Une petite fable poétique et écologique qui suit une tortue traversant les âges au fil de ses longues siestes, tandis que le monde autour d'elle évolue et que l'humanité finit par passer comme un simple épisode dans l'histoire de la Terre.
Le choix de raconter cette histoire sous la forme d'une fable à l'ancienne fonctionne bien, avec une écriture volontairement désuète évoquant les fables de La Fontaine, notamment par son personnage de tortue mais aussi par ses tournures de phrases anciennes et son ton de conte moral. Le dessin, très simple, au pinceau et à l'encre de Chine, accompagne bien cette impression de promenade tranquille à travers le temps.
Le message est assez clair : l'humanité se croit centrale alors qu'elle n'est qu'un moment parmi d'autres dans une histoire beaucoup plus longue à l'échelle de la Terre. La tortue, imperturbable, traverse les bouleversements du monde sans vraiment se soucier de ce qui arrive autour d'elle, ce qui permet de relativiser notre propre importance et notre impact sur la planète.
L'idée est bonne, le propos est juste et la forme est cohérente avec le message, mais ça reste toutefois une lecture assez légère qui manque d'un angle plus marquant pour vraiment sortir du simple exercice de fable écologique.
Une jeune fille est entraînée dans le monde fantastique d'Aldiqua, où ses aventures prennent la forme de récits initiatiques mêlant magie, symboles et questionnements sur l'enfance puis l'adolescence.
J'ai un avis assez partagé sur cette série. Il y a beaucoup de qualités, à commencer par le dessin à l'aquarelle de Rachele Aragno, très expressif, coloré et souvent très joli. Les univers traversés regorgent d'idées, de créatures étranges et d'ambiances oniriques qui évoquent parfois Alice au pays des merveilles ou L'Oiseau Bleu, tout en conservant leur propre personnalité.
En revanche, j'ai souvent eu du mal à savoir où l'autrice voulait réellement m'emmener. Les intrigues donnent une impression assez hétérogène, avec une succession d'événements, de rencontres et de péripéties qui semblent parfois tenir davantage de l'improvisation que d'une progression clairement construite. Les symboles, métaphores et séquences presque rêveuses prennent une place importante. Ce n'est pas désagréable à lire, mais cela laisse régulièrement perplexe.
J'ai également eu du mal à m'attacher pleinement à Melvina. Que ce soit enfant ou adolescente, elle reste souvent assez distante du lecteur. Ses réactions sont cohérentes avec les thèmes abordés, mais elle ne possède pas toujours ce supplément d'âme qui permet de créer un véritable lien émotionnel. On suit son parcours avec curiosité plus qu'avec une réelle implication affective.
Les deux albums abordent pourtant des sujets intéressants. Le premier parle du désir de grandir trop vite et de l'envie d'être enfin écouté par les adultes. Le second s'oriente davantage vers les tourments de l'adolescence, le mal-être, les doutes et l'acceptation de soi. Ces thèmes sont présents tout au long du récit, mais souvent sous une forme très symbolique qui laisse une large place à l'interprétation.
J'ai donc passé un moment plutôt agréable grâce à la richesse visuelle, à l'imagination débordante de l'autrice et à cette atmosphère de conte étrange et rêveur. Pourtant, une fois les albums refermés, j'ai eu du mal à m'en faire un résumé clair ou à définir précisément ce qui m'avait été raconté. C'est une lecture singulière, parfois déroutante, qui semble davantage chercher à faire ressentir des émotions et des états d'esprit qu'à raconter une histoire parfaitement balisée.
Un petit polar sympathique.
J'ai apprécié le trait expressif, simple mais léché d'Iwan Lépingle, façon ligne claire (hormis ses narines un peu bizarres). La colorisation bichrome renforce le côté sombre.
Le scénario n'évite pas les travers des enquêtes de détective amateur. Je vais honteusement laisser gruizzli les énumérer à ma place :
"la jeune femme qui mène l'enquête en parallèle de la police et s'en sort mieux qu'elle (avec une certaine tendance à réussir tout ce qu'elle entreprend), tout le monde qui se confie à une inconnue y compris sur des sujets secrets et importants" (cf son avis sur "Je suis leur silence").
Et une grosse couleuvre habituelle de ce genre d'oeuvres : un témoin de meurtre sain d'esprit qui ne se rue pas chez les flics.
Esma possède une justification intéressante, mais de là à risquer une balle dans la peau...
Pour le reste, ma lecture fut plaisante grâce à des personnages bien campés et une mise en scène maîtrisée.
J'ai eu un peu peur avant de lire cet album parce qu'il est un peu long et que c'est fait par un duo d'auteurs qui ont produit plein d'œuvres qui m'ont laissé de marbre.
Surprise, c'est pas trop mal et il y a même certaines pages qui m'ont captivé (surtout celles qui parlent de l'histoire du Chili). Certains passages m'ont semblé moins biens, mais globalement c'est un album qui se laisse lire sans trop de problèmes. Je pense que j'ai surtout apprécié les parties dessinées par Baudoin. Pour une fois, il utilise de la couleur et j'ai vraiment bien aimé le résultat que cela donnait sur son dessin. En comparaison, le dessin de Lepage sent trop l'informatique et c'est trop froid. Dommage que Baudoin n'a pas perdu son habitude de sauter du coq à l'âne. Il y a des anecdotes qu'il raconte n'ayant aucun lien avec le voyage au Chili et dont j'en avais pas grand chose à foutre.
Au final, l'album se laisse lire et il y a de beaux dessins par moment. Je pense que c’est un album accessible pour ceux qui n’aiment pas trop le style particulier de Baudoin.
Je ne connaissais pas du tout cet homme, et il faut dire que c'est normal vu qu'il chercha toute sa vie à ne pas être mis en lumière. Cet Alsacien de naissance a été l'archétype du millionnaire philanthrope, dépensant son argent en un jardin magnifique inspiré par le monde entier, mais faisant également des bourses d'études et un fond de collection de photos destinées à éduquer les européens et leurs faire comprendre le monde. On est clairement dans une idéologie propre à ces années-là, et surtout une idéologie d'un humaniste du dix-neuvième. Il espère un monde en paix, rêve d'éducation des jeunes hommes et des jeunes femmes, avec une idée de faire évoluer les idées républicaines et idéalistes d'une troisième république encore jeune.
Bref, tout ça pour dire que le type est intéressant, pas spécialement marquant mais un type qui explique bien la mentalité des bourgeois parisien du début du vingtième siècle. La BD le retranscrit assez bien, même si elle souffre de son type de récit. Construit de façon chronologique, le récit explore une longue période, entre ses débuts de banquier, son ascension dans la richesse puis ses opérations philanthropiques. La BD passe des années parfois rapidement, n'a pas le temps de développer les relations personnelles (par ailleurs, semble-t-il, assez mal connues), ne permet pas de voir l'impact de chaque action, de même qu'on a assez peu de développement de son action à long terme. C'est un étrange récit, peut-être trop vite, qui tente de rester assez factuel sur cet homme dont on sait finalement peu de choses. Il aurait peut-être mieux valu inventer des parties, proposer une vision du personnage, ou alors jouer complètement sur la carte du mystère de ce type et créer un récit où l'on s'interroge sur lui et ses motivations. Là en substance, c'est une BD qui n'apprend pas énormément de choses, qui va un peu vite et qui ne marquera pas. Au moins elle a le mérite de faire connaitre un bonhomme bien mystérieux.
Une mystérieuse hyène géante va entraîner le fils d'un chaman villageois dans un étrange voyage initiatique au cœur des croyances africaines.
Ce récit s'inspire en grande majorité de la culture Dogon, que je connais malheureusement très mal, et je suis donc incapable de juger de la pertinence ou de l'exactitude de cette représentation. L'album fait également de rapides références à de nombreux souverains africains de toutes époques et origines, ainsi qu'à certains éléments de la culture du Dahomey que je connais davantage. Dans tous les cas, je me suis laissé prendre par cette histoire qui propose moins une reconstitution historique qu'un univers africain largement fantasmé, mystérieux et rempli de croyances.
Avec son graphisme naïf et très personnel, l'album m'a donné l'impression d'une version plus sombre et mystique du conte de Kirikou. Le dessin accompagne bien cette ambiance étrange, oscillant entre scènes classiques et passages plus oniriques, voire presque psychédéliques. Les couleurs, parfois sombres et inquiétantes, renforcent le côté magique et inquiétant du récit.
L'histoire mélange aventure, mysticisme, humour et moments plus sombres, tout en abordant des thèmes comme la transmission, les croyances, la différence ou encore les conséquences de la colonisation. L'ensemble reste avant tout un beau conte, plus proche du rêve que d'un récit documentaire, mais qui réussit à créer une atmosphère vraiment dépaysante.
La structure en chapitres relativement courts donne un rythme agréable à la lecture et permet de ne pas s'ennuyer malgré le nombre important de pages. J'ai aimé suivre ce périple initiatique de cet enfant curieux et courageux, ainsi que sa relation ambiguë avec le yéban cette sorte de démon prenant la forme d'une hyène géante. Cette créature est tour à tour inquiétante, sournoise, attachante et même parfois amusante, ce qui rend leur duo intéressant, avec toujours l'envie de comprendre où cette hyène veut mener cet enfant au bout du compte.
Ce n'est peut-être pas un récit qui permet de découvrir réellement la culture africaine, mais c'est une plongée réussie dans une Afrique légendaire, inquiétante et envoûtante, qui m'a offert un agréable moment de lecture.
Une lecture sympathique.
Un récit qui parvient à rester équilibré, sur un sujet qui pouvait aisément s’avérer casse-gueule, propice à l’accumulation de pathos larmoyant. J’ai même eu parfois l’impression que Zabus aller basculer dans un extrême inverse, avec des passages un peu trop gentiment acidulés.
Mais en fait le récit (je ne connais pas le roman d’origine) reste sur le fil du rasoir : on a presque parfois l’impression de lire du feel-good, alors que le sujet est bien la mort d’un enfant (le suspens ne tiens pas plus d’une page).
Un enfant que Zabus rend très mature dans ses propos. Un peu comme il l’avait fait dans Mémoires d'un garçon agité. Il y a d’ailleurs pas mal de points communs entre les deux récits (la mort d’un enfant, en plus de celui cité plus haut). L’astuce de faire de chaque heure une année, permet artificiellement d’accélérer la vie du gamin (mais aussi sa « maturité »).
Ça n’est a priori pas forcément le type de récit qui m’attire. Mais Zabus a su me le rendre intéressant, avec une économie de moyens louable.
Le dessin de Vernay est lui aussi simple, fluide et intéressant. Il y a un peu de Sempé dans son trait.
Un album original (sur le fond et a forme), étrange, étonnant.
Etonnant déjà de le retrouver au catalogue de Fluide Glacial, maison d’édition plus réputée pour ses albums à l’humour plus ou moins con et absurde que pour ses documentaires sérieux !
Car il s’agit ici d’un recueil d’histoire courte, chacune nous présentant l’action d’un tueur en série – avec de beaux cas de psychopathes – et en fin d’histoire un rapide rappel factuel des crimes, du nombre de victimes, des modes opératoires, et de la destinée de chacun de ces « assassins ».
Le moins que l’on puisse dire, c’est que c’est un peu fourre-tout. En effet, certains cas comme Hitler aurait pu mériter bien plus de pages avec les millions de victimes (alors qu’il n’en a tué aucune de ses mains !), et j’ai aussi du mal à la classer comme « tueur en série », sa volonté génocidaire dépasse clairement le cadre dans lequel sont rangés les autres exemples développés dans cet album. J’ai aussi du mal à voir entrer dans les mêmes cases Elisabeth Bathory (dont on n’est même as sûr au final qu’elle ait été la personne que la légende a retenue). Car à côté d’Hitler ou de Bathory, sont regroupés d’autres « célébrités » du meurtre, comme Jack L’éventreur, Petiot ou Manson. Mais aussi d’autres bien moins connus (je ne connaissais pas du tout Belle Gunness, Mary Bell ou le couple hallucinant Fred et Rose West).
Le parti-pris narratif est original, même si je ne sais pas si c’est une bonne idée. En effet, chaque histoire est racontée par un ou plusieurs personnages, inventés pour la plupart, mais l’histoire du « Docteur Petiot » (la plus longue) est racontée par une parodie du couple Balkany (version cynique et SM). Ça détourne un peu l’attention des assassins, même si introduit un peu de second degré, l’humour cher à Fluide.
L’album se laisse lire. Mais il ne m’a pas intéressé plus que ça. Je ne suis pas adepte de la mise en avant des faits divers, de la peoplisation des affaires judiciaires. Et je n’ai pas non plus été convaincu par le mélange des genres.
Note réelle 2,5/5.
Adaptation en bande dessinée de la célèbre collection de guides pratiques de La Musardine, cette série de quatre albums propose d'aborder la sexualité sous un angle à la fois pédagogique et ludique, avec des fortunes diverses selon les tomes.
Ces quatre albums sont loin d'être homogènes. Non seulement ils sont dessinés par deux auteurs différents, mais ils adoptent également des approches différentes dans leur contenu et mise en scène. Deux tomes sont illustrés par Eve E, les deux autres par Karo. Eve E tente visiblement de se rapprocher du style d'Arthur de Pins, dont les couvertures avaient largement contribué au succès des ouvrages originaux. La comparaison ne lui est pas forcément favorable, car son dessin apparaît moins maîtrisé, plus raide et moins sensuel. Pourtant, c'est malgré tout le style que je préfère dans cette série. À l'inverse, je n'ai jamais réussi à adhérer au dessin de Karo. J'ai du mal à mettre précisément le doigt sur ce qui me dérange, mais les expressions faciales de ses personnages m'agacent rapidement, avec des airs entendus et des sourires convenus qui ne me parlent pas du tout. De plus, les albums dessinés par Eve E bénéficient d'une véritable mise en scène, alors que ceux de Karo ressemblent davantage à des catalogues d'informations où deux personnages discutent pendant qu'on déroule méthodiquement les conseils.
Le premier tome, Rendre un homme fou de désir, sert d'introduction à l'univers de la série. On y découvre un groupe d'amies qui échangent sur leur vie sexuelle sous la houlette de Swan, une experte tellement omnisciente sur le sujet qu'on finit par se demander si elle n'est pas actrice porno. Les informations dispensées sont intéressantes et souvent instructives. La lecture se révèle agréable, davantage orientée vers la vulgarisation que vers l'érotisme. Je reste toutefois en profond désaccord avec certains passages, notamment lorsque l'ouvrage semble minimiser l'infidélité à partir du moment où elle reste discrète.
Le deuxième tome, consacré au Kama-Sutra, est de loin celui qui m'a le moins intéressé. Il s'agit essentiellement d'un catalogue de positions sexuelles illustrées, avec une faible narration et peu de mise en situation. Toute la dimension philosophique et relationnelle traditionnellement associée au Kama-Sutra disparaît au profit d'une simple succession de fiches techniques.
Le troisième album, Devenir l'amant parfait, est celui que j'ai préféré. Ce n'est certainement pas grâce à son protagoniste masculin, qui m'a plutôt donné l'image d'un gros con infidèle. En revanche, c'est le tome qui exploite le mieux son format de bande dessinée. Les conseils sont intégrés à une véritable histoire où une femme explique à son partenaire ce qu'elle aime, comment répondre à ses attentes et le met en pratique. L'ensemble est à la fois instructif, vivant et assez émoustillant, ce qui constitue probablement l'équilibre le plus réussi de la série.
Le quatrième et dernier tome retombe malheureusement dans les travers du deuxième. Consacré aux moyens de raviver le désir dans les couples qui s'essoufflent, il accumule les conseils sous forme de liste plus ou moins déguisée. La mise en scène manque de dynamisme et je n'y ai trouvé aucun aspect excitant. Cela se lit sans déplaisir, mais avec l'impression persistante de parcourir un manuel illustré plutôt qu'une véritable bande dessinée.
Mon avis est donc mitigé sur l'ensemble. La série souffre d'une qualité inégale d'un tome à l'autre et d'une tendance récurrente à transformer ses intrigues en catalogues de recommandations. En revanche, les premier et troisième albums remplissent plutôt bien leur rôle de guides de la sexualité accessibles, instructifs et parfois légèrement stimulants, ce qui les rend à mes yeux plus intéressants que les deux autres.
Note : 2,5/5
L'histoire se déroule juste après la bataille d’Hastings, pendant la conquête des Normands du royaume d'Angleterre par Guillaume le Bâtard. On va suivre deux femmes et un homme dans un triangle amoureux, et en parallèle ils vont s'atteler à améliorer les défenses de leur village pour résister à l'envahisseur. L'une est la veuve du seigneur de ce village et l'autre est une simple habitante de ce bourg. Lui est un mercenaire danois au sombre passé. Le décor est planté. Une rivalité amoureuse qui donne, comme bien souvent, le mauvais rôle au genre masculin.
Le récit se laisse lire mais je le trouve mal équilibré à mon goût, la partie sentimentale prenant trop le pas sur la partie historique hélas. Un choix assumé de l'auteur, mais il me laisse sur ma faim. Les histoires de cœur (et un peu de cul) de ce trouple ne m'ont pas vraiment passionné (jalousie et non-dits), le rythme est lent, les rebondissements sont attendus et une fin ouverte qui ne laisse guère d'espoir. Mais étrangement, je ne me suis jamais ennuyé et j'ai pris un certain plaisir à suivre les destins tragiques de nos protagonistes.
Un plaisir qui doit beaucoup au dessin de Félix The Rover. Un trait fin à la ligne claire, certes, il est parfois grossier, quelques problèmes de proportions apparaissent ci et là mais son graphisme dégage une identité qui me plaît, elle m'a rappelé sur certaines planches celle de Philip Craig Russel (couleurs et encrage). Une narration qui s'appuie sur cette partie graphique avec de nombreuses planches sans texte.
Par contre, il a déjà la science de la mise en page, simple et efficace.
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Monsieur Tortue
Une petite fable poétique et écologique qui suit une tortue traversant les âges au fil de ses longues siestes, tandis que le monde autour d'elle évolue et que l'humanité finit par passer comme un simple épisode dans l'histoire de la Terre. Le choix de raconter cette histoire sous la forme d'une fable à l'ancienne fonctionne bien, avec une écriture volontairement désuète évoquant les fables de La Fontaine, notamment par son personnage de tortue mais aussi par ses tournures de phrases anciennes et son ton de conte moral. Le dessin, très simple, au pinceau et à l'encre de Chine, accompagne bien cette impression de promenade tranquille à travers le temps. Le message est assez clair : l'humanité se croit centrale alors qu'elle n'est qu'un moment parmi d'autres dans une histoire beaucoup plus longue à l'échelle de la Terre. La tortue, imperturbable, traverse les bouleversements du monde sans vraiment se soucier de ce qui arrive autour d'elle, ce qui permet de relativiser notre propre importance et notre impact sur la planète. L'idée est bonne, le propos est juste et la forme est cohérente avec le message, mais ça reste toutefois une lecture assez légère qui manque d'un angle plus marquant pour vraiment sortir du simple exercice de fable écologique.
Melvina
Une jeune fille est entraînée dans le monde fantastique d'Aldiqua, où ses aventures prennent la forme de récits initiatiques mêlant magie, symboles et questionnements sur l'enfance puis l'adolescence. J'ai un avis assez partagé sur cette série. Il y a beaucoup de qualités, à commencer par le dessin à l'aquarelle de Rachele Aragno, très expressif, coloré et souvent très joli. Les univers traversés regorgent d'idées, de créatures étranges et d'ambiances oniriques qui évoquent parfois Alice au pays des merveilles ou L'Oiseau Bleu, tout en conservant leur propre personnalité. En revanche, j'ai souvent eu du mal à savoir où l'autrice voulait réellement m'emmener. Les intrigues donnent une impression assez hétérogène, avec une succession d'événements, de rencontres et de péripéties qui semblent parfois tenir davantage de l'improvisation que d'une progression clairement construite. Les symboles, métaphores et séquences presque rêveuses prennent une place importante. Ce n'est pas désagréable à lire, mais cela laisse régulièrement perplexe. J'ai également eu du mal à m'attacher pleinement à Melvina. Que ce soit enfant ou adolescente, elle reste souvent assez distante du lecteur. Ses réactions sont cohérentes avec les thèmes abordés, mais elle ne possède pas toujours ce supplément d'âme qui permet de créer un véritable lien émotionnel. On suit son parcours avec curiosité plus qu'avec une réelle implication affective. Les deux albums abordent pourtant des sujets intéressants. Le premier parle du désir de grandir trop vite et de l'envie d'être enfin écouté par les adultes. Le second s'oriente davantage vers les tourments de l'adolescence, le mal-être, les doutes et l'acceptation de soi. Ces thèmes sont présents tout au long du récit, mais souvent sous une forme très symbolique qui laisse une large place à l'interprétation. J'ai donc passé un moment plutôt agréable grâce à la richesse visuelle, à l'imagination débordante de l'autrice et à cette atmosphère de conte étrange et rêveur. Pourtant, une fois les albums refermés, j'ai eu du mal à m'en faire un résumé clair ou à définir précisément ce qui m'avait été raconté. C'est une lecture singulière, parfois déroutante, qui semble davantage chercher à faire ressentir des émotions et des états d'esprit qu'à raconter une histoire parfaitement balisée.
Esma
Un petit polar sympathique. J'ai apprécié le trait expressif, simple mais léché d'Iwan Lépingle, façon ligne claire (hormis ses narines un peu bizarres). La colorisation bichrome renforce le côté sombre. Le scénario n'évite pas les travers des enquêtes de détective amateur. Je vais honteusement laisser gruizzli les énumérer à ma place : "la jeune femme qui mène l'enquête en parallèle de la police et s'en sort mieux qu'elle (avec une certaine tendance à réussir tout ce qu'elle entreprend), tout le monde qui se confie à une inconnue y compris sur des sujets secrets et importants" (cf son avis sur "Je suis leur silence"). Et une grosse couleuvre habituelle de ce genre d'oeuvres : un témoin de meurtre sain d'esprit qui ne se rue pas chez les flics. Esma possède une justification intéressante, mais de là à risquer une balle dans la peau... Pour le reste, ma lecture fut plaisante grâce à des personnages bien campés et une mise en scène maîtrisée.
Au pied des étoiles
J'ai eu un peu peur avant de lire cet album parce qu'il est un peu long et que c'est fait par un duo d'auteurs qui ont produit plein d'œuvres qui m'ont laissé de marbre. Surprise, c'est pas trop mal et il y a même certaines pages qui m'ont captivé (surtout celles qui parlent de l'histoire du Chili). Certains passages m'ont semblé moins biens, mais globalement c'est un album qui se laisse lire sans trop de problèmes. Je pense que j'ai surtout apprécié les parties dessinées par Baudoin. Pour une fois, il utilise de la couleur et j'ai vraiment bien aimé le résultat que cela donnait sur son dessin. En comparaison, le dessin de Lepage sent trop l'informatique et c'est trop froid. Dommage que Baudoin n'a pas perdu son habitude de sauter du coq à l'âne. Il y a des anecdotes qu'il raconte n'ayant aucun lien avec le voyage au Chili et dont j'en avais pas grand chose à foutre. Au final, l'album se laisse lire et il y a de beaux dessins par moment. Je pense que c’est un album accessible pour ceux qui n’aiment pas trop le style particulier de Baudoin.
Albert Kahn - L'Archiviste de la planète
Je ne connaissais pas du tout cet homme, et il faut dire que c'est normal vu qu'il chercha toute sa vie à ne pas être mis en lumière. Cet Alsacien de naissance a été l'archétype du millionnaire philanthrope, dépensant son argent en un jardin magnifique inspiré par le monde entier, mais faisant également des bourses d'études et un fond de collection de photos destinées à éduquer les européens et leurs faire comprendre le monde. On est clairement dans une idéologie propre à ces années-là, et surtout une idéologie d'un humaniste du dix-neuvième. Il espère un monde en paix, rêve d'éducation des jeunes hommes et des jeunes femmes, avec une idée de faire évoluer les idées républicaines et idéalistes d'une troisième république encore jeune. Bref, tout ça pour dire que le type est intéressant, pas spécialement marquant mais un type qui explique bien la mentalité des bourgeois parisien du début du vingtième siècle. La BD le retranscrit assez bien, même si elle souffre de son type de récit. Construit de façon chronologique, le récit explore une longue période, entre ses débuts de banquier, son ascension dans la richesse puis ses opérations philanthropiques. La BD passe des années parfois rapidement, n'a pas le temps de développer les relations personnelles (par ailleurs, semble-t-il, assez mal connues), ne permet pas de voir l'impact de chaque action, de même qu'on a assez peu de développement de son action à long terme. C'est un étrange récit, peut-être trop vite, qui tente de rester assez factuel sur cet homme dont on sait finalement peu de choses. Il aurait peut-être mieux valu inventer des parties, proposer une vision du personnage, ou alors jouer complètement sur la carte du mystère de ce type et créer un récit où l'on s'interroge sur lui et ses motivations. Là en substance, c'est une BD qui n'apprend pas énormément de choses, qui va un peu vite et qui ne marquera pas. Au moins elle a le mérite de faire connaitre un bonhomme bien mystérieux.
Le Repas des hyènes
Une mystérieuse hyène géante va entraîner le fils d'un chaman villageois dans un étrange voyage initiatique au cœur des croyances africaines. Ce récit s'inspire en grande majorité de la culture Dogon, que je connais malheureusement très mal, et je suis donc incapable de juger de la pertinence ou de l'exactitude de cette représentation. L'album fait également de rapides références à de nombreux souverains africains de toutes époques et origines, ainsi qu'à certains éléments de la culture du Dahomey que je connais davantage. Dans tous les cas, je me suis laissé prendre par cette histoire qui propose moins une reconstitution historique qu'un univers africain largement fantasmé, mystérieux et rempli de croyances. Avec son graphisme naïf et très personnel, l'album m'a donné l'impression d'une version plus sombre et mystique du conte de Kirikou. Le dessin accompagne bien cette ambiance étrange, oscillant entre scènes classiques et passages plus oniriques, voire presque psychédéliques. Les couleurs, parfois sombres et inquiétantes, renforcent le côté magique et inquiétant du récit. L'histoire mélange aventure, mysticisme, humour et moments plus sombres, tout en abordant des thèmes comme la transmission, les croyances, la différence ou encore les conséquences de la colonisation. L'ensemble reste avant tout un beau conte, plus proche du rêve que d'un récit documentaire, mais qui réussit à créer une atmosphère vraiment dépaysante. La structure en chapitres relativement courts donne un rythme agréable à la lecture et permet de ne pas s'ennuyer malgré le nombre important de pages. J'ai aimé suivre ce périple initiatique de cet enfant curieux et courageux, ainsi que sa relation ambiguë avec le yéban cette sorte de démon prenant la forme d'une hyène géante. Cette créature est tour à tour inquiétante, sournoise, attachante et même parfois amusante, ce qui rend leur duo intéressant, avec toujours l'envie de comprendre où cette hyène veut mener cet enfant au bout du compte. Ce n'est peut-être pas un récit qui permet de découvrir réellement la culture africaine, mais c'est une plongée réussie dans une Afrique légendaire, inquiétante et envoûtante, qui m'a offert un agréable moment de lecture.
Oscar et la dame rose
Une lecture sympathique. Un récit qui parvient à rester équilibré, sur un sujet qui pouvait aisément s’avérer casse-gueule, propice à l’accumulation de pathos larmoyant. J’ai même eu parfois l’impression que Zabus aller basculer dans un extrême inverse, avec des passages un peu trop gentiment acidulés. Mais en fait le récit (je ne connais pas le roman d’origine) reste sur le fil du rasoir : on a presque parfois l’impression de lire du feel-good, alors que le sujet est bien la mort d’un enfant (le suspens ne tiens pas plus d’une page). Un enfant que Zabus rend très mature dans ses propos. Un peu comme il l’avait fait dans Mémoires d'un garçon agité. Il y a d’ailleurs pas mal de points communs entre les deux récits (la mort d’un enfant, en plus de celui cité plus haut). L’astuce de faire de chaque heure une année, permet artificiellement d’accélérer la vie du gamin (mais aussi sa « maturité »). Ça n’est a priori pas forcément le type de récit qui m’attire. Mais Zabus a su me le rendre intéressant, avec une économie de moyens louable. Le dessin de Vernay est lui aussi simple, fluide et intéressant. Il y a un peu de Sempé dans son trait.
Assassins - Les Psychopathes célèbres
Un album original (sur le fond et a forme), étrange, étonnant. Etonnant déjà de le retrouver au catalogue de Fluide Glacial, maison d’édition plus réputée pour ses albums à l’humour plus ou moins con et absurde que pour ses documentaires sérieux ! Car il s’agit ici d’un recueil d’histoire courte, chacune nous présentant l’action d’un tueur en série – avec de beaux cas de psychopathes – et en fin d’histoire un rapide rappel factuel des crimes, du nombre de victimes, des modes opératoires, et de la destinée de chacun de ces « assassins ». Le moins que l’on puisse dire, c’est que c’est un peu fourre-tout. En effet, certains cas comme Hitler aurait pu mériter bien plus de pages avec les millions de victimes (alors qu’il n’en a tué aucune de ses mains !), et j’ai aussi du mal à la classer comme « tueur en série », sa volonté génocidaire dépasse clairement le cadre dans lequel sont rangés les autres exemples développés dans cet album. J’ai aussi du mal à voir entrer dans les mêmes cases Elisabeth Bathory (dont on n’est même as sûr au final qu’elle ait été la personne que la légende a retenue). Car à côté d’Hitler ou de Bathory, sont regroupés d’autres « célébrités » du meurtre, comme Jack L’éventreur, Petiot ou Manson. Mais aussi d’autres bien moins connus (je ne connaissais pas du tout Belle Gunness, Mary Bell ou le couple hallucinant Fred et Rose West). Le parti-pris narratif est original, même si je ne sais pas si c’est une bonne idée. En effet, chaque histoire est racontée par un ou plusieurs personnages, inventés pour la plupart, mais l’histoire du « Docteur Petiot » (la plus longue) est racontée par une parodie du couple Balkany (version cynique et SM). Ça détourne un peu l’attention des assassins, même si introduit un peu de second degré, l’humour cher à Fluide. L’album se laisse lire. Mais il ne m’a pas intéressé plus que ça. Je ne suis pas adepte de la mise en avant des faits divers, de la peoplisation des affaires judiciaires. Et je n’ai pas non plus été convaincu par le mélange des genres. Note réelle 2,5/5.
Osez... en BD
Adaptation en bande dessinée de la célèbre collection de guides pratiques de La Musardine, cette série de quatre albums propose d'aborder la sexualité sous un angle à la fois pédagogique et ludique, avec des fortunes diverses selon les tomes. Ces quatre albums sont loin d'être homogènes. Non seulement ils sont dessinés par deux auteurs différents, mais ils adoptent également des approches différentes dans leur contenu et mise en scène. Deux tomes sont illustrés par Eve E, les deux autres par Karo. Eve E tente visiblement de se rapprocher du style d'Arthur de Pins, dont les couvertures avaient largement contribué au succès des ouvrages originaux. La comparaison ne lui est pas forcément favorable, car son dessin apparaît moins maîtrisé, plus raide et moins sensuel. Pourtant, c'est malgré tout le style que je préfère dans cette série. À l'inverse, je n'ai jamais réussi à adhérer au dessin de Karo. J'ai du mal à mettre précisément le doigt sur ce qui me dérange, mais les expressions faciales de ses personnages m'agacent rapidement, avec des airs entendus et des sourires convenus qui ne me parlent pas du tout. De plus, les albums dessinés par Eve E bénéficient d'une véritable mise en scène, alors que ceux de Karo ressemblent davantage à des catalogues d'informations où deux personnages discutent pendant qu'on déroule méthodiquement les conseils. Le premier tome, Rendre un homme fou de désir, sert d'introduction à l'univers de la série. On y découvre un groupe d'amies qui échangent sur leur vie sexuelle sous la houlette de Swan, une experte tellement omnisciente sur le sujet qu'on finit par se demander si elle n'est pas actrice porno. Les informations dispensées sont intéressantes et souvent instructives. La lecture se révèle agréable, davantage orientée vers la vulgarisation que vers l'érotisme. Je reste toutefois en profond désaccord avec certains passages, notamment lorsque l'ouvrage semble minimiser l'infidélité à partir du moment où elle reste discrète. Le deuxième tome, consacré au Kama-Sutra, est de loin celui qui m'a le moins intéressé. Il s'agit essentiellement d'un catalogue de positions sexuelles illustrées, avec une faible narration et peu de mise en situation. Toute la dimension philosophique et relationnelle traditionnellement associée au Kama-Sutra disparaît au profit d'une simple succession de fiches techniques. Le troisième album, Devenir l'amant parfait, est celui que j'ai préféré. Ce n'est certainement pas grâce à son protagoniste masculin, qui m'a plutôt donné l'image d'un gros con infidèle. En revanche, c'est le tome qui exploite le mieux son format de bande dessinée. Les conseils sont intégrés à une véritable histoire où une femme explique à son partenaire ce qu'elle aime, comment répondre à ses attentes et le met en pratique. L'ensemble est à la fois instructif, vivant et assez émoustillant, ce qui constitue probablement l'équilibre le plus réussi de la série. Le quatrième et dernier tome retombe malheureusement dans les travers du deuxième. Consacré aux moyens de raviver le désir dans les couples qui s'essoufflent, il accumule les conseils sous forme de liste plus ou moins déguisée. La mise en scène manque de dynamisme et je n'y ai trouvé aucun aspect excitant. Cela se lit sans déplaisir, mais avec l'impression persistante de parcourir un manuel illustré plutôt qu'une véritable bande dessinée. Mon avis est donc mitigé sur l'ensemble. La série souffre d'une qualité inégale d'un tome à l'autre et d'une tendance récurrente à transformer ses intrigues en catalogues de recommandations. En revanche, les premier et troisième albums remplissent plutôt bien leur rôle de guides de la sexualité accessibles, instructifs et parfois légèrement stimulants, ce qui les rend à mes yeux plus intéressants que les deux autres. Note : 2,5/5
Les Cendres du Nord
L'histoire se déroule juste après la bataille d’Hastings, pendant la conquête des Normands du royaume d'Angleterre par Guillaume le Bâtard. On va suivre deux femmes et un homme dans un triangle amoureux, et en parallèle ils vont s'atteler à améliorer les défenses de leur village pour résister à l'envahisseur. L'une est la veuve du seigneur de ce village et l'autre est une simple habitante de ce bourg. Lui est un mercenaire danois au sombre passé. Le décor est planté. Une rivalité amoureuse qui donne, comme bien souvent, le mauvais rôle au genre masculin. Le récit se laisse lire mais je le trouve mal équilibré à mon goût, la partie sentimentale prenant trop le pas sur la partie historique hélas. Un choix assumé de l'auteur, mais il me laisse sur ma faim. Les histoires de cœur (et un peu de cul) de ce trouple ne m'ont pas vraiment passionné (jalousie et non-dits), le rythme est lent, les rebondissements sont attendus et une fin ouverte qui ne laisse guère d'espoir. Mais étrangement, je ne me suis jamais ennuyé et j'ai pris un certain plaisir à suivre les destins tragiques de nos protagonistes. Un plaisir qui doit beaucoup au dessin de Félix The Rover. Un trait fin à la ligne claire, certes, il est parfois grossier, quelques problèmes de proportions apparaissent ci et là mais son graphisme dégage une identité qui me plaît, elle m'a rappelé sur certaines planches celle de Philip Craig Russel (couleurs et encrage). Une narration qui s'appuie sur cette partie graphique avec de nombreuses planches sans texte. Par contre, il a déjà la science de la mise en page, simple et efficace. Un artiste à surveiller. Pour une première œuvre, c'est plutôt pas mal.