J'ai commencé à admirer cette série dans Pilote dans les années 60 et ensuite dans l'hebdomadaire Tintin des années 70 ! Pour moi, c'est LA série de science-fiction de référence, très en avance sur toutes les autres. J'adore presque tout et il est difficile d'entrer dans les détails, mais je vais essayer un peu : l'apocalypse et la vie sur Terre après, les voyages dans le temps, les mondes extraterrestres, l'empire des mille planètes, les oiseaux du Seigneur, la maladresse de Valérian et la compétence de Laureline pour le compenser. Tout est très bon et étonnant !
Les récits et les dessins ont été une énorme influence sur le cinéma, sans qu'elle ait été reconnue nombreuses fois: George Lucas, Ridley Scott, Luc Besson...
Mézières disait qu'il ne savait pas dessiner et ressentait beaucoup de difficultés, les mains des personnages, par exemple. Mais je pense qu'il s'en est très bien sorti, ses vaisseaux spatiaux sont impressionnants !
J'ai eu quelques difficultés avec certains épisodes et personnages : la sainte trinité... les paradoxes spatio-temporels, je vais encore essayer de les comprendre mieux. À la fin de tout, je reste aussi idiot et amoureux de Laureline, tout comme les shingouz.
Ma plus belle lecture cette année ! Une BD magnifique à la fois visuellement et dans le message qu’elle porte. Mention spéciale pour la richesse des dessins végétaux. Au fil des pages, on réalise le niveau de recherche et le temps que ça a dû représenter. A lire absolument !
Et en plus, elles font ça sans cheffe ni mots.
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Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre, de nature autobiographique. Son édition originale date de 2025. Il a été réalisé par Anaële Hermans pour le scénario, et par Sandrine Revel pour les dessins et les couleurs. Il comprend cent-dix pages de bande dessinée.
Sur la côte atlantique, aux abords d’un village de Galice, une équipe d’une quinzaine de volontaires sont en train de nettoyer les rochers après une marée noire, d’enlever le mazout. Claire s’occupe en particulier d’un rocher qu’elle gratte avec ses gants, étant revêtue d’une combinaison blanche de protection. Sa voisine lui fait observer que ça n’a l’air de rien, mais à la longue ça fait sacrément mal aux bras, elle s’attendait à un autre type de travail. Claire lui répond qu’il faut dire que les images qu’on avait vues à la télé étaient autrement plus impressionnantes, avec ces énormes flaques de pétrole et ces oiseaux mazouté. Une habitante du village indique que les volontaires qui les ont précédées ont fait un boulot extraordinaire. Elle continue : Mais franchement, elles sont au moins aussi méritantes, le travail de fourmi qui leur est demandé est usant. Puis Beatriz signale la fin de la journée de travail : ils vont s’arrêter là pour aujourd’hui, les volontaires peuvent ranger leur matériel dans la camionnette. Elle interpelle Claire en lui disant qu’à un moment il faut savoir s’arrêter.
Le soir venu, tous les volontaires sont attablés dans une salle commune. Beatriz indique aux convives que Carlos et Marta ont cuisiné un menu complet, il y a du vin et de l’eau sur les tables, s’ils veulent boire autre chose il faudra commander au bar. Et enfin, elle annonce : Voici le caldo gallego. Tout le monde discute. Claire répond à son vis-à-vis qu’après toutes ces années elle n’arrive toujours pas à masquer son accent étrange. Elle est française, elle vient de Lyon, mais elle vit à Madrid depuis huit ans. À une autre table, les volontaires échangent sur les suites pour les responsables de la marée noire. De toute façon, le procès durera des années, comme pour l’Erika. Ça va être difficile de pointer un responsable avec un bateau construit au Japon et immatriculé aux Bahamas, un certificat d’aptitude délivré par des Américains, un armateur libérien, un armement grec… Sans oublier le gouvernement espagnol et sa splendide idée d’éloigner le bateau des côtes au lieu de le remorquer vers le port. Les discussions se poursuivent. Claire indique qu’elle exerce le métier de traductrice : elle traduit beaucoup de poésie, un peu de littérature jeunesse et puis des… Elle hésite cherchant le mot juste, et après avoir cherché un instant : Des essais. Puis elle s’adresse à Beatriz pour savoir si elle accueille des groupes de volontaires tous les week-ends, et un autre demande à Marta si elle nourrit tout ce beau monde depuis trois mois. Ce à quoi elle répond que oui, et elle pense que quand toute cette effervescence retombera, ça va même lui manquer.
S’il a lu le texte de la quatrième de couverture, le lecteur sait déjà dans quelle situation personnelle se trouve Claire, et il relève ses hésitations comme un signe. Sinon, il peut juste y voir la volonté de trouver le mot juste, ce qui fait sens au regard de sa profession de traductrice. Les circonstances feront que le récit reviendra sur une dimension de ce métier et de ce qu’il dit d’une facette de la personnalité du personnage principal. Quoi qu’il en soit, il se sent accueilli auprès d’elle, dans sa tâche de fourmi pour gratter du mazout sur un rocher d’une immense plage, puis faire connaissance avec d’autres volontaires lors du repas dans la salle commune, papoter sur la plage à la nuit tombée avec Beatriz, rentrer chez elle à Madrid et découvrir la multitude de post-it collés sur chaque surface ou presque avec soit le nom de l’objet et éventuellement un court commentaire, soit un extrait de poème de Pablo Neruda (1904-1973) ou de Charles Baudelaire (1821-1867), aller faire les courses, prendre une première leçon à la piscine en vue de pouvoir faire de la plongée, etc. Les dessins dégagent une apparence douce, sans bordure de case, avec des couleurs pastel, des formes réalistes et un peu simplifiées, des personnes calmes et souvent souriantes, affables. La séquence d’ouverture montre bien les volontaires en tenue de protection, ainsi que des rochers noircis, sans sensationnalisme. Les endroits suivants s’avèrent également accueillants dans leur simplicité ou leur banalité.
Le lecteur suit donc Claire dans son quotidien, pour un moment de sa vie qui semble hors du temps, une activité de bénévole, peu de travail, une situation où elle s’interroge sur la suite à donner à sa vie : continuer dans la même voie ou changer. La narration visuelle montre très bien cette vie au quotidien, dans ses aspects banals. L’appartement fonctionnel, pas très grand avec sa grande pièce comprenant le coin cuisine, une table sur laquelle se trouve un ordinateur, un coin salon proche de la baie vitrée avec son canapé et sa table basse. Dans la page suivante, Claire se sert machinalement un café, dans un geste tout à fait naturel. En page vingt, le lecteur la voit hésiter dans le rayon des légumes d’un grand supermarché, où il peut reconnaitre chaque produit. Plus loin, elle est invitée par Beatriz à un repas familial avec le mari et les deux filles, les dessins exprimant le naturel de cette situation, sa dimension organique. Plus loin, elle participe à une fête dans le village galicien : des êtres humains normaux, de la musique, un chant traditionnel, un peu de danse, là encore les cases permettent au lecteur de s’immerger dans ce moment chaleureux, appréciable pour sa qualité conviviale, dépourvu de clinquant ou de moyens extraordinaires. Les couleurs restent douces et la direction d’acteurs relèvent d’un registre naturaliste.
Dans le même temps, le lecteur observe rapidement que la narration visuelle s’aventure régulièrement dans des registres sortant de des cases réalistes sagement alignées en bande. Cela se produit dès les pages quatorze et quinze qui sont en vis-à-vis : un plan de l’appartement en élévation au centre, sept cases en périphérie représentant Claire dans une activité du quotidien en contraste inversé, et une nuée de post-it répartis sur toute la page, pour un effet saisissant transcrivant bien la préoccupation de chaque instant du personnage. Puis vient la séquence dans laquelle les autrices racontent l’accident arrivé à leur personnage : la dessinatrice restreint sa palette, privilégiant un rouge très soutenu et un jaune très vif, par exemple la jeune femme est représentée en rouge pour tous les contours, les cheveux, les traits de visage, etc. Ce dispositif revient lors d’un tête-à-tête entre elle et son conjoint Luis. Plus tard dans un café, Xosé raconte une histoire aux personnes présentes, et la narration visuelle passe en mode texte illustré, avec des cases aux contours arrondis et fluides, et l’histoire sur le blanc de la page. Le lecteur se délecte également de quelques illustrations en pleine page comme une baleine remarquable ou un banc de sardines. Les planches surprennent régulièrement le lecteur par des constructions visuelles en phase avec le reste du récit, et spécifiques pour exprimer une qualité, une sensation, une situation particulière.
D’autres séquences sortent visuellement de l’ordinaire : toutes celles consacrées à la mer, celles de plongée, et aussi celles évoquant une baleine, les sardines, ou une pieuvre. L’illustration de couverture donne un exemple représentatif du jeu sur les couleurs pour faire vivre ces moments superbes. Le lecteur y prête attention pas comme un moment de la tranche de vie du personnage, et également pour leur caractère symbolique. Le professeur du club de plongée explique que le corps humain est magnifiquement adapté à la plongée. Le lecteur le prend au premier degré, et aussi comme une capacité d’évoluer dans un autre environnement, la possibilité pour Claire de sortir de son environnement de vie professionnel pour pouvoir évoluer dans un autre. L’histoire de Xosé, presque un conte, met en avant l’interdépendance et la solidarité mutuellement bénéfique, l’importance de la parole donnée. Puis Antonio évoque le cas singulier d’une baleine surnommée cinquante-deux hertz, un cas unique : la fréquence de ses chants s’élève à cinquante-deux hertz alors que celle de ses congénères atteint entre douze et quinze hertz, ce qui induit une communication impossible et une grande solitude. Le lecteur voit facilement l’analogie avec Antonio lui-même (il l’explicite), et sa transposition à Claire. Plus tard, Beatriz et elle observent un banc de sardines lors d’une plongée. La première développe certaines caractéristiques comportementales de ces bancs. Entre autres : Elles sont mêmes capables de stratégie, si un requin les attaque, par exemple, elles forment parfois une sorte de boule autour de sa tête, ou se séparent en deux groupes pour le déconcerter… Et en plus, elles font ça sans cheffe ni mots. À nouveau l’analogie avec la situation de la traductrice apparaît facilement, montrant une possibilité d’adaptation pour elle, et pouvant également se lire comme une stratégie des citoyens contre les grosses compagnies pétrolières.
Une tranche de vie dans sa banalité la plus quotidienne d’une jeune femme qui doit repenser son mode de vie à la suite d’un accident cardiovasculaire. Des scènes banales, entre personnes sans éclat, avec une narration visuelle en phase. Et aussi ce que ce quotidien ordinaire peut contenir d’extraordinaire, que ce soit de la plongée sous-marine ou une fête dans un café avec un petit orchestre, et des dessins qui révèlent alors bien d’autres saveurs, exprimant toute la richesse de ces moments, et leur caractère unique. Le lecteur éprouve immédiatement de la sympathie pour cet être humain en situation de détresse, ne sachant pas trop comment réintégrer une vie normale, ni ce qu’elle pourrait être, totalement sous le charme de la narration visuelle, et des expressions banales de solidarité. Formidable.
Tragique au sens propre sur le tragique de l'esclavage : unité de temps, d'action et de lieu, leur abandon sur une île déserte. Les dessins et les dialogues sont à la hauteur du challenge de représenter cette histoire sur laquelle j'avais lu un livre en n'imaginant certes pas qu'elle serait un jour dessinée, et si bien dessinée pour s'encrer, s'ancrer dans les esprits !
J'espère que cela contribuera à préserver la mémoire d'un esclavage qui n'est hélas pas aboli partout, et qui est complétement démonétisé ailleurs quand des gens prétendent à la moindre contrariété qu'ils sont des esclaves. Pauvres petits choux ! Les esclaves sont des gens réifiés, par le droit, par les traitements qu'ils subissent, et je trouve admirable que les Robinson se soient conduit en héros sur leur île, après ce qu'ils ont traversé. Eh oui, j'espère que cela ne polluera pas les songeries romantiques, mais les îles désertes ont plus souvent été des lieux de relégation que d'évasion et de rêve.
Très sincèrement, je n'ai pas compris les avis mitigés donnés sur le premier album, c'est pour cela que pour la première fois (de mémoire) je donne le mien ici en simple amateur de BD qui ne se veut pas expert.
Dès le début je suis devenu fan, attendant le volume suivant avec impatience : c'est de la très très bonne BD historique. Le récit demande d'être attentif, de savoir revenir en arrière, mais la construction qui suit dans les tomes 2 et 3 est vraiment bien fichue.
Intrigues bien calculées, personnages auxquels on s'attache en peu de cases, références géographiques et historiques (on montre bien la complexité de l'histoire, qu'il s'agissent d'intrigues de salon comme d'accords avec les tribus, les points de vue différents selon le rang et la situation personnelle des Occidentaux ou ceux des indiens), humour discret, ironie, même, récit rocambolesque dans le bon sens du terme, tout est bien amené, on sent que l'auteur et le dessinateur se sont fait plaisir, et ça se sent.
La finesse parfois volontairement exagérée du premier tome fait place à des dialogues plus directs dans le ''Nouveau Monde'' du deuxième, dans le troisième on semble retrouver l'ambiance du premier dès le retour en France, avec un "petit truc" moderne de changé façon fin de l'Ancien Régime (nobles ruinés qui vendent leurs meubles). C'est vraiment très bien vu.
Du bel ouvrage à mon sens.
Je suis peut-être bon public, mais pour moi c'est vraiment une BD très mémorable et remarquable. Si vous ne l'avez pas lue, allez-y, vous ne pouvez pas le regretter.
LA série culte par excellence !
Elle a duré plusieurs décennies sans que l'on s'en rende compte, même si les derniers tomes étaient à mon sens plus faibles et on s'attendrait presque à la sortie d'un nouvel opus.
Tout l'univers est captivant et a permis l'émergence d'un méchant récurent, le célèbre Mr CHOC !
Pour moi les meilleurs tomes sont "Le réveil de Toar", "Les ressuscités", Le retour de la bête", "Les passe-montagnes", "Le sanctuaire oublié", etc etc ...
Si vous devez posséder une série complète dans votre collection, choisissez Tif et Tondu ! (prévoyez de la place quand même)
BLAME! est pour moi un manga absolument fascinant. C’est le genre d’œuvre qui reste en tête longtemps après la lecture, au point de donner envie d’y revenir une deuxième fois juste pour replonger dans son univers. Et justement, à la relecture, j’ai encore plus apprécié tous les détails et l’ambiance si particulière du manga.
Le plus impressionnant reste les décors. Les structures gigantesques, les villes infinies, l’architecture froide et écrasante… tout dégage une sensation de solitude et de vertige incroyable. Tsutomu Nihei réussit à créer un monde presque hypnotique, où chaque page donne l’impression d’explorer des ruines futuristes sans fin. Même sans énormément de dialogues, le manga raconte énormément de choses juste à travers son environnement.
J’ai aussi adoré le côté mystérieux de l’univers. Le manga explique peu de choses directement, mais c’est justement ce qui le rend aussi captivant. On avance dans cette immensité avec une sensation constante d’inconnu, comme si chaque zone cachait quelque chose d’encore plus étrange et colossal.
Invincible est pour moi une excellente série du début à la fin. C’est justement le genre de comics qui réussit à rester captivant pendant toute sa durée, sans donner l’impression de s’essouffler.
Je ne comprends pas vraiment les critiques sur les dessins des premiers tomes. Certes, le style est un peu différent de ce qu’on voit plus tard dans la série, mais je trouve justement que ça fait partie de son charme. Il y a un côté plus brut, plus simple, qui colle très bien aux débuts du personnage et à l’ambiance “super-héros classique” avant que l’histoire ne devienne beaucoup plus violente et mature.
Le gros point fort du comics, c’est surtout l’évolution du personnage principal. On voit vraiment Mark Grayson grandir au fil des événements, changer mentalement, prendre des décisions de plus en plus difficiles et perdre peu à peu son innocence. Son évolution paraît naturelle et crédible, ce qui rend les moments marquants encore plus impactant.
A conseiller !
La seule bande dessinée qui peut concurrencer Den de Corben.
Le parallèle m'a sauté aux yeux à la lecture.
Bien que Voss et Richard Corben aient des styles graphiques très distincts, j'ai retrouvé la même sève créative issue de l'âge d'or de la bd fantastique adulte, période Métal Hurlant.
On retrouve des points communs évidents à commencer par le canevas de base : Heilman va vivre un voyage initiatique dans un monde qui ne répond plus aux lois terrestres. Il lutte pour sa survie au sein d'environnements hostiles afin de trouver sa véritable identité.
On retrouve dans les deux cas l'influence de Lovecraft, cette idée de puissances anciennes qui règnent sur des mondes en perdition. Heilman rajoute le mythe de Faust par dessus.
Il y a chez l'un comme chez l'autre une exploration de l'inconscient, des pulsions primaires et de la douleur. La même volonté de transgression, de briser les codes.
Le dessin est bien sûr très différent. On pourrait dire que Den représente le feu et Heilman la glace. Un style froid et minéral, mais qui partage une obsession similaire pour l'anatomie, la même volonté de jeter le corps de son héros en pâture.
Heilman est l'autre face d'un des plus beaux diamants de la bande dessinée.
Et comme toutes les pierres précieuses, accrochez vous pour le récupérer car la côte appliquée est assez déraisonnable...
Le regard est un magicien ?
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Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Sa première édition date de 1987. Il a été réalisé par Edmond Baudoin pour le scénario et les dessins. Il comporte quarante-quatre pages de bande dessinée en noir & blanc. Il comprend un long prologue sous forme d’une nouvelle rédigée par Philippe Chartron. Sa présentation sort également de l’ordinaire, car ledit prologue court tout le long des planches de bande dessinée, sous la forme d’un court paragraphe de texte placé en bas de chaque page. Cet ouvrage a été intégré dans l’anthologie Les sentiers cimentés (2005), publiés par L’Association, regroupant six bandes dessinées de ce bédéaste.
De la maison de la grand-mère de Mathieu, là où tout a commencé, où Mathieu en quelque sorte est né, on a toujours vu la mer, entre deux vallons, entre deux collines. La mer était à portée de regard. Mathieu sortait de la maison le matin, et il commençait sa contemplation tout de suite. On lui disait d’aller jouer, d’aller plus loin, mais pas du côté de la citerne tout de même, mais il n’y courait pas. Il regardait là-bas le morceau de mer entre les crêtes, et l’horizon au-dessus des caps. Mathieu bougeait peu, il s’asseyait sous la tonnelle. De temps en temps, grand-mère lui proposait de boire, on lui préparait son petit casse-croûte. Le temps se dilatait et brisait la limite des heures du jour, des mois et aussi des années. La mémoire de ce temps ne fut pas les fêtes du village, l’accident de moto de l’oncle Henri, l’orage de grêle qui détruisit la treille, et autres événements remarquables qui rythmaient les années. La mémoire, ce fut la mer, au loin derrière les vallées, que Mathieu regardait avec grand-mère à son côté.
Dans le ciel, les mouettes volètent. Dans la rue, un chien se tient immobile, le regard vide. Dans un pavillon, à l’étage, l’intérieur est tranquille, installé comme si tout était définitif : cuisine pour les cafés qui réparent les blessures, nounours pour les caresses et chat qui absorbe les maléfices, lits pour des morts provisoires et la porte. Le seuil d’une sorte de passion et de rédemption. Un matin comme une promesse, transparent comme le sourire d’une jeune fille inconnue… Un matin à ne pas prendre la voiture.au mois de mai, les hommes suspendaient des lampions à des tresses de buis, liant de guirlandes les balcons des rues de son enfance. La nuit les femmes chantaient. Mathieu accroché à sa mère regardait sa sœur danser. C’était les mai’s. Les voitures ont interdit les mai’s. Peut-être un jour, les machines interdiront les hommes. Mathieu marche tranquillement dans les rues de la ville, saluant une voisine, passant devant des voitures garées, parvenant au port. Un clochard aviné le salue du nom de commandant, et lui demande s’il appareille aujourd’hui. Puis il demande cinq sous, en lui expliquant que lui voyage avec du rouge, en pointant du doigt la bouteille qu’il tient de l’autre main. Mathieu aime regarder les bateaux… Ils ont des mâts, des voiles, une étrave pour fendre l’eau. Comme les autres, il pourrait traverser la mer aller de l’autre côté… Ils ne sont peut-être là que pour réveiller d’anciens rêves…
Pour (déjà) sa neuvième bande dessinée, ce créateur si singulier raconte l’histoire d’un homme d’une trentaine d’années qui un matin décide de ne pas se rendre au bureau et de déambuler dans les rues de différents quartiers de Nice. Une banale promenade, et en même temps un regard unique et totalement idiosyncratique et en même temps universel. Ce premier voyage commence avec un dessin en pleine page de quatre mouettes en vol, sur un fond de page totalement vierge… avec un paragraphe de texte en bas de page, assez dense, et en petit caractères. Le lecteur présume qu’il s’agit de l’introduction rédigée par Philippe Chartron. Le lecteur tourne la page et découvre le dessin d’un chien ordinaire, et le texte qui continue en pied de page. En fait, il ne s’agit pas à proprement parler d’une introduction : le texte ressemble plus à une nouvelle racontant la jeunesse du personnage appelé Mathieu, ses vacances chez sa grand-mère, le jeu des trésors cachés dans une boîte d’allumettes, d’abord réels puis imaginaires, l’adaptation facile et tranquille au collège et au lycée, l’entrée dans la vie adulte normale, travailleur et citoyen, amoureux, époux et père, une vie normale, celle que tous attendaient de lui. S’il est familier du bédéaste, le lecteur finit par entretenir le soupçon que le texte est également de sa plume, car il y retrouve la même sensibilité, le même humanisme, la même approche artistique. Mais non, il s’agit bien d’un écrivain réel et distinct.
Prêt pour une petite promenade avec Mathieu, trentenaire sans histoire et sans éclat ? Le lecteur commence par remarquer que l’artiste a encore gagné en aisance dans la souplesse de ses traits, sa capacité à montrer, à décrire ou à évoquer avec des simples traits noirs sur une page blanche, en fonction du moment, de la sensation. Dans la troisième planche, avec des six cases disposées par deux en bande, le dessinateur est en mode descriptif : les draps défaits sur le lit, la lampe de chevet, le tableau au mur. Puis une chambre d’enfants avec un bazar sur le lit et une sorte de couverture chauve-souris accrochée au mur. Une vision de la salle de bain avec des noirs plus massifs pour un effet soutenu de contraste sur le blanc de la page. Le passage par le couloir avec de grands rectangles noirs délimitant bien la largeur du couloir, et la forme arrondie du chat qui ressort par sa souplesse. La table du petit-déjeuner encombrée dans la cuisine. Enfin la volée d’escalier avec une vue en plongée inclinée depuis le haut de la cage. Au fil de la balade, le lecteur prend régulièrement son temps pour regarder autour de lui : les petits voiliers amarrés au port, un couple de jeunes gens sur une plage de galets, une forteresse sur les hauteurs devinée dans la perspective d’une rue bordée d’immeubles, des arbres et leur tronc magnifique (cela deviendra une spécialité de Baudoin), des voitures à la carrosserie rutilante dans un parking, la locomotive massive d’un train, la vue de la vie urbaine en étant installé à une terrasse, etc.
Le lecteur se rend compte que son regard se trouve séduit par une case par ci, une case par là. Pris dans le flot de la narration visuelle, il se rend compte que certains dessins semblent sortir de l’ordinaire, sans pour autant détonner. Cela commence dès la planche deux avec la cravate de Mathieu représentée comme une succession de traits noir allant en s’évasant et en s’épaississant du haut vers le bas. En planche cinq, la façon de rendre l’apparence globale d’une plage de galets s’avère originale : un effet très réussi reposant sur des points irréguliers. En planche sept, une case se concentre sur le flot de véhicules sur la chaussée, avec une prise de vue à trente centimètres de hauteur par rapport au niveau du trottoir. En planche seize, une case de la largeur de la page : la vue d’un banc sur lequel Mathieu a abandonné sa veste, et sur la partie droite un magnifique tronc d’arbre en premier plan. En planche vingt-trois, une jeune femme retire son teeshirt sur la plage, une représentation évoquant une intensité lumineuse telle qu’elle gomme une partie du contour du corps. Vers la fin pendant trois pages, une prise de vue subjective, à partir du point de vue de Mathieu : il regarde son ami Antoine qui vient de l’accoster dans la rue, et qui l’invite à prendre un verre en terrasse où ils s’assoient. Et puis… Dès la planche deux, il se produit un étrange phénomène : il manque le trait de gauche dans le contour du visage de Mathieu, comme si le bord droit de son visage s’était dissous et que sa tête avait perdu son caractère étanche et fermé. Ce phénomène se reproduit régulièrement avec des altérations variées de la tête : comme une énergie semblant en irradier vers l’extérieur, comme si les galets semblaient y entrer par le haut du crâne, comme si sa tête devenait transparente et pas le reste de son corps, comme si elle se fondait dans les banchages, comme si un chien était assis dessus, comme si une grue mécanique s’y était posée, etc.
En fait cette balade s’avère très riche en situations variées : un accident de moto, un appel passé à l’épouse, une rencontre avec clochard, une balade dans les hauteurs, faire connaissance avec une enfant qui pleure suite à une dispute avec ses copines, avec une jeune touriste avenante ne parlant que l’allemand, un trajet en train, observer les passants en étant attablé à une terrasse, se faire rattraper par un garçon qui donne un petit papier (le même garçon présent sur la couverture de l’album Passe le temps (1982), rencontrer sa tante et échanger quelques mots, etc. Or Mathieu a fait un pas de côté : lui un homme sans histoire, il décide de faire le travail buissonnier, sans signe avant-coureur, sans idée particulière. Lui qui pouvait rester silencieux, vacant, mais toujours poli. Il se produit un phénomène singulier, ou plutôt un état d’esprit sortant du train-train quotidien : Une autre texture de l’air, d’autres couleurs… Il a l’impression physique de pénétrer dans un espace exceptionnel… Non ! Pas exceptionnel ! Au contraire ! Mais les yeux des gens, leurs oreilles, leurs sens ne sont plus capables de percevoir l’essentiel. Mais aujourd’hui, il traverse des paysages méconnaissables, qui n’ont rien de commun avec les rues qu’il arpente. Il foule des terres qu’ignorent les passants des rues de la ville. Leur plan de Nice et celui de Mathieu ne sont pas superposables. Un message codé existe dans tout ce qu’il voit, entend, vit depuis qu’il est sorti de chez lui. Parfois il a eu l’impression de toucher au but pour aussitôt s’en éloigner. Maintenant il ne cherche plus, il marche. La lumière ocre a tout envahi, vient-elle du ciel, des façades, de la mer ou de l’intérieur de Mathieu ? Un grand calme est en lui.
En accompagnant Mathieu, le lecteur fait également l’expérience de ce décalage, de cette autre façon de voir ce qui l’entoure, d’un réel qui n’est pas superposable à celui des individus de la normalité, de la société de consommation. S’il a accès aux quelques pages réunies sous le titre de Derrière les fagots, le lecteur découvre que ce phénomène représenté visuellement par la tête du personnage qui n’est plus fermée, a produit un effet étrange sur le bédéaste. Cette représentation de la tête ouverte, il l’associe à la schizophrénie, et d’ailleurs un grand médecin des hôpitaux lui écrira après avoir lu cette BD, qu’il s’en sert pour parler de cette maladie. De son côté, le lecteur perçoit ce dispositif visuel comme la métaphore de la vision d’artiste, de la sensibilité propre d’Edmond Baudoin. Cette ouverture de la tête agit comme une capacité à ressentir le monde différemment, à y être plus sensible, une forme d’attention différente relevant d’une harmonie avec la réalité des choses, débarrassée du filtre des habitudes et de la normalisation sociale ambiante. Avec cette perception, Mathieu s’émancipe d’une vision du monde artificielle relevant d’automatismes sociaux, réussissant à accéder à une perception non filtrée, ce qui dissipe les dissonances cognitives afférentes. Raboutant la fin du récit en bande dessinée et celle du texte de la nouvelle, le lecteur découvre que les deux se raccorde parfaitement.
Ce premier voyage raconte une histoire fort ordinaire d’un homme sortant de chez lui, et faisant le travail buissonnier, flânant au gré de sa fantaisie, sensible à des choses auxquelles il était sourd dans son quotidien normal. La narration visuelle enchante du début à la fin, oscillant entre une capacité descriptive remarquable, et un art de la sensation tout aussi extraordinaire, les deux s’entremêlant et se complétant sans solution de continuité, du grand art. Le lecteur découvre littéralement le monde par les yeux d’un autre être humain, celui de Mathieu, ceux du bédéaste bien sûr… et ceux du romancier qui a écrit la nouvelle faisant office de préface, parfaitement en phase avec l’auteur. Magique.
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J'ai commencé à admirer cette série dans Pilote dans les années 60 et ensuite dans l'hebdomadaire Tintin des années 70 ! Pour moi, c'est LA série de science-fiction de référence, très en avance sur toutes les autres. J'adore presque tout et il est difficile d'entrer dans les détails, mais je vais essayer un peu : l'apocalypse et la vie sur Terre après, les voyages dans le temps, les mondes extraterrestres, l'empire des mille planètes, les oiseaux du Seigneur, la maladresse de Valérian et la compétence de Laureline pour le compenser. Tout est très bon et étonnant ! Les récits et les dessins ont été une énorme influence sur le cinéma, sans qu'elle ait été reconnue nombreuses fois: George Lucas, Ridley Scott, Luc Besson... Mézières disait qu'il ne savait pas dessiner et ressentait beaucoup de difficultés, les mains des personnages, par exemple. Mais je pense qu'il s'en est très bien sorti, ses vaisseaux spatiaux sont impressionnants ! J'ai eu quelques difficultés avec certains épisodes et personnages : la sainte trinité... les paradoxes spatio-temporels, je vais encore essayer de les comprendre mieux. À la fin de tout, je reste aussi idiot et amoureux de Laureline, tout comme les shingouz.
Verts
Ma plus belle lecture cette année ! Une BD magnifique à la fois visuellement et dans le message qu’elle porte. Mention spéciale pour la richesse des dessins végétaux. Au fil des pages, on réalise le niveau de recherche et le temps que ça a dû représenter. A lire absolument !
Lointains mes mots
Et en plus, elles font ça sans cheffe ni mots. - Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre, de nature autobiographique. Son édition originale date de 2025. Il a été réalisé par Anaële Hermans pour le scénario, et par Sandrine Revel pour les dessins et les couleurs. Il comprend cent-dix pages de bande dessinée. Sur la côte atlantique, aux abords d’un village de Galice, une équipe d’une quinzaine de volontaires sont en train de nettoyer les rochers après une marée noire, d’enlever le mazout. Claire s’occupe en particulier d’un rocher qu’elle gratte avec ses gants, étant revêtue d’une combinaison blanche de protection. Sa voisine lui fait observer que ça n’a l’air de rien, mais à la longue ça fait sacrément mal aux bras, elle s’attendait à un autre type de travail. Claire lui répond qu’il faut dire que les images qu’on avait vues à la télé étaient autrement plus impressionnantes, avec ces énormes flaques de pétrole et ces oiseaux mazouté. Une habitante du village indique que les volontaires qui les ont précédées ont fait un boulot extraordinaire. Elle continue : Mais franchement, elles sont au moins aussi méritantes, le travail de fourmi qui leur est demandé est usant. Puis Beatriz signale la fin de la journée de travail : ils vont s’arrêter là pour aujourd’hui, les volontaires peuvent ranger leur matériel dans la camionnette. Elle interpelle Claire en lui disant qu’à un moment il faut savoir s’arrêter. Le soir venu, tous les volontaires sont attablés dans une salle commune. Beatriz indique aux convives que Carlos et Marta ont cuisiné un menu complet, il y a du vin et de l’eau sur les tables, s’ils veulent boire autre chose il faudra commander au bar. Et enfin, elle annonce : Voici le caldo gallego. Tout le monde discute. Claire répond à son vis-à-vis qu’après toutes ces années elle n’arrive toujours pas à masquer son accent étrange. Elle est française, elle vient de Lyon, mais elle vit à Madrid depuis huit ans. À une autre table, les volontaires échangent sur les suites pour les responsables de la marée noire. De toute façon, le procès durera des années, comme pour l’Erika. Ça va être difficile de pointer un responsable avec un bateau construit au Japon et immatriculé aux Bahamas, un certificat d’aptitude délivré par des Américains, un armateur libérien, un armement grec… Sans oublier le gouvernement espagnol et sa splendide idée d’éloigner le bateau des côtes au lieu de le remorquer vers le port. Les discussions se poursuivent. Claire indique qu’elle exerce le métier de traductrice : elle traduit beaucoup de poésie, un peu de littérature jeunesse et puis des… Elle hésite cherchant le mot juste, et après avoir cherché un instant : Des essais. Puis elle s’adresse à Beatriz pour savoir si elle accueille des groupes de volontaires tous les week-ends, et un autre demande à Marta si elle nourrit tout ce beau monde depuis trois mois. Ce à quoi elle répond que oui, et elle pense que quand toute cette effervescence retombera, ça va même lui manquer. S’il a lu le texte de la quatrième de couverture, le lecteur sait déjà dans quelle situation personnelle se trouve Claire, et il relève ses hésitations comme un signe. Sinon, il peut juste y voir la volonté de trouver le mot juste, ce qui fait sens au regard de sa profession de traductrice. Les circonstances feront que le récit reviendra sur une dimension de ce métier et de ce qu’il dit d’une facette de la personnalité du personnage principal. Quoi qu’il en soit, il se sent accueilli auprès d’elle, dans sa tâche de fourmi pour gratter du mazout sur un rocher d’une immense plage, puis faire connaissance avec d’autres volontaires lors du repas dans la salle commune, papoter sur la plage à la nuit tombée avec Beatriz, rentrer chez elle à Madrid et découvrir la multitude de post-it collés sur chaque surface ou presque avec soit le nom de l’objet et éventuellement un court commentaire, soit un extrait de poème de Pablo Neruda (1904-1973) ou de Charles Baudelaire (1821-1867), aller faire les courses, prendre une première leçon à la piscine en vue de pouvoir faire de la plongée, etc. Les dessins dégagent une apparence douce, sans bordure de case, avec des couleurs pastel, des formes réalistes et un peu simplifiées, des personnes calmes et souvent souriantes, affables. La séquence d’ouverture montre bien les volontaires en tenue de protection, ainsi que des rochers noircis, sans sensationnalisme. Les endroits suivants s’avèrent également accueillants dans leur simplicité ou leur banalité. Le lecteur suit donc Claire dans son quotidien, pour un moment de sa vie qui semble hors du temps, une activité de bénévole, peu de travail, une situation où elle s’interroge sur la suite à donner à sa vie : continuer dans la même voie ou changer. La narration visuelle montre très bien cette vie au quotidien, dans ses aspects banals. L’appartement fonctionnel, pas très grand avec sa grande pièce comprenant le coin cuisine, une table sur laquelle se trouve un ordinateur, un coin salon proche de la baie vitrée avec son canapé et sa table basse. Dans la page suivante, Claire se sert machinalement un café, dans un geste tout à fait naturel. En page vingt, le lecteur la voit hésiter dans le rayon des légumes d’un grand supermarché, où il peut reconnaitre chaque produit. Plus loin, elle est invitée par Beatriz à un repas familial avec le mari et les deux filles, les dessins exprimant le naturel de cette situation, sa dimension organique. Plus loin, elle participe à une fête dans le village galicien : des êtres humains normaux, de la musique, un chant traditionnel, un peu de danse, là encore les cases permettent au lecteur de s’immerger dans ce moment chaleureux, appréciable pour sa qualité conviviale, dépourvu de clinquant ou de moyens extraordinaires. Les couleurs restent douces et la direction d’acteurs relèvent d’un registre naturaliste. Dans le même temps, le lecteur observe rapidement que la narration visuelle s’aventure régulièrement dans des registres sortant de des cases réalistes sagement alignées en bande. Cela se produit dès les pages quatorze et quinze qui sont en vis-à-vis : un plan de l’appartement en élévation au centre, sept cases en périphérie représentant Claire dans une activité du quotidien en contraste inversé, et une nuée de post-it répartis sur toute la page, pour un effet saisissant transcrivant bien la préoccupation de chaque instant du personnage. Puis vient la séquence dans laquelle les autrices racontent l’accident arrivé à leur personnage : la dessinatrice restreint sa palette, privilégiant un rouge très soutenu et un jaune très vif, par exemple la jeune femme est représentée en rouge pour tous les contours, les cheveux, les traits de visage, etc. Ce dispositif revient lors d’un tête-à-tête entre elle et son conjoint Luis. Plus tard dans un café, Xosé raconte une histoire aux personnes présentes, et la narration visuelle passe en mode texte illustré, avec des cases aux contours arrondis et fluides, et l’histoire sur le blanc de la page. Le lecteur se délecte également de quelques illustrations en pleine page comme une baleine remarquable ou un banc de sardines. Les planches surprennent régulièrement le lecteur par des constructions visuelles en phase avec le reste du récit, et spécifiques pour exprimer une qualité, une sensation, une situation particulière. D’autres séquences sortent visuellement de l’ordinaire : toutes celles consacrées à la mer, celles de plongée, et aussi celles évoquant une baleine, les sardines, ou une pieuvre. L’illustration de couverture donne un exemple représentatif du jeu sur les couleurs pour faire vivre ces moments superbes. Le lecteur y prête attention pas comme un moment de la tranche de vie du personnage, et également pour leur caractère symbolique. Le professeur du club de plongée explique que le corps humain est magnifiquement adapté à la plongée. Le lecteur le prend au premier degré, et aussi comme une capacité d’évoluer dans un autre environnement, la possibilité pour Claire de sortir de son environnement de vie professionnel pour pouvoir évoluer dans un autre. L’histoire de Xosé, presque un conte, met en avant l’interdépendance et la solidarité mutuellement bénéfique, l’importance de la parole donnée. Puis Antonio évoque le cas singulier d’une baleine surnommée cinquante-deux hertz, un cas unique : la fréquence de ses chants s’élève à cinquante-deux hertz alors que celle de ses congénères atteint entre douze et quinze hertz, ce qui induit une communication impossible et une grande solitude. Le lecteur voit facilement l’analogie avec Antonio lui-même (il l’explicite), et sa transposition à Claire. Plus tard, Beatriz et elle observent un banc de sardines lors d’une plongée. La première développe certaines caractéristiques comportementales de ces bancs. Entre autres : Elles sont mêmes capables de stratégie, si un requin les attaque, par exemple, elles forment parfois une sorte de boule autour de sa tête, ou se séparent en deux groupes pour le déconcerter… Et en plus, elles font ça sans cheffe ni mots. À nouveau l’analogie avec la situation de la traductrice apparaît facilement, montrant une possibilité d’adaptation pour elle, et pouvant également se lire comme une stratégie des citoyens contre les grosses compagnies pétrolières. Une tranche de vie dans sa banalité la plus quotidienne d’une jeune femme qui doit repenser son mode de vie à la suite d’un accident cardiovasculaire. Des scènes banales, entre personnes sans éclat, avec une narration visuelle en phase. Et aussi ce que ce quotidien ordinaire peut contenir d’extraordinaire, que ce soit de la plongée sous-marine ou une fête dans un café avec un petit orchestre, et des dessins qui révèlent alors bien d’autres saveurs, exprimant toute la richesse de ces moments, et leur caractère unique. Le lecteur éprouve immédiatement de la sympathie pour cet être humain en situation de détresse, ne sachant pas trop comment réintégrer une vie normale, ni ce qu’elle pourrait être, totalement sous le charme de la narration visuelle, et des expressions banales de solidarité. Formidable.
Les Esclaves oubliés de Tromelin
Tragique au sens propre sur le tragique de l'esclavage : unité de temps, d'action et de lieu, leur abandon sur une île déserte. Les dessins et les dialogues sont à la hauteur du challenge de représenter cette histoire sur laquelle j'avais lu un livre en n'imaginant certes pas qu'elle serait un jour dessinée, et si bien dessinée pour s'encrer, s'ancrer dans les esprits ! J'espère que cela contribuera à préserver la mémoire d'un esclavage qui n'est hélas pas aboli partout, et qui est complétement démonétisé ailleurs quand des gens prétendent à la moindre contrariété qu'ils sont des esclaves. Pauvres petits choux ! Les esclaves sont des gens réifiés, par le droit, par les traitements qu'ils subissent, et je trouve admirable que les Robinson se soient conduit en héros sur leur île, après ce qu'ils ont traversé. Eh oui, j'espère que cela ne polluera pas les songeries romantiques, mais les îles désertes ont plus souvent été des lieux de relégation que d'évasion et de rêve.
L'Ombre des Lumières
Très sincèrement, je n'ai pas compris les avis mitigés donnés sur le premier album, c'est pour cela que pour la première fois (de mémoire) je donne le mien ici en simple amateur de BD qui ne se veut pas expert. Dès le début je suis devenu fan, attendant le volume suivant avec impatience : c'est de la très très bonne BD historique. Le récit demande d'être attentif, de savoir revenir en arrière, mais la construction qui suit dans les tomes 2 et 3 est vraiment bien fichue. Intrigues bien calculées, personnages auxquels on s'attache en peu de cases, références géographiques et historiques (on montre bien la complexité de l'histoire, qu'il s'agissent d'intrigues de salon comme d'accords avec les tribus, les points de vue différents selon le rang et la situation personnelle des Occidentaux ou ceux des indiens), humour discret, ironie, même, récit rocambolesque dans le bon sens du terme, tout est bien amené, on sent que l'auteur et le dessinateur se sont fait plaisir, et ça se sent. La finesse parfois volontairement exagérée du premier tome fait place à des dialogues plus directs dans le ''Nouveau Monde'' du deuxième, dans le troisième on semble retrouver l'ambiance du premier dès le retour en France, avec un "petit truc" moderne de changé façon fin de l'Ancien Régime (nobles ruinés qui vendent leurs meubles). C'est vraiment très bien vu. Du bel ouvrage à mon sens. Je suis peut-être bon public, mais pour moi c'est vraiment une BD très mémorable et remarquable. Si vous ne l'avez pas lue, allez-y, vous ne pouvez pas le regretter.
Tif et Tondu
LA série culte par excellence ! Elle a duré plusieurs décennies sans que l'on s'en rende compte, même si les derniers tomes étaient à mon sens plus faibles et on s'attendrait presque à la sortie d'un nouvel opus. Tout l'univers est captivant et a permis l'émergence d'un méchant récurent, le célèbre Mr CHOC ! Pour moi les meilleurs tomes sont "Le réveil de Toar", "Les ressuscités", Le retour de la bête", "Les passe-montagnes", "Le sanctuaire oublié", etc etc ... Si vous devez posséder une série complète dans votre collection, choisissez Tif et Tondu ! (prévoyez de la place quand même)
Blame !
BLAME! est pour moi un manga absolument fascinant. C’est le genre d’œuvre qui reste en tête longtemps après la lecture, au point de donner envie d’y revenir une deuxième fois juste pour replonger dans son univers. Et justement, à la relecture, j’ai encore plus apprécié tous les détails et l’ambiance si particulière du manga. Le plus impressionnant reste les décors. Les structures gigantesques, les villes infinies, l’architecture froide et écrasante… tout dégage une sensation de solitude et de vertige incroyable. Tsutomu Nihei réussit à créer un monde presque hypnotique, où chaque page donne l’impression d’explorer des ruines futuristes sans fin. Même sans énormément de dialogues, le manga raconte énormément de choses juste à travers son environnement. J’ai aussi adoré le côté mystérieux de l’univers. Le manga explique peu de choses directement, mais c’est justement ce qui le rend aussi captivant. On avance dans cette immensité avec une sensation constante d’inconnu, comme si chaque zone cachait quelque chose d’encore plus étrange et colossal.
Invincible
Invincible est pour moi une excellente série du début à la fin. C’est justement le genre de comics qui réussit à rester captivant pendant toute sa durée, sans donner l’impression de s’essouffler. Je ne comprends pas vraiment les critiques sur les dessins des premiers tomes. Certes, le style est un peu différent de ce qu’on voit plus tard dans la série, mais je trouve justement que ça fait partie de son charme. Il y a un côté plus brut, plus simple, qui colle très bien aux débuts du personnage et à l’ambiance “super-héros classique” avant que l’histoire ne devienne beaucoup plus violente et mature. Le gros point fort du comics, c’est surtout l’évolution du personnage principal. On voit vraiment Mark Grayson grandir au fil des événements, changer mentalement, prendre des décisions de plus en plus difficiles et perdre peu à peu son innocence. Son évolution paraît naturelle et crédible, ce qui rend les moments marquants encore plus impactant. A conseiller !
Heilman
La seule bande dessinée qui peut concurrencer Den de Corben. Le parallèle m'a sauté aux yeux à la lecture. Bien que Voss et Richard Corben aient des styles graphiques très distincts, j'ai retrouvé la même sève créative issue de l'âge d'or de la bd fantastique adulte, période Métal Hurlant. On retrouve des points communs évidents à commencer par le canevas de base : Heilman va vivre un voyage initiatique dans un monde qui ne répond plus aux lois terrestres. Il lutte pour sa survie au sein d'environnements hostiles afin de trouver sa véritable identité. On retrouve dans les deux cas l'influence de Lovecraft, cette idée de puissances anciennes qui règnent sur des mondes en perdition. Heilman rajoute le mythe de Faust par dessus. Il y a chez l'un comme chez l'autre une exploration de l'inconscient, des pulsions primaires et de la douleur. La même volonté de transgression, de briser les codes. Le dessin est bien sûr très différent. On pourrait dire que Den représente le feu et Heilman la glace. Un style froid et minéral, mais qui partage une obsession similaire pour l'anatomie, la même volonté de jeter le corps de son héros en pâture. Heilman est l'autre face d'un des plus beaux diamants de la bande dessinée. Et comme toutes les pierres précieuses, accrochez vous pour le récupérer car la côte appliquée est assez déraisonnable...
Le Premier Voyage
Le regard est un magicien ? - Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Sa première édition date de 1987. Il a été réalisé par Edmond Baudoin pour le scénario et les dessins. Il comporte quarante-quatre pages de bande dessinée en noir & blanc. Il comprend un long prologue sous forme d’une nouvelle rédigée par Philippe Chartron. Sa présentation sort également de l’ordinaire, car ledit prologue court tout le long des planches de bande dessinée, sous la forme d’un court paragraphe de texte placé en bas de chaque page. Cet ouvrage a été intégré dans l’anthologie Les sentiers cimentés (2005), publiés par L’Association, regroupant six bandes dessinées de ce bédéaste. De la maison de la grand-mère de Mathieu, là où tout a commencé, où Mathieu en quelque sorte est né, on a toujours vu la mer, entre deux vallons, entre deux collines. La mer était à portée de regard. Mathieu sortait de la maison le matin, et il commençait sa contemplation tout de suite. On lui disait d’aller jouer, d’aller plus loin, mais pas du côté de la citerne tout de même, mais il n’y courait pas. Il regardait là-bas le morceau de mer entre les crêtes, et l’horizon au-dessus des caps. Mathieu bougeait peu, il s’asseyait sous la tonnelle. De temps en temps, grand-mère lui proposait de boire, on lui préparait son petit casse-croûte. Le temps se dilatait et brisait la limite des heures du jour, des mois et aussi des années. La mémoire de ce temps ne fut pas les fêtes du village, l’accident de moto de l’oncle Henri, l’orage de grêle qui détruisit la treille, et autres événements remarquables qui rythmaient les années. La mémoire, ce fut la mer, au loin derrière les vallées, que Mathieu regardait avec grand-mère à son côté. Dans le ciel, les mouettes volètent. Dans la rue, un chien se tient immobile, le regard vide. Dans un pavillon, à l’étage, l’intérieur est tranquille, installé comme si tout était définitif : cuisine pour les cafés qui réparent les blessures, nounours pour les caresses et chat qui absorbe les maléfices, lits pour des morts provisoires et la porte. Le seuil d’une sorte de passion et de rédemption. Un matin comme une promesse, transparent comme le sourire d’une jeune fille inconnue… Un matin à ne pas prendre la voiture.au mois de mai, les hommes suspendaient des lampions à des tresses de buis, liant de guirlandes les balcons des rues de son enfance. La nuit les femmes chantaient. Mathieu accroché à sa mère regardait sa sœur danser. C’était les mai’s. Les voitures ont interdit les mai’s. Peut-être un jour, les machines interdiront les hommes. Mathieu marche tranquillement dans les rues de la ville, saluant une voisine, passant devant des voitures garées, parvenant au port. Un clochard aviné le salue du nom de commandant, et lui demande s’il appareille aujourd’hui. Puis il demande cinq sous, en lui expliquant que lui voyage avec du rouge, en pointant du doigt la bouteille qu’il tient de l’autre main. Mathieu aime regarder les bateaux… Ils ont des mâts, des voiles, une étrave pour fendre l’eau. Comme les autres, il pourrait traverser la mer aller de l’autre côté… Ils ne sont peut-être là que pour réveiller d’anciens rêves… Pour (déjà) sa neuvième bande dessinée, ce créateur si singulier raconte l’histoire d’un homme d’une trentaine d’années qui un matin décide de ne pas se rendre au bureau et de déambuler dans les rues de différents quartiers de Nice. Une banale promenade, et en même temps un regard unique et totalement idiosyncratique et en même temps universel. Ce premier voyage commence avec un dessin en pleine page de quatre mouettes en vol, sur un fond de page totalement vierge… avec un paragraphe de texte en bas de page, assez dense, et en petit caractères. Le lecteur présume qu’il s’agit de l’introduction rédigée par Philippe Chartron. Le lecteur tourne la page et découvre le dessin d’un chien ordinaire, et le texte qui continue en pied de page. En fait, il ne s’agit pas à proprement parler d’une introduction : le texte ressemble plus à une nouvelle racontant la jeunesse du personnage appelé Mathieu, ses vacances chez sa grand-mère, le jeu des trésors cachés dans une boîte d’allumettes, d’abord réels puis imaginaires, l’adaptation facile et tranquille au collège et au lycée, l’entrée dans la vie adulte normale, travailleur et citoyen, amoureux, époux et père, une vie normale, celle que tous attendaient de lui. S’il est familier du bédéaste, le lecteur finit par entretenir le soupçon que le texte est également de sa plume, car il y retrouve la même sensibilité, le même humanisme, la même approche artistique. Mais non, il s’agit bien d’un écrivain réel et distinct. Prêt pour une petite promenade avec Mathieu, trentenaire sans histoire et sans éclat ? Le lecteur commence par remarquer que l’artiste a encore gagné en aisance dans la souplesse de ses traits, sa capacité à montrer, à décrire ou à évoquer avec des simples traits noirs sur une page blanche, en fonction du moment, de la sensation. Dans la troisième planche, avec des six cases disposées par deux en bande, le dessinateur est en mode descriptif : les draps défaits sur le lit, la lampe de chevet, le tableau au mur. Puis une chambre d’enfants avec un bazar sur le lit et une sorte de couverture chauve-souris accrochée au mur. Une vision de la salle de bain avec des noirs plus massifs pour un effet soutenu de contraste sur le blanc de la page. Le passage par le couloir avec de grands rectangles noirs délimitant bien la largeur du couloir, et la forme arrondie du chat qui ressort par sa souplesse. La table du petit-déjeuner encombrée dans la cuisine. Enfin la volée d’escalier avec une vue en plongée inclinée depuis le haut de la cage. Au fil de la balade, le lecteur prend régulièrement son temps pour regarder autour de lui : les petits voiliers amarrés au port, un couple de jeunes gens sur une plage de galets, une forteresse sur les hauteurs devinée dans la perspective d’une rue bordée d’immeubles, des arbres et leur tronc magnifique (cela deviendra une spécialité de Baudoin), des voitures à la carrosserie rutilante dans un parking, la locomotive massive d’un train, la vue de la vie urbaine en étant installé à une terrasse, etc. Le lecteur se rend compte que son regard se trouve séduit par une case par ci, une case par là. Pris dans le flot de la narration visuelle, il se rend compte que certains dessins semblent sortir de l’ordinaire, sans pour autant détonner. Cela commence dès la planche deux avec la cravate de Mathieu représentée comme une succession de traits noir allant en s’évasant et en s’épaississant du haut vers le bas. En planche cinq, la façon de rendre l’apparence globale d’une plage de galets s’avère originale : un effet très réussi reposant sur des points irréguliers. En planche sept, une case se concentre sur le flot de véhicules sur la chaussée, avec une prise de vue à trente centimètres de hauteur par rapport au niveau du trottoir. En planche seize, une case de la largeur de la page : la vue d’un banc sur lequel Mathieu a abandonné sa veste, et sur la partie droite un magnifique tronc d’arbre en premier plan. En planche vingt-trois, une jeune femme retire son teeshirt sur la plage, une représentation évoquant une intensité lumineuse telle qu’elle gomme une partie du contour du corps. Vers la fin pendant trois pages, une prise de vue subjective, à partir du point de vue de Mathieu : il regarde son ami Antoine qui vient de l’accoster dans la rue, et qui l’invite à prendre un verre en terrasse où ils s’assoient. Et puis… Dès la planche deux, il se produit un étrange phénomène : il manque le trait de gauche dans le contour du visage de Mathieu, comme si le bord droit de son visage s’était dissous et que sa tête avait perdu son caractère étanche et fermé. Ce phénomène se reproduit régulièrement avec des altérations variées de la tête : comme une énergie semblant en irradier vers l’extérieur, comme si les galets semblaient y entrer par le haut du crâne, comme si sa tête devenait transparente et pas le reste de son corps, comme si elle se fondait dans les banchages, comme si un chien était assis dessus, comme si une grue mécanique s’y était posée, etc. En fait cette balade s’avère très riche en situations variées : un accident de moto, un appel passé à l’épouse, une rencontre avec clochard, une balade dans les hauteurs, faire connaissance avec une enfant qui pleure suite à une dispute avec ses copines, avec une jeune touriste avenante ne parlant que l’allemand, un trajet en train, observer les passants en étant attablé à une terrasse, se faire rattraper par un garçon qui donne un petit papier (le même garçon présent sur la couverture de l’album Passe le temps (1982), rencontrer sa tante et échanger quelques mots, etc. Or Mathieu a fait un pas de côté : lui un homme sans histoire, il décide de faire le travail buissonnier, sans signe avant-coureur, sans idée particulière. Lui qui pouvait rester silencieux, vacant, mais toujours poli. Il se produit un phénomène singulier, ou plutôt un état d’esprit sortant du train-train quotidien : Une autre texture de l’air, d’autres couleurs… Il a l’impression physique de pénétrer dans un espace exceptionnel… Non ! Pas exceptionnel ! Au contraire ! Mais les yeux des gens, leurs oreilles, leurs sens ne sont plus capables de percevoir l’essentiel. Mais aujourd’hui, il traverse des paysages méconnaissables, qui n’ont rien de commun avec les rues qu’il arpente. Il foule des terres qu’ignorent les passants des rues de la ville. Leur plan de Nice et celui de Mathieu ne sont pas superposables. Un message codé existe dans tout ce qu’il voit, entend, vit depuis qu’il est sorti de chez lui. Parfois il a eu l’impression de toucher au but pour aussitôt s’en éloigner. Maintenant il ne cherche plus, il marche. La lumière ocre a tout envahi, vient-elle du ciel, des façades, de la mer ou de l’intérieur de Mathieu ? Un grand calme est en lui. En accompagnant Mathieu, le lecteur fait également l’expérience de ce décalage, de cette autre façon de voir ce qui l’entoure, d’un réel qui n’est pas superposable à celui des individus de la normalité, de la société de consommation. S’il a accès aux quelques pages réunies sous le titre de Derrière les fagots, le lecteur découvre que ce phénomène représenté visuellement par la tête du personnage qui n’est plus fermée, a produit un effet étrange sur le bédéaste. Cette représentation de la tête ouverte, il l’associe à la schizophrénie, et d’ailleurs un grand médecin des hôpitaux lui écrira après avoir lu cette BD, qu’il s’en sert pour parler de cette maladie. De son côté, le lecteur perçoit ce dispositif visuel comme la métaphore de la vision d’artiste, de la sensibilité propre d’Edmond Baudoin. Cette ouverture de la tête agit comme une capacité à ressentir le monde différemment, à y être plus sensible, une forme d’attention différente relevant d’une harmonie avec la réalité des choses, débarrassée du filtre des habitudes et de la normalisation sociale ambiante. Avec cette perception, Mathieu s’émancipe d’une vision du monde artificielle relevant d’automatismes sociaux, réussissant à accéder à une perception non filtrée, ce qui dissipe les dissonances cognitives afférentes. Raboutant la fin du récit en bande dessinée et celle du texte de la nouvelle, le lecteur découvre que les deux se raccorde parfaitement. Ce premier voyage raconte une histoire fort ordinaire d’un homme sortant de chez lui, et faisant le travail buissonnier, flânant au gré de sa fantaisie, sensible à des choses auxquelles il était sourd dans son quotidien normal. La narration visuelle enchante du début à la fin, oscillant entre une capacité descriptive remarquable, et un art de la sensation tout aussi extraordinaire, les deux s’entremêlant et se complétant sans solution de continuité, du grand art. Le lecteur découvre littéralement le monde par les yeux d’un autre être humain, celui de Mathieu, ceux du bédéaste bien sûr… et ceux du romancier qui a écrit la nouvelle faisant office de préface, parfaitement en phase avec l’auteur. Magique.