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Par Présence
Note: 5/5 Coups de coeur du moment
Couverture de la série Et toi, comment ça va ?
Et toi, comment ça va ?

Et surtout, qui va recoller les morceaux de toutes les vies cassées ? - Ce tome contient un échange entre deux auteurs sous forme de bande dessinée, qui ne nécessite pas de connaissance préalable du Liban, et qui parlera plus à ceux qui en dispose. Son édition originale date de 2026. Il a été réalisé par Charles Berberian et Michèle Standjovski, qui alternent les passages, chacun réalisant le scénario, les dessins et les couleurs pour ses propres planches. Il comprend cent-cinquante pages de bande dessinée. Paris, 17 octobre 2024, quel automne ! Charles essaye de ne pas trop suivre les infos. C’est tous les jours l’enfer. Ailleurs c’est l’horreur… En particulier la guerre à Gaza. Ici, c’est Black Friday. Pas une très bonne affaire pour celles et ceux qui sont du mauvais côté du manche. Il repense à la révolution d’octobre 2019 à Beyrouth : Octobre de tous les espoirs et, aujourd’hui, de tous les désespoirs. Et il se souvient d’une photo prise un peu plus tard, en janvier 2020. Celle d’un milicien en train de tirer sur la foule pour la disperser. Il fume en tirant. Il se souvient aussi d’octobre 2021. Des miliciens tirent sur les manifestants qui réclament justice et vérité après l’explosion du 4 août 2020 dans le port de Beyrouth, alors que le Parti de Dieu empêche l’enquête d’aboutir et de désigner les responsables de cette catastrophe. Il se souvient de septembre 1993, d’Yitzhak Rabin et Yasser Arafat. Il repense au 7 octobre 2023. Pourquoi l’automne est-il une saison si belle et si meurtrière à la fois ? Charles se demande comment va Michèle avec tout ce qui se passe en ce moment. Il l’appelle pour prendre de ses nouvelles, lui demande si elle est à l’Alba (l’académie libanaise des beaux-arts) avec ses étudiants. Au l’autre bout du fil, son interlocutrice répond qu’elle est chez, les cours sont pour le moment interrompus mais ils vont reprendre en mode hybride, en présentiel avec possibilité de support en ligne. Charles reprend : les nouvelles qui arrivent en France, de Beyrouth sont complètement surréalistes. Dans une vidéo, on voit un avion atterrir à l’aéroport et un immeuble qui explose en même temps, juste derrière. Michèle acquiesce : c’est surréel, elle se demande par moments si tout ça se passe vraiment… Ou si… Enfin elle croit qu’ils sont tous en train de devenir fous. À une question, elle répond qu’ils sont plus ou moins en sécurité, quoi que… Elle évoque la situation de sa fille : elle était dans un de ces avions qui ont atterri dans un nuage de fumée. Le bédéaste souhaite savoir si elle arrive à dessiner un peu, lui il a du mal à se focaliser en ce moment sur autre chose que l’actualité, il remplit des pages et des pages avec. Elle répond qu’elles sont fortes les pages qu’il poste sur Insta. Là, elle essaie d’en faire une pour L’Orient-Le Jour, mais rien ne sort. Et se focaliser sur quoi que ce soit ? Il vaut mieux l’oublier. Il y a trente-six flash info minute. Et à l’Alba, la cellule de crise change de plan trois fois par jour. Les plans ce n’est pas fait pour eux, ils auront bientôt fait le tour de l’alphabet. Charles lui propose de se lancer dans une correspondance. Sous forme de bandes dessinées, pour raconter ce qu’ils voient. Évidemment, à la lecture de l’objet de cet ouvrage, c’est pas folichon, et le lecteur peut hésiter. Il le feuillète et constate l’alternance de narration avec la différence entre les deux modes de dessins. Il remarque que l’un et l’autre semblent réaliser des dessins dans un registre descriptif simplifié, avec quelques caractéristiques pouvant apparaître comme naïves, et un usage très différent de la couleur entre l’un et l’autre. Ces caractéristiques font ressortir de manière claire quelle séquence a été réalisée par qui. Le lecteur entame le dialogue dont le principe est rapidement posé. Il comprend la différence de situation entre celui qui se trouve à Paris et celle qui se trouve au Liban. La période de réalisation de l’album est explicitement établie dès la première page d’octobre 2024 à avril 2025, c’est-à-dire avant les opérations Fureur Épique des États-Unis et Lion rugissant d’Israël, et Promesse Honnête de l’Iran, lancées fin février 2026. Le lecteur perçoit rapidement qu’il n’a pas besoin de disposer de connaissances particulières sur l’histoire moderne du Liban pour comprendre ce qu’évoquent les deux auteurs. Ces derniers contextualisent leurs remarques à chaque fois, avec les dates si nécessaire. S’il dispose d’une connaissance préalable, il peut percevoir la profondeur de perspective des deux auteurs. L’impression de dessins naïfs se dissipe dès les premières pages : les deux bédéastes retranscrivent leurs ressentis, leurs émotions et leurs états d’esprit, avec leur sensibilité d’une manière adulte, construite, empathique, teintée de la frustration des limites de leur possibilité d’action. La lecture s’avère très aisée, très fluide, facilement compréhensible, et immédiatement ancrée dans les conflits armés. Les choix graphiques font immédiatement sens : la lecture serait trop insoutenable si les bédéastes avaient opté pour une approche plus réaliste. En outre, le lecteur découvre que ces dessins sont porteurs de leur personnalité respective, exprimant leurs émotions et leurs états d’esprit, leur réaction vis-à-vis des situations qu’ils évoquent, des moments qu’ils vivent. Voire certaines expériences relèvent presque de l’indicible. Très vite, le lecteur constate également que le récit, ou la narration, présente une densité impressionnante, tout en se lisant tout seul. L’un et l’autre disent les choses simplement, que ce soit dans leurs mots ou dans leurs dessins, avec leur perspective et leur ressenti. Le lecteur peut aussi bien s’amuser à reconnaître les dirigeants caricaturés, que considérer avec effarement la diversité des missiles utilisés, ou encore apprécier des pages bucoliques ou pleines de couleur pour la respiration qu’elles constituent. Par exemple : de magnifiques paysages à la peinture représentés avec un approche relevant de l’expressionnisme (page huit), une marche calme et apaisante en page quatre-vingt-seize, ou encore une mer calme et étale avec un ciel doux superbe au pastel en page cent-treize. Entretemps, il aura contemplé de monstrueux nuages de fumée, figés, pétrifiés au-dessus de Beyrouth, le plaisir pervers de gouvernements proférant des discours d’une violence inouïe et hallucinants, des secouristes participant à l’évacuation de corps entremêlés, des bulldozers de type Black Thunder (une version sans pilote du bulldozer de combat A9) utilisés pour détruire les maisons des Palestiniens, des étudiants prostrés par des crises de panique, des ruines, des cadavres… une autruche courant sur l’autostrade. Les artistes racontent tout, sans hypocrisie, sans circonvolution, en disant clairement les choses, en dessinant les horreurs. Le lecteur ne doute pas un instant que cette bande dessinée soit née sous la forme d’un projet, tel que présenté dans les premières pages. Il constate rapidement qu’il n’y a pas de redite d’une séquence à l’autre, que nombreux aspects des conflits au Liban sont abordés, ainsi que dans les pays alentours. Chacun leur tour, les dessinateurs font preuve de recul pour montrer une facette différente, avec un travail sous-jacent, de nature analytique ou historique en fonction de la séquence. Le lecteur retrouve de nombreuses tares de la société et de l’état du monde tels qu’il en fait lui-même l’expérience. En pages quinze et dix-sept, l’artiste représente d’abord les gouvernants en train de proférer des horreurs dans les médias, puis les experts militaires qui défilent comme des stars de rock en tournée, sur les plateaux des chaînes télé. La juxtaposition des uns sur une même page, puis des autres deux pages plus loin, fait apparaître l’hypocrisie obscène des uns et des autres, aussi bien la suffisance et l’absence de toute empathie, indispensables pour oser porter des jugements belliqueux sans avoir jamais mis les pieds dans ces zones de conflits, ou même vu les victimes de la guerre. À plusieurs reprises, ils savent mettre en lumière comment la guerre est omniprésente à chaque instant, aussi bien de manière évidente (les explosions, les morts, les traumatismes), que de manière incidente (reconnaître les missiles qui tombent sur les quartiers de sa ville, savoir évacuer rapidement et revenir avec efficacité). À chaque fois, le lecteur sent sa gorge se nouer en voyant ces actions représentées de manière simple, évidente, parce que vécues et devenues banales. Les auteurs ne font pas semblant : ils parlent des guerres qui se succèdent au Liban, des bombardements par Israël, des promoteurs du sionisme comme Theodor Herzl (1860-1904), Leo Motzkin (1867-1933), Yosef Weitz (1890-1972), David Ben Gourion (1880-1973), Rafaël Eitan (1929-2004), Ariel Sharon (1928-2014), Yehuda Vach (1979-), Daniella Weiss (1945-), Itamar Ben-Gvir (1976-). Ils évoquent également les voix juives antisionistes : Ilan Pappé, Nurit Peled-Elhanan, Géraldone Hornberg, Gabor Maté, Rony Brauman, Norman Finkelstein, Gideon Levy, Jean Hazfeld, Ofer Bronchtein, Eyal Sivan. Il est question des déplacés, des personnes qui fuient, des destructions bien concrètes occasionnées par les bombardements, du Hezbollah, des messages d’avertissement du porte-parole arabophone de l’armée israélienne publiés sur X avant un bombardement, de la hiérarchisation de la misère par les médias occidentaux, du caractère sélectif et biaisé de l’empathie, de Fouad Elkoury qui photographie la vie de tous les jours dans une ville déchiquetée par la guerre, de la transmission des valeurs de justice, d’éthique et d’humanisme face à un tel degré d’impunité et à la complicité de la communauté internationale, des massacres Sabra et Chatila et de la responsabilité de Elie Hobeika et Ariel Sharon, de la déclaration de Haruki Murakami au salon du livre à Jérusalem en 2009, de planter des arbres, du jeu des chaises musicales, de son alternative qui consisterait à construire des chaises. Etc. Le lecteur ressent la sensation de faire l’expérience de toutes ces vies, sans lassitude ni désespoir, avec toute l’indignation intacte des auteurs. Et surtout, qui va recoller les morceaux de toutes les vies cassées ? Pas facile de réaliser une œuvre sur la violence de la guerre, des guerres qui se succèdent au Liban, sans faire fuir le lecteur. Standjofski et Berberian le font avec sincérité, simplicité, honnêteté, pudeur et sans hypocrisie. Leur narration visuelle respective exprime leur sensibilité propre, en douceur, et sans fard, des expériences de vie uniques où le conflit armé est devenu un aspect banal de la vie quotidienne, sans rien perdre de son caractère meurtrier, inhumain, traumatisant, horrible. Le lecteur apprécie de passer ce temps avec ces deux personnes prévenantes, emplies de compassion et d’empathie, certainement pas résignées, conscientes de la limite de leurs actions, indignées et révoltées même. Une leçon de vie.

28/06/2026 (modifier)
Par Vaudou
Note: 5/5 Coups de coeur du moment
Couverture de la série Taar le rebelle
Taar le rebelle

Oui, Taar ne peut être que détesté par les lecteurs ayant cédé au marxisme culturel ambiant. Taar ne fait pas l'apologie de la diversité. Taar est bâti comme Musclor ; il ne mange pas de graines. Taar n'est pas un introspectif torturé. Taar aime montrer sa femme au lecteur — j'ai compté 25 plans-cul dans l'album Le Cercle de feu, un record à mon humble avis. Taar a été formé à l'école espagnole du dessin. Avec Taar, on ne voyage pas en low-cost dans les souvenirs d'enfance d'un dessinateur médiocre qui nous raconte sa vie en se grattant le nombril. Non, avec Taar, on voyage en première classe dans un imaginaire baroque peuplé de créatures mythologiques au look bien badass. C'est de l'action pure et du merveilleux au premier degré : une boisson énergisante de fantasy primitive, parfaite pour lutter contre la canicule. Le dessin : si les premiers albums sont plutôt moches — l'épouse de Taar a même droit à un maquillage assez vulgaire —, on trouve à côté de ça des masterclass absolues, comme Le Sablier d'or. Vous aimez la planche avec la sorcière sur son dragon ? Eh bien, Le Sablier d'or, c'est ça pendant 46 pages. Avec un Brocal qui case trois pages successives avec une planche unique au milieu de son récit, juste pour le plaisir de pavoiser. Taar, c'est de la BD sans complexe, d'avant l'époque où l'on a commencé à tout surinterpréter.

28/06/2026 (modifier)
Par Miguelof
Note: 5/5 Coups de coeur du moment
Couverture de la série Gil Jourdan
Gil Jourdan

Encore jeune, j'ai découvert les histoires de Gil Jourdan et je suis immédiatement devenu fan. J'ai tout de suite remarqué une certaine parenté avec le Spirou de Franquin, que Tillieux admirait tant. D'abord dans les dessins si attrayants, dans les décors, les voitures et certains personnages. Mais ici nous avons aussi les cafés et le Paris populeux, les ruelles malfamées. Nous aurons aussi droit à des cargos et à des scènes de quai mémorables, La Bretagne mystérieuse ou encore les environnements exotiques, Amérique latine, nord de l'Afrique ou Extrême-Orient. Les intrigues et les enquêtes sont bien conçues et l'impression de rapidité et d'efficacité est une marque du style. Tillieux s'était fait remarquer auparavant avec sa série Félix, dont de nombreux éléments seront repris ici. Quant aux personnages principaux, Gil Jourdan se distingue par son intelligence de détective et son sérieux, Crouton par son honnêteté mais aussi une certaine manque de perspicacité, et l'ancien cambrioleur André Papignolles, dit Libellule, par ses blagues idiotes et son rire dévastateur! Il ne faut pas oublier la piquante secrétaire Queue-de-Cerise, souvent indispensable dans les situations les plus désespérées. Le découpage de Tillieux traduisait le mouvement à la manière d'un film. Il développera cette approche, nous offrant certaines des plus belles scènes de poursuite de l'histoire de la bande dessinée. En automobile aussi, l'autre grande passion de l'auteur qui en fera l'un des personnages centraux de ses albums, y compris les pannes et des carambolages impressionants. Les automobiles sont représentées avec une grande fidélité, depuis l'admirable Facel-Vega immergée (son premier grand chef-d'œuvre) jusqu'aux nombreuses Renault (que je soupçonne avoir été l'une de ses marques préférées) : Dauphine, Juvaquatre, R8 Gordini ou R16. Les voitures de sport sont également présentes, Maserati par exemple. Très occupé par des scénarios pour d'autres héros, Tif et Tondu, Natacha... Tillieux a confié le dessin de la série à Gos qui s'en est bien sorti, à mon avis. Il pensait reprendre le dessin dans une nouvelle aventure de Gil Jourdan quand il est parti trop tôt. La voiture, encore une fois... Il nous reste un sens du rythme incroyable dans ses histoires et, malgré l'humour, un certain regard corrosif sur la société, le crime et la corruption.

22/06/2026 (modifier)
Par Vaudou
Note: 5/5
Couverture de la série L'odyssée de Marada la louve
L'odyssée de Marada la louve

Marada est un récit de dark fantasy créé en 1982 et publié en France pour la première fois en 1986. Je ne m'attendais pas forcément à retrouver Claremont en tant que scénariste sur ce type d'univers fantastique et mythologique, et pourtant son récit, certes classique, possède une qualité d'écriture qui force le respect. Avec Marada, Claremont livre un portrait de femme d'une grande profondeur psychologique. Au début de l'histoire elle est brisé par un drame, et il lui faut se reconstruire pendant la majorité du récit pour redevenir une combattante redoutable. C'est une vraie leçon de résilience. Le dessin : il faut impérativement avoir la bande entre les mains pour en parler. Les scans ne peuvent retranscrire l'art de John Bolton, dans la lignée directe des plus grands, de Frazzetta à Buscema Grâce à son style hyperréaliste et l'utilisation de la couleur directe, il insuffle une atmosphère charnelle et mystique à cet univers de fantasy mêlé de magie noire. Sa maîtrise du clair obscur vaut le détour, on a l'impression parfois de regarder une exposition de peinture baroque. Et même si les images sont fixes, Bolton sait capturer le point d'orgue d'une action en figeant l'impact sans que cela fasse artificiel. Une grande série de dark fantasy qui semble hélas inachevée, en tout cas au niveau de sa parution en France.

21/06/2026 (modifier)
Par Présence
Note: 5/5 Coups de coeur du moment
Couverture de la série Terrains vagues
Terrains vagues

Les odeurs sur la peau, les courbatures dans le corps. - Il s’agit d’une bande dessinée, indépendante de toute autre, révélant plus de saveurs si le lecteur est partiellement familier avec l’œuvre de l’auteur. Son édition originale date de 1996. Il a été réalisé par Edmond Baudoin pour le scénario et le dessin. Il compte soixante planches de bande dessinées. Il s’agit de la vingtième bande dessinée réalisée par ce bédéaste. Louise et Edmond se tiennent face à face dans un petit appartement parisien, avec une fenêtre où l’on peut apercevoir le sommet de la basilique du Sacré-Cœur. À force de questionner Edmond, les yeux de Louise se sont vidés. Elle cherche des réponses qu’elle ne peut pas trouver dans l’absence du visage de son compagnon. Elle les ferme. Ses paupières ont la couleur de la lavande. Il est fatigué. Il y a mille ans qu’il est là. Elle aussi. Elle attend qu’il fasse quelque chose, n’importe quoi. Il peut l’étrangler s’il veut. Il regarde la cathédrale de Montmartre, il pense à la Commune. Peut-être qu’il devrait la prendre dans ses bras, lui dire : Je t’aime. Lui caresser les seins, mettre son sexe dans le sien à elle. L’âme criminelle il descend l’escalier. Dehors un soleil pâle l’éblouit. Il est happé par l’humanité compacte de Barbès. Il se faufile dans cette multitude qui l’accueille sans savoir qu’elle l’accueille. Il regrette déjà que Louise ne soit pas avec lui. Il a envie de remonter la chercher, l’air est doux. Mais quand elle est comme ça, un peu morte, il faut qu’elle reste seule, comme une bête léchant ses blessures. Il a traversé plusieurs boulevards sans les voir. Un automobiliste l’a insulté. Ici c’est du silence, de la sérénité. Un merle sautille, une brindille dans son bec orange. Ici les gens ont l’air en vacances. Ils sont assis sur les pelouses. Il y a des amoureux un peu bêtes, des gamins habillés de printemps qui demandent des biscuits à leur mère, des moineaux qui attendent les miettes. Edmond cherche un espace disponible sur le gazon. Il s’assoit. Il est l’objet d’une vague de curiosité de la part de ceux qui étaient déjà assis jusqu’à ce qu’un autre inconnu se pose. Ses idées sont molles. La dame, elle, est à trois mètres sur sa gauche, un peu en contrebas le dos bien droit, les yeux mi-clos. Elle n’est pas jeune et très belle. La peau de son visage boit le soleil elle est bien un œuf sans coquille. Derrière, un chien aboie. Lui, il a un doigt dans la tête. Il voudrait aller à côté de cette dame très belle. Il voudrait aller lui demander : Madame, raconte-moi la vie. Elle lui parlerait, il en est sûr. Il l’écouterait longtemps. En l’écoutant, il sait, il comprendrait pourquoi Louise pleure seule dans sa chambre, pourquoi il ne peut pas l’aider, pourquoi ses paupières sont violettes comme de la lavande et pourquoi il a mille ans quand il voit de la lavande. Il comprendrait aussi… Pourquoi ce trait est plus beau que celui-ci. Pourquoi avec des traits et des mots il essaie de mettre sur papier ce qu’il sait n’avoir pas les moyens de mettre. Pourquoi cette ambition démentielle. Pourquoi dire Je t’aime alors qu’on sait qu’on n’y arrivera pas. Mais pour être à côté de la dame il faut qu’il franchisse les trois mètres qui les séparent. À dix, quand il a tourné la tête, la dame se levait pour partir. Elle lui a souri encore une fois, comme un au revoir. C’est du pur Baudoin, avec tout ce que cela comporte de déconcertant, déstabilisant et autobiographique. Tout commence dans le dix-huitième arrondissement, avec un matin où sa compagne du moment semble dans une humeur quasi dépressive. Puis l’auteur va se promener dans le parc de Belleville avec sa magnifique vue sur Paris. Puis le souvenir d’un séjour dans la campagne avec une anecdote improbable (un homme fou qui frappait à grands coups de tête une voiture abandonnée), les retrouvailles en septembre avec sa fille, l’écriture tracée dans le ciel par les martinets, une envie intense de meurtre, des réflexions sur sa façon de raconter une histoire, sur sa préférence pour les traits irréguliers plutôt que bien droits, sur la mort qui se tient là devant, sur le regard qui pétille d’excitation d’un militaire, la sensation sur son corps nu d’un violent orage alors qu’il se tient sur la terrasse de maison de sa mère, etc. Un de ses interlocuteurs lui fait observer qu’il a une drôle de façon de raconter les histoires, ce n’est pas facile à suivre, ça ressemble un peu à un collage incohérent. Ce à quoi le bédéaste répond que Paul a raison : C’est un collage. Il essaie simplement de peindre ce qu’il voit. L’individu ne vit que des fragments d’histoires avec des courts-circuits partout. Il lui semble impossible aujourd’hui de vouloir construire quelque chose avec un début et une fin. Quelque chose de coordonné. Il a l’impression que les individus sont des cobayes d’une civilisation qui leur échappe. Ils vivent de l’inintelligible. Il ne déteste pas cette non-maîtrise. Le sens de son récit lui échappe comme celui de sa vie, celui d’un amour. Il naîtra un peu à son insu de ce collage. Il sera indéfini. Le lecteur fait l’expérience de cette construction qui peut sembler aléatoire, au gré des associations de souvenirs, avec des variations étonnantes également dans la narration graphique. S’il se laisse porter, il peut prendre conscience qu’une image ou qu’une page va lui parler plus que les autres, va avoir pour effet inconscient qu’il ralentit sa lecture. En fonction de sa sensibilité, il peut ainsi être saisi par un sentiment ou une émotion inattendue devant : la croix qui barre le visage de Louise effaçant jusqu’à ses traits, le croquis de la vue depuis le belvédère du parc de Belleville à la fois dans l’esquisse et la précision, une vue épurée d’une digue à Nice avec le phare à son extrémité pour faire ressortir la perspective, un arbre magnifique à la forme torturée déformée par l’anémomorphose, quelques taches évocatrices dans le ciel que le lecteur identifie immédiatement comme des martinets, l’interprétation mortifère du Génitron (œuvre du collectif Nemo, un compte à rebours numérique, à l'affichage lumineux, décomptant les secondes jusqu'au 1er janvier 2000) devant le centre Pompidou, la vision de squelettes dans les nuages de l’orage se déchaînant au-dessus de la maison de sa mère, etc. En tournant une page, le lecteur note qu’il est en train de regarder l’image qui a été reprise pour la couverture. Il se rend compte qu’il n’avait peut-être pas remarqué la trace à peine perceptible de la personne assise sur le banc, effacée de la mémoire d’Edmond. Il constate que le mode de dessins du bédéaste présente à la fois une grande cohérence à l’échelle de l’ouvrage, et à la fois une diversité d’expressions. Pour commencer, ce dessin de couverture fonctionne comme une métaphore de l’absence de l’individu, ainsi que comme un souvenir, et aussi un souvenir en train de perdre de la consistance dans la mémoire du narrateur. De manière tout aussi patente, la représentation des scènes de sexe glisse vers le conceptuel : l’artiste cherche à exprimer l’émotion ou la pulsion qui l’emplit à ces moments. Cela commence par un dessin de la largeur de la page où les traits expriment plus le mouvement des corps qu’un contour anatomique, et s’enchevêtrent, où il oppose la rugosité du contour masculin à la douceur tout en courbe féminine. Puis il se focalise sur un endroit, et le représente en mode expressionniste, ou en tirant vers l’abstraction, pour indiquer que cette fusion provoque des sentiments intenses, relevant de l’animalité. Il se montre honnête quant à cette tendance pouvant relever du fétichisme et d’une forme d’obsession, quand un ami lui fait observer qu’il est tout le temps à la recherche d’une nouvelle partenaire. D’une manière plus discrète et diffuse, le lecteur finit par remarquer que l’artiste prend un grand plaisir à inclure des portraits d’anonymes parmi les figurants. Comme d’habitude chez cet auteur, ce qui semble n’être qu’une suite de moments au fil de sa fantaisie, ou des collages sous l’inspiration du moment présente une cohérence narrative épatante. Il n’y a pas de répétition, il aborde un nombre de sujets et de thèmes impressionnants. Il raconte bien une histoire avec un fil directeur : sa relation avec Louise, un prénom un peu troublant pour le lecteur fidèle, car il s’agit aussi du prénom de la mère de Baudoin. Il aborde donc sa conception de la bande dessinée, que ce soit la notion d’histoire, de structure, et aussi de représentation. Avec une case épatante où il trace un trait au pinceau aux contours irréguliers, et un autre bien droit comme à la règle, en commentant qu’il trouve le premier bien plus beau. Il relate sa relation avec Louise, cette bande dessinée constituant un bel hommage à cette femme, tout en montrant à quel point Edmond lui a été infidèle et n’a pas répondu à ses attentes. Il intègre même un long texte qu’elle a écrit à sa demande sur leur voyage de rupture dans les Cévennes. Il évoque sa propre finitude et ses limites, quand Paul lui fait observer que c’est : Toujours la même histoire recommencée avec les filles. Bientôt Edmond sera vieux. Est-ce sa manière de conjurer la mort cette accumulation ? Des amours qu’il ne finit pas. Une fuite en avant. Edmond dit faire des brouillons de ses bandes dessinées, il fait aussi des brouillons de vies. Il arrête les choses avant la fin… Il a si peur du mot fin ? Et puis très vite il cherche un autre amour. Est-ce son élixir d’éternelle jeunesse ? En parallèle, Baudoin explicite sa motivation, ce qu’il souhaite exprimer à travers son œuvre : il souhaite raconter la vie. À sa fille, il explique sa démarche à partir du vol des martinets : Le cercle vivant qu’ils dessinaient n’était plus un simple vol de dix ou quinze martinets, mais quelque chose qui les dépassait. Comme si ensemble les oiseaux étaient devenus les cellules d’une intelligence inconnue. Ce cercle n’avait pas encore de nom et il lui semblait toucher là à quelque chose d’essentiel. Il avait alors l’impression que l’on a quand on cherche un mot et qu’on croit l’avoir sur la langue. Que voulait dire ce cercle ? Il n’a toujours pas trouvé. La quintessence de l’auteur ! Une diversité extraordinaire dans les représentations visuelles, et dans les thèmes abordés. En même temps une cohérence parfaite : tout est de lui, tout exprime sa vision du monde. Un récit qui ne parle que de lui, ou plutôt un récit où il met en scène le monde tel qu’il le perçoit, avec ses interrogations, et la mise en scène de son propre comportement sans fard ni hypocrisie. Humain perdu dans les terrains vagues de l’existence, des relations, de la mémoire.

20/06/2026 (modifier)
Par Miguelof
Note: 5/5
Couverture de la série Le Complot
Le Complot

À l'époque des théories du complot et des fake news, face à la montée de l'extrême droite raciste et xénophobe un peu partout, ce document ne pouvait pas être plus opportun. L'antisémitisme revient aussi et le travail de Will Eisner dans la reconstitution et la dénonciation des origines de la fraude est remarquable. Je me demande si la bande dessinée est le moyen le plus approprié pour l'objectif proposé. Mais je suppose que pour des causes comme celle-ci, tous les moyens peuvent contribuer positivement. Dans certaines parties, il y a de la lenteur et trop de longueur dans l'exposition des arguments, il pourrait y avoir plus d'esprit de synthèse, mais les dessins d'Eisner ont beaucoup de qualité et d'expressivité, comme d'habitude.

19/06/2026 (modifier)
Par Lodi
Note: 5/5 Coups de coeur du moment
Couverture de la série Fables
Fables

Sous réserve que je n'ai lu qu'un tome de cette série, je pourrais m'arrêter à cette formule lapidaire : j'adore ! Mais développons. L'idée de base est aussi bonne que celle de Sandeman, sauf que d'après ce que j'ai vu à la Bibliothèque, rien n'est mal dessiné comme dans Sandman. Les dessins donc ? Clairs, dynamiques, des images supportant la relecture. Disons-en autant des dialogues ! Donc les personnages de Fables se réfugient à New York, et les cartes sont redistribuées : les plus sympathiques ne sont pas forcément ceux qu'on croit. Eux, les personnages qui font rêver, s'adaptent dans notre réalité, et vivent dans la nostalgie de leur pays perdu. Plus raisonnables que nous, ils se sont tous réconciliés pour repartir de zéro, sauf qu'il y a une différentiation sociale, mais pas celle qu'on attend. Tout est logique, mais pas téléphoné et on trouve des pépites d'humour avec une prime pour le cochon. Cerise sur le gâteau, la conclusion de l'enquête et la décision de l'autorité ne manquent pas de talent.

17/06/2026 (modifier)
Par Vaudou
Note: 5/5
Couverture de la série Kingdom
Kingdom

"Bonjour monsieur le libraire, je cherche un shonen dont l'intrigue s'étire indéfiniment comme One Piece mais avec un dessin 100 fois plus stylé." "Tenez voici Kingdom, bonne lecture" Kingdom revisite de manière épique et romancée une période charnière de l'histoire chinoise : la période des Royaumes Combattants au IIIe siècle avant J.-C.), c'est à dire l'unification des sept royaume de Chine par le royaume de Quinn. 77 tomes plus loin, Quinn a seulement conquis un autre royaume... Vous allez connaître le bonheur avec Kingdom, avant de connaître la souffrance liée au manque. La narration est ultra basique : un arc de politique/stratégie suivie d'un arc de bataille et on recommence éternellement. Mais quelle aventure ! On est face à un auteur, Yasuhisa Hara, qui a parachevé le sens du mot épique. Le chétif Shin qui démarre comme simple chair à canon et devient général, c'est nous ! Tous les codes shonen sont réunis (l'amitié plus forte que tout, le surpassement de soi même, la résilience face aux difficultés...) mais cette fois ci associée à une violence des batailles typique du seinen. Un manga indispensable, mais réservé au lecteur courageux, paré à l'éventualité de ne jamais lire la fin.

14/06/2026 (modifier)
Par Vaudou
Note: 5/5 Coups de coeur du moment
Couverture de la série Evol
Evol

Il l'a fait. Plus de 10 ans après Soil, Kaneko a réussi à produire une oeuvre aussi dense et cohérente. Une lecture qui vous fait enchaîner une dizaine de tomes avant de pouvoir s'arrêter, enfin repus. Ce n'est pas que les mini séries comme Deathco ou Wet Moon avaient démérité, loin de là. A l'instar de son oeuvre séminale, Bambi Remodeled (Bambi), ce sont des réalisations marquantes qui brillent intensément dans la galaxie du manga. Mais ces mini séries de quelques tomes étaient des étoiles filantes qui nous laissaient trop vite orphelins du talent du maître. Et puis arrive Evol, publié en France entre 2023 et 2026, dans les pas de la parution au Japon, qui nous montre un Kaneko en grande forme avec une inspiration restée intacte. La recette ne change pas fondamentalement et repose sur plusieurs piliers : Une narration sous tension, des anomalies du quotidien, un fantastique lynchien qui nous montre des personnages vivrent une expérience cathartique, pour ensuite se transformer en électrons libres enfin aptes à briser un système complètement fermé. Éloge de la révolte. L'utilisation des super héros à la sauce Kaneko n'est pas inédite. Après tout son premier personnage, Bambi, était quasi invincible. Comme pour un film de Lynch, on spéculera pendant des heures sur la fin et ses mystères. Côté dessin, on retrouve ce sens de l'esthétique aigu, avec des aplats de noir profond et un refus des trames de gris classiques. Le découpage est à couper le souffle. Une prouesse artistique pour les autres, la normalité pour Kaneko. Un grand manga.

14/06/2026 (modifier)
Par Michefra
Note: 5/5
Couverture de la série La Route
La Route

La route s’ouvre sur un nuage de fumée. En parcourant les premières pages de l’ouvrage de Manu Larcenet, j’ai rapidement eu la sensation que les bruits autour de moi s’arrêtaient pour laisser place à un simple bruit de vent et de désolation. Puis j’ai parcouru avec un père et son fils des routes désertes, exploré des lieux abandonnés à la recherche de vivres en espérant survivre quelques jours supplémentaires. J’ai ressenti l’angoisse de croiser d’autres survivants, la nécessité de se cacher constamment et espérer ne jamais être découvert. La Route est une BD qui ne se contente pas de nous raconter une histoire dans un monde post-apocalyptique : elle nous fait vivre les émotions ressenties par ses personnages. Lorsque l’on observe passer un groupe armé, les corps mutilés, les chaînes, les femmes enceintes, nous n’aurons pas plus d’explications sur l’origine et le fonctionnement de ce groupe. Cette absence d’explication force notre cerveau à expliquer ce qui ne l’est pas et alors l’angoisse s’installe en nous. Quelques gros plans sur des conserves, des pâtes, une canette de soda, des médicaments et l’on ressent le soulagement, la sécurité et le réconfort d’un logis inespéré. Le médium bande dessinée est parfaitement utilisé. Les dialogues se font rares et le dessin se suffit souvent à lui-même pour raconter l’histoire et transmettre les émotions. En refeuilletant l’album, je me suis surpris à rester bloqué sur plusieurs planches tant chaque case semblait raconter quelque chose. Si La Route me marque autant c’est parce qu’elle me rappelle pourquoi j’aime autant la bande dessinée, elle me rappelle que le dessin peut raconter une émotion sans utiliser de mot. Le format BD semble ici tellement naturel qu’on en oublie que La Route est avant tout un roman.

12/06/2026 (modifier)