfois s'accrocher pour ne pas décrocher.
"Monsieur Mardi-Gras Descendres" est ambitieux, original et visuellement exceptionnel mais une lecture qui ne m'a pas totalement convaincu.
Très fortement inspiré du genre comics, ce récit, mélange d’aventure fantastique, de mythologie nordique et de politique contemporaine, est d’une tonalité extrêmement sombre. Se déroulant à notre époque, il raconte comment un groupe de crypto-nazis va tenter de s’emparer d’une épée magique pour dominer le monde. Face à eux, la « jeune Lif », une elfe âgée de 1500 ans qui ne fait pas du tout son âge, hésite à s’engager dans la lutte, pas loin d’y renoncer pour fuir un monde en pleine débâcle. Difficile de ne pas faire le lien avec le contexte international actuel. On peut donc dire que cette bande dessinée reflète parfaitement l’air du temps, hélas peu favorable aux âmes généreuses.
Le point fort de « Je suis la dernière elfe » est clairement le dessin, qu’on peut qualifier de stylé. Loin d’être un débutant avec une bonne dizaine de publications à son actif, Marion Mousse dispose d’une palette stylistique très variée pour chacun de ses projets, palette qu’il sait adapter en fonction du propos. Ici, on pense beaucoup aux comics noirs « made in US », dont le digne représentant serait Mike Mignola. Le bémol, car il y a un bémol, se situerait au niveau de la lisibilité. Ici, le clair-obscur est trop envahissant à mon goût, gênant parfois l’identification des personnages. L’enchaînement des cases est par ailleurs trop elliptique, et les séquences de combat souffrent selon moi d’un manque de synchronisation, ce qui nuit à la fluidité de la lecture.
Cela semble par ailleurs rejaillir sur la narration de Martin Quenehen, qui peut apparaître quelque peu confuse à certains moments. C’est dommage, parce qu’en dézoomant, on se rend compte que le scénario conserve une certaine cohérence. De plus, pour quiconque n’est pas familiarisé avec la mythologie nordique qui domine toute l’histoire, il faudra sans doute se documenter à propos de plusieurs termes, tout est présenté ici avec le postulat que, par exemple, tout le monde a une bonne connaissance du sujet.
L’histoire n’est pas mauvaise en soi et l’idée de départ est loin d’être inintéressante (vraiment !), mais « Je suis la dernière elfe » nécessitera peut-être une deuxième lecture, forcément plus confortable. Au final, les amateurs de fantastique comme de politique peineront néanmoins à s’y retrouver, et même si l’héroïne Lif est assez attachante, il manque un petit plus à cette histoire qui recélait pourtant du potentiel. Ce qui domine ici hélas, c’est l’impression que le projet est inabouti et a été traité de manière un peu superficielle.
Au premier abord, cette série peut provoquer du rejet. Les dessins, surtout les personnages principaux, sont laids et ont toujours l'air tristes, voire profondément malheureux. Et la bichromie n’arrange rien ici !
Un groupe de musiciens incompétents, chacun jouant de son côté... heureusement que cette BD n'a pas de son !
Ensuite, toutes les deux pages, on a droit à la présentation de nouveaux personnages, des hurluberlus chacun avec des occupations toujours plus délirantes et absurdes. Cela rappelle tous les grands maîtres du conte surréaliste et même plus encore. La BD est très culte (?!), les références littéraires et artistiques sont presque infinies. Mais cela peut constituer une limite pour les lecteurs qui ne veulent pas trop réfléchir ou enquêter. En termes de limites, je me demande aussi si J. C. Fernandes aurait dû prolonger autant la série. Mais pour ceux qui aiment, pas de soucis, tout est dans le monde le plus aberrant possible.
P. S. : Fernandes a réussi à faire des histoires avec des dessins encore plus horribles que ceux-ci, et elles sont publiées ! Par contre, il a écrit quelques textes qui ont été dessinés par d'autres auteurs et qui présentent beaucoup d'intérêt et de beauté.
Je récupéré par le plus grand des hasards les albums de Gully – en édition originale et en excellent état - dans une boîte à livres. Bonne pioche me direz-vous ! Et bien oui. Cette trouvaille, c’est un come back d’une quarantaine d’années en arrière ! Wahou cela ne me rajeuni pas !
Cette série a en effet bercé toute une génération de jeunes lecteurs. Née dans les années 1980, cette bande dessinée signée Pierre Makyo au scénario et Alain Dodier au dessin incarne à elle seule l’esprit de la BD jeunesse de l’époque : des histoires courtes, pleines de malice et de fraîcheur, où chaque album se dévorait d’une traite.
Gully, le héros, est un garçon débrouillard et facétieux dont les aventures oscillent entre farces, défis entre amis et petites énigmes du quotidien. Pierre Makyo y déploie un talent certain pour captiver les enfants avec des scénarios simples mais efficaces, où l’humour et l’action se mêlent sans jamais lasser. Les dialogues, vifs et directs, donnent un rythme entraînant à chaque épisode, tandis que les chutes de gag, souvent inattendues, provoquent immanquablement le sourire.
Le dessin d Alain Dodier, quant à lui, apporte une touche à la fois réaliste et chaleureuse à l’ensemble. Ses traits précis et ses expressions exagérées rendent les personnages attachants, tandis que les décors, bien que parfois minimalistes, suffisent à planter le décor de chaque aventure. Les planches, aérées et dynamiques, guident le regard du jeune lecteur avec fluidité, sans le perdre dans des détails superflus.
Ce qui frappe dans Gully, c’est sa capacité à rester intemporelle. Sans prétention, sans message moralisateur, la série se contentait d’offrir du divertissement pur, et c’est précisément ce qui en fait encore aujourd’hui un plaisir de lecture. Pour les enfants, c’est une excellente introduction à la BD. Pour les adultes, c’est un voyage nostalgique vers une époque où les histoires savaient se contenter d’être drôles, légères et bien racontées.
Pour les vieux comme moi, cette aparté nostalgique est délicieuse.
Un diptyque étonnant, qui mélange plusieurs genres et multiplie les références. Une sorte de survival à la Lost, avec quelque chose de « Seuls » (mais ça s’écarte de ces influences assez rapidement) et, comme aime le faire Silas, une plus ou moins grosse dose d’humour noir ou grinçant, avec quelques petits passages trashouilles.
Je ne suis a priori pas fan du dessin (avec de fortes influences manga) ou de la colorisation informatique, mais je dois reconnaitre que le rendu est très lisible et dynamique, expressif – ce qui est l’essentiel après tout.
Silas ne se contente pas d’empiler références et clins d’œil, il prend le temps d’installer un univers à la fois loufoque et angoissant, fantastique, SF et un peu absurde. Et des personnages aussi. Très bonne idée au passage dans les premières pages de chaque album de présenter – sous forme de cartes (genre cartes Pokemon) chacun des « Alevins », avec leurs qualités et leurs défauts – et leurs « chances » de s’en sortir). Et le second tome apporte une nouvelle fournée, complexifiant encore plus ce struggle for life improbable.
C’est parfois du n’importe quoi assumé – en tout cas l’intrigue est dense (avec une très forte pagination pour chaque album) – mais la lecture est plutôt sympathique.
Cette même histoire, sous le titre Terre 2, a effectivement été intégrée dans une autre compilation de JLA. Réalisée par deux Écossais, Grant Morrison et Frank Quitely qui ont collaboré sur plusieurs sagas, elle finira par conduire à des développements dans l'univers DC, comme la Crise sur les Terres Infinites. Le concept d'univers parallèles et inversés n'est pas totalement nouveau, je me souviens du Superman Bizarro, par exemple. Les dessins de Quitely sont bons et comportent certaines séquences spectaculaires, comme celles du Green Lantern ou du Flash. Cependant, il me semble qu'il abuse des images panoramiques et les expressions des personnages sont parfois très figées.
Mais la nouveauté ici réside, je crois, dans la remise en question par Morrison du schéma habituel des histoires de super-héros. Lex Luthor comme le seul véritable héros face au Syndicat du Crime d'Amérique ? Dans quel univers sommes-nous ? Au-delà du bien et du mal ? Cette histoire est trop courte pour répondre à toutes ces questions et est en fin de compte un peu simpliste, elle nécessiterait plus de développements.
L’album est une libre adaptation d’un livre de Guillaume Triton (qi participe à l’adaptation) intitulé « La guerre des métaux rares », titre plus évocateur du cœur du sujet. Ne connaissant pas le livre d’origine (paru chez l’éditeur engagé et intéressant Les Liens qui Libèrent), je ne sais pas quelles sont les « libertés » prises ici.
Le récit se déroule dans un futur proche (2043), à un moment où la « transition énergétique » chère aux communicants a eu lieu. Plus de pétrole ou de charbon, mais des technologies « vertes » qui semblent rendre l’avenir radieux.
Sous couvert d’un récit d'aventure vaguement futuriste, avec des accents de thriller, les auteurs interrogent – en la mettant en cause – cette « transition énergétique », qui n’est en fait qu’une délocalisation des pollutions énormes et de leurs conséquences – quasi invisibles pour les habitants des régions plus riches – ainsi qu’une surexploitation de nouvelles ressources, dans une fuite en avant mortifère.
Un dossier final rappelle les enjeux.
Le sujet est intéressant, comme la lecture de l’album d’ailleurs. Mais si le dessin est lisible, il est avare de détails et de décors, et loin d’être exempt de défauts (déplacement des personnages par exemple).
Quant au récit lui-même, il se laisse lire. Mais je pense que sur ce type de sujet, la lecture du bouquin d’origine est sans doute plus intéressante, la narration ne m’a pas emballé plus que ça.
Déçu de ne pas avoir été emporté par ce roman graphique.
Ce road movie social dénonçant à juste titre l'extrême droite, avait de sérieux arguments pour me plaire, malheureusement il ne m'est apparu que sympathique. La faute à des illustrations stylisées non-pleinement-convaincantes, à un humour plutôt décevant, pas assez déjanté ou dénonciateur. Reste le charme humaniste du duo, l'originalité de traitement du racisme ordinaire, le tendre portrait de jeunes de milieu populaire.
C'est dynamique, assez agréable à lire, pertinent socialement, mais l'intrigue n'est pas aussi fluide qu'espéré, l'humour et les illustrations seulement partiellement convaincants.
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Partie de chasse
Féru d'Histoire et de géopolitique et grand fan de Bilal à l'époque, j'abordais "Partie de chasse" avec une confiance aveugle. Entre la réputation de l'album, le duo Christin/Bilal et les nombreux avis élogieux, je m'attendais à une lecture marquante. Au final, mon ressenti est un peu plus nuancé. Je reconnais sans difficulté les qualités de l'œuvre. Le contexte politique est passionnant et le regard porté sur les dernières années du bloc soviétique est particulièrement intéressant, surtout lorsque l'on pense que l'album est paru bien avant la chute de l'URSS. On sent une vraie réflexion sur le pouvoir, les compromis, les trahisons et la faillite progressive d'un système, un condensé des joies du communisme. Comme souvent avec le Bilal de cette époque, le dessin est également un immense point fort. Les visages semblent sculptés dans la pierre, les ambiances hivernales sont magnifiques et une impression de froideur se dégage, qui colle parfaitement au sujet. Là où j'ai davantage décroché, c'est dans la narration très monolithique. Pendant une bonne partie de l'album, on assiste essentiellement à une succession de dialogues, de souvenirs et d'explications historiques. C'est intéressant intellectuellement, mais il y a un manque de relief et de rythme. J'avais parfois davantage l'impression de lire une démonstration politique qu'un véritable récit de bande dessinée. C'est une œuvre importante de la BD politique, intelligente, ambitieuse et remarquablement dessinée. Mais malgré ses qualités évidentes, je suis resté un peu à distance de cette lecture dont j'ai davantage admiré la construction que véritablement apprécié le déroulement.
L'Odyssée - D'après le récit d'Homère
Nootilus est un nouveau label des éditions Bamboo qui a pour ambition de donner une nouvelle vie aux grands classiques de la littérature en les adaptant en bande dessinée jeunesse. Ils démarrent avec L’Odyssée d’Homère, notamment dans l'idée de surfer un peu sur la sortie du film de Nolan. On est ici face à une adaptation résolument moderne dans sa forme, mais qui se distingue d’autres tentatives comme la série Télémaque par exemple. Cette dernière modernisait complètement le fils d’Ulysse et l’entraînait dans des aventures très dynamiques et spectaculaires, mais simplement inspirées de l’œuvre d’Homère. Ici, il s’agit bien d’une véritable adaptation de L’Odyssée, qui suit de manière assez rigoureuse le déroulé du récit original, en commençant comme chez Homère au moment où Ulysse est délivré de Calypso, puis en le suivant lorsqu’il raconte son périple au roi Alcinoos, le père de Nausicaa. Le dessin et les couleurs de Thomas Labourot participent pleinement à cette modernisation. On est clairement dans une approche visuelle jeune et contemporaine, très éloignée d’un traitement académique qui aurait pu rendre l’ensemble statique ou ennuyeux. Certains choix de design vont même vers un charadesign influencé par les mangas ou les comics. J’apprécie cette approche, notamment dans des personnages comme la néréide Leucothoé, dont le design est vraiment réussi, mais aussi Circée ou Éole, qui bénéficient de représentations originales et marquantes. Côté récit, le défi est énorme : condenser L’Odyssée en deux tomes de moins de 60 pages (les dernières pages de chaque album étant consacrées à un petit dossier documentaire et des quiz). Malheureusement, ce format contraint se ressent, l’adaptation resserrant fortement les événements : on ne voit quasiment rien du voyage lui-même, passant d'une île à la suivante parfois sans transition, comme une suite d’escales traitées de manière très rapide, allant directement à l’essentiel au détriment du temps nécessaire pour installer l’ambiance de chaque évènement. L'île des Lotophages est traitée en une paire de pages environ, l'affrontement et la fuite du cyclope se déroulent à grande vitesse, même le séjour chez Circée ressemble presque à un stop and go. Tout est là et reste compréhensible, mais l’ensemble manque de respiration. Le récit donne parfois l’impression d’être plus trimbalé d’une étape à l’autre que véritablement emporté par l’ampleur épique et la profondeur du voyage. Et cette réserve est bien dommage car j'apprécie grandement l'initiative de moderniser et rendre accessible à de jeunes lecteurs contemporains l'œuvre d’Homère. Après tout, c'est bien grâce au dessin animé Ulysse 31 que je l'avais découverte moi-même et qu'elle m'avait passionnée. Le travail est propre, le dessin est très réussi et l’adaptation est globalement solide. Mais il en ressort une impression de narration un peu trop empressée, qui empêche l’épopée de prendre pleinement son envol. À voir si le second tome reprendra davantage son souffle avant la fin pour mieux l’apprécier.
Monsieur Mardi-Gras Descendres
Il y a des bandes dessinées que l'on admire davantage qu'on ne les aime réellement. Monsieur Mardi-Gras Descendres fait partie de celles-là en ce qui me concerne. D'abord, impossible de ne pas saluer le travail graphique d'Éric Liberge. L'univers qu'il imagine est absolument fascinant : un étrange purgatoire peuplé de squelettes, perdu dans des paysages désolés sous un ciel d'encre. Les décors sont somptueux, les jeux de noir et blanc impressionnants, et l'auteur parvient à donner une incroyable expressivité à des personnages pourtant réduits à quelques ossements. Certaines planches sont tout simplement magnifiques et méritent à elles seules le détour. Le récit possède lui aussi de nombreuses qualités. L'idée de suivre Victor Tourterelle, projeté dans cet au-delà absurde et mélancolique, permet d'aborder des thèmes rarement traités en BD : la mort, le sens de l'existence, la mémoire ou encore la croyance. L'ensemble dégage une ambiance singulière, à la fois poétique, inquiétante et parfois même humoristique. Malheureusement, je suis resté davantage spectateur qu'acteur de cette aventure. Le principal reproche que je ferais à la série est son côté parfois très bavard. Les dialogues et les réflexions philosophiques prennent régulièrement le pas sur l'action, au point de casser le rythme. À plusieurs reprises, j'ai eu l'impression que l'auteur développait ses idées plus qu'il ne racontait son histoire. Cela donne de la profondeur à l'univers, mais cela peut aussi rendre la lecture laborieuse. La richesse du monde imaginé par Liberge est indéniable, mais elle demande un réel investissement de la part du lecteur. On sent que tout est pensé avec cohérence, toutefois le cheminement n'est pas toujours limpide et il faut parfois s'accrocher pour ne pas décrocher. "Monsieur Mardi-Gras Descendres" est ambitieux, original et visuellement exceptionnel mais une lecture qui ne m'a pas totalement convaincu.
Je suis la dernière elfe
Très fortement inspiré du genre comics, ce récit, mélange d’aventure fantastique, de mythologie nordique et de politique contemporaine, est d’une tonalité extrêmement sombre. Se déroulant à notre époque, il raconte comment un groupe de crypto-nazis va tenter de s’emparer d’une épée magique pour dominer le monde. Face à eux, la « jeune Lif », une elfe âgée de 1500 ans qui ne fait pas du tout son âge, hésite à s’engager dans la lutte, pas loin d’y renoncer pour fuir un monde en pleine débâcle. Difficile de ne pas faire le lien avec le contexte international actuel. On peut donc dire que cette bande dessinée reflète parfaitement l’air du temps, hélas peu favorable aux âmes généreuses. Le point fort de « Je suis la dernière elfe » est clairement le dessin, qu’on peut qualifier de stylé. Loin d’être un débutant avec une bonne dizaine de publications à son actif, Marion Mousse dispose d’une palette stylistique très variée pour chacun de ses projets, palette qu’il sait adapter en fonction du propos. Ici, on pense beaucoup aux comics noirs « made in US », dont le digne représentant serait Mike Mignola. Le bémol, car il y a un bémol, se situerait au niveau de la lisibilité. Ici, le clair-obscur est trop envahissant à mon goût, gênant parfois l’identification des personnages. L’enchaînement des cases est par ailleurs trop elliptique, et les séquences de combat souffrent selon moi d’un manque de synchronisation, ce qui nuit à la fluidité de la lecture. Cela semble par ailleurs rejaillir sur la narration de Martin Quenehen, qui peut apparaître quelque peu confuse à certains moments. C’est dommage, parce qu’en dézoomant, on se rend compte que le scénario conserve une certaine cohérence. De plus, pour quiconque n’est pas familiarisé avec la mythologie nordique qui domine toute l’histoire, il faudra sans doute se documenter à propos de plusieurs termes, tout est présenté ici avec le postulat que, par exemple, tout le monde a une bonne connaissance du sujet. L’histoire n’est pas mauvaise en soi et l’idée de départ est loin d’être inintéressante (vraiment !), mais « Je suis la dernière elfe » nécessitera peut-être une deuxième lecture, forcément plus confortable. Au final, les amateurs de fantastique comme de politique peineront néanmoins à s’y retrouver, et même si l’héroïne Lif est assez attachante, il manque un petit plus à cette histoire qui recélait pourtant du potentiel. Ce qui domine ici hélas, c’est l’impression que le projet est inabouti et a été traité de manière un peu superficielle.
Le Plus mauvais groupe du monde
Au premier abord, cette série peut provoquer du rejet. Les dessins, surtout les personnages principaux, sont laids et ont toujours l'air tristes, voire profondément malheureux. Et la bichromie n’arrange rien ici ! Un groupe de musiciens incompétents, chacun jouant de son côté... heureusement que cette BD n'a pas de son ! Ensuite, toutes les deux pages, on a droit à la présentation de nouveaux personnages, des hurluberlus chacun avec des occupations toujours plus délirantes et absurdes. Cela rappelle tous les grands maîtres du conte surréaliste et même plus encore. La BD est très culte (?!), les références littéraires et artistiques sont presque infinies. Mais cela peut constituer une limite pour les lecteurs qui ne veulent pas trop réfléchir ou enquêter. En termes de limites, je me demande aussi si J. C. Fernandes aurait dû prolonger autant la série. Mais pour ceux qui aiment, pas de soucis, tout est dans le monde le plus aberrant possible. P. S. : Fernandes a réussi à faire des histoires avec des dessins encore plus horribles que ceux-ci, et elles sont publiées ! Par contre, il a écrit quelques textes qui ont été dessinés par d'autres auteurs et qui présentent beaucoup d'intérêt et de beauté.
Gully
Je récupéré par le plus grand des hasards les albums de Gully – en édition originale et en excellent état - dans une boîte à livres. Bonne pioche me direz-vous ! Et bien oui. Cette trouvaille, c’est un come back d’une quarantaine d’années en arrière ! Wahou cela ne me rajeuni pas ! Cette série a en effet bercé toute une génération de jeunes lecteurs. Née dans les années 1980, cette bande dessinée signée Pierre Makyo au scénario et Alain Dodier au dessin incarne à elle seule l’esprit de la BD jeunesse de l’époque : des histoires courtes, pleines de malice et de fraîcheur, où chaque album se dévorait d’une traite. Gully, le héros, est un garçon débrouillard et facétieux dont les aventures oscillent entre farces, défis entre amis et petites énigmes du quotidien. Pierre Makyo y déploie un talent certain pour captiver les enfants avec des scénarios simples mais efficaces, où l’humour et l’action se mêlent sans jamais lasser. Les dialogues, vifs et directs, donnent un rythme entraînant à chaque épisode, tandis que les chutes de gag, souvent inattendues, provoquent immanquablement le sourire. Le dessin d Alain Dodier, quant à lui, apporte une touche à la fois réaliste et chaleureuse à l’ensemble. Ses traits précis et ses expressions exagérées rendent les personnages attachants, tandis que les décors, bien que parfois minimalistes, suffisent à planter le décor de chaque aventure. Les planches, aérées et dynamiques, guident le regard du jeune lecteur avec fluidité, sans le perdre dans des détails superflus. Ce qui frappe dans Gully, c’est sa capacité à rester intemporelle. Sans prétention, sans message moralisateur, la série se contentait d’offrir du divertissement pur, et c’est précisément ce qui en fait encore aujourd’hui un plaisir de lecture. Pour les enfants, c’est une excellente introduction à la BD. Pour les adultes, c’est un voyage nostalgique vers une époque où les histoires savaient se contenter d’être drôles, légères et bien racontées. Pour les vieux comme moi, cette aparté nostalgique est délicieuse.
Lozère apocalypse
Un diptyque étonnant, qui mélange plusieurs genres et multiplie les références. Une sorte de survival à la Lost, avec quelque chose de « Seuls » (mais ça s’écarte de ces influences assez rapidement) et, comme aime le faire Silas, une plus ou moins grosse dose d’humour noir ou grinçant, avec quelques petits passages trashouilles. Je ne suis a priori pas fan du dessin (avec de fortes influences manga) ou de la colorisation informatique, mais je dois reconnaitre que le rendu est très lisible et dynamique, expressif – ce qui est l’essentiel après tout. Silas ne se contente pas d’empiler références et clins d’œil, il prend le temps d’installer un univers à la fois loufoque et angoissant, fantastique, SF et un peu absurde. Et des personnages aussi. Très bonne idée au passage dans les premières pages de chaque album de présenter – sous forme de cartes (genre cartes Pokemon) chacun des « Alevins », avec leurs qualités et leurs défauts – et leurs « chances » de s’en sortir). Et le second tome apporte une nouvelle fournée, complexifiant encore plus ce struggle for life improbable. C’est parfois du n’importe quoi assumé – en tout cas l’intrigue est dense (avec une très forte pagination pour chaque album) – mais la lecture est plutôt sympathique.
Justice League - L'Autre Terre
Cette même histoire, sous le titre Terre 2, a effectivement été intégrée dans une autre compilation de JLA. Réalisée par deux Écossais, Grant Morrison et Frank Quitely qui ont collaboré sur plusieurs sagas, elle finira par conduire à des développements dans l'univers DC, comme la Crise sur les Terres Infinites. Le concept d'univers parallèles et inversés n'est pas totalement nouveau, je me souviens du Superman Bizarro, par exemple. Les dessins de Quitely sont bons et comportent certaines séquences spectaculaires, comme celles du Green Lantern ou du Flash. Cependant, il me semble qu'il abuse des images panoramiques et les expressions des personnages sont parfois très figées. Mais la nouveauté ici réside, je crois, dans la remise en question par Morrison du schéma habituel des histoires de super-héros. Lex Luthor comme le seul véritable héros face au Syndicat du Crime d'Amérique ? Dans quel univers sommes-nous ? Au-delà du bien et du mal ? Cette histoire est trop courte pour répondre à toutes ces questions et est en fin de compte un peu simpliste, elle nécessiterait plus de développements.
Prométhium
L’album est une libre adaptation d’un livre de Guillaume Triton (qi participe à l’adaptation) intitulé « La guerre des métaux rares », titre plus évocateur du cœur du sujet. Ne connaissant pas le livre d’origine (paru chez l’éditeur engagé et intéressant Les Liens qui Libèrent), je ne sais pas quelles sont les « libertés » prises ici. Le récit se déroule dans un futur proche (2043), à un moment où la « transition énergétique » chère aux communicants a eu lieu. Plus de pétrole ou de charbon, mais des technologies « vertes » qui semblent rendre l’avenir radieux. Sous couvert d’un récit d'aventure vaguement futuriste, avec des accents de thriller, les auteurs interrogent – en la mettant en cause – cette « transition énergétique », qui n’est en fait qu’une délocalisation des pollutions énormes et de leurs conséquences – quasi invisibles pour les habitants des régions plus riches – ainsi qu’une surexploitation de nouvelles ressources, dans une fuite en avant mortifère. Un dossier final rappelle les enjeux. Le sujet est intéressant, comme la lecture de l’album d’ailleurs. Mais si le dessin est lisible, il est avare de détails et de décors, et loin d’être exempt de défauts (déplacement des personnages par exemple). Quant au récit lui-même, il se laisse lire. Mais je pense que sur ce type de sujet, la lecture du bouquin d’origine est sans doute plus intéressante, la narration ne m’a pas emballé plus que ça.
L'Autoroute du soleil
Déçu de ne pas avoir été emporté par ce roman graphique. Ce road movie social dénonçant à juste titre l'extrême droite, avait de sérieux arguments pour me plaire, malheureusement il ne m'est apparu que sympathique. La faute à des illustrations stylisées non-pleinement-convaincantes, à un humour plutôt décevant, pas assez déjanté ou dénonciateur. Reste le charme humaniste du duo, l'originalité de traitement du racisme ordinaire, le tendre portrait de jeunes de milieu populaire. C'est dynamique, assez agréable à lire, pertinent socialement, mais l'intrigue n'est pas aussi fluide qu'espéré, l'humour et les illustrations seulement partiellement convaincants.