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Par Miguelof
Note: 5/5 Coups de coeur du moment
Couverture de la série Spirou et Fantasio
Spirou et Fantasio

Si je devais voter pour les 10 meilleurs albums de BD de tous les temps, 5 seraient probablement des Spirou et Fantasio de Franquin. Si je ne pouvais en garder qu’un pour le reste de ma vie, ce serait Spirou et les Héritiers. C'est l'aventure à l'état pur, oui, mais aussi la poésie, les sentiments, la véritable amitié entre Spirou et Fantasio, la rivalité avec Zantafio, le dépassement de tous les défis, c'est l'émerveillement constant ! Le dessin de Franquin est tout simplement parfait. Entre Les Héritiers et QRN sur Bretzelburg, je crois que nous avons le meilleur de toute la BD franco-belge. Panade à Champignac et Tembo Tabou sont des cas un peu à part... je pense que Franquin n'était plus vraiment là et voulait faire d'autres choses. Mais tout est tellement bon que ça compense largement, en termes de note, le reste de la série et quelques auteurs que je n'apprécie pas autant. Le mouvement, les expressions, les décors, les effets comiques, chaque détail de l’esthétique : de l’architecture aux voitures ! Ah, les voitures de Franquin ! Je suis toujours passionné par les Turbot : j’ai construit et peint les modèles à l’échelle 1/43. Je suis très fier de ce que j’ai fait, meilleurs que ceux vendus dans le commerce, pardon pour mon manque de modestie. Mais tout le monde est d'accord : personne n'a réussi jusqu'à aujourd'hui à dessiner des vélos comme Franquin. Chaque année, en regardant le Tour de France, je ne peux pas m'empêcher de penser à la course dans La Mauvaise Tête! Il y a aussi un aspect social et politique dans les histoires : l’horreur de l’autoritarisme et de l’abus de pouvoir. C’est explicitement assumé dans Le Dictateur et le Champignon ou dans QRN. Mais même dans d’autres épisodes, de façon plus brève, l’impatience face à l’autorité et à la bureaucratie se manifeste. Le combat avec les douaniers dans Les Voleurs du Marsupilami est brillant ! Les personnages introduits par Franquin sont fondamentaux. À commencer par le comte de Champignac, ses champignons et ses inventions géniales. Un peu de folie aussi : j'adore La peur au bout du fil ! Le metomol me fait rire tout le temps aussi. J'admire beaucoup Seccotine, sa personnalité, son initiative et l'irritabilité qu'elle provoque chez Fantasio, c'est hilarant ! Une fille en avance sur son temps ! Mais évidemment, le Marsupilami est la grande trouvaille de Franquin, preuve de son génie, si encore il fallait une de plus. Le nid des marsupilamis, à lui seul, même si Franquin n'avait rien fait d'autre dans sa vie, vaudrait la note maximale pour la série et l'auteur ! Je dois avouer que je ne suis pas un grand fan des histoires avec Zorglub. Je trouve le personnage agaçant et malgré toute la panoplie technologique et la participation de Greg au scénario, les histoires sont un cran en dessous de celles purement franquiniennes (ça existe ?). Bien sûr que j'ai continué à tout lire, 57 tomes jusqu'à présent, non ? Sans compter les hors-série et les séries dérivées. J'ai tout lu, je crois. J'ai lu quelques histoires de Rob-Vel, presque toutes celles de Jijé. Fournier, Nick et Cauvin, Tome et Janry, Morvan et Munuera, Sophie Guerrive et j'en oublie, même les Spirou un peu à part, comme celui de Chaland et quelques expériences supplémentaires. Tout, pour moi, vaut entre 2 et 3 comme note. Il y a quelques albums un peu étranges comme Luna Fatale ou Machine qui Rêve. À mon grand regret, rien n'a réussi à s'approcher de « mon » Spirou. J'aime beaucoup les dessins de Schwartz dans les épisodes les plus récents, je garde mon espoir vivant. Je pense que les éditions Dupuis auraient dû, depuis longtemps, séparer les auteurs, comme elles le font maintenant avec « Le Spirou de... ». Ce serait beaucoup plus sérieux !

17/08/2026 (modifier)
Par Présence
Note: 5/5 Coups de coeur du moment
Couverture de la série La Montagne du Tao
La Montagne du Tao

Mais la voie du Tao n’est-elle pas la voie du changement ? - Ce tome contient une histoire complète indépendante de toute autre, au cours de laquelle sont exposés les grands principes du Tao. Son édition originale date de 2024. Il a été réalisé par Yohan Cœurderoy Radomski pour le scénario, et par Lorenzo Chiavini pour les dessins et les couleurs. Il comprend cent-vingt-quatre planches de bande dessinée. Il se termine avec un texte intitulé Pour aller plus loin, et un QRcode pour découvrir sur internet des vidéos sur les trois pratiques décrites dans l’album. Shanghai, printemps 1937, après deux mois de traversée, voilà Fanny Cœurderoy enfin parvenue au bout du monde, dans cette cité fascinante dont le nom l’a tant fait rêver. Descendue à quai, elle est abordée par un homme d’une trentaine d’années qui s’enquiert de son nom. La jeune femme ayant répondu, il lui fait la remarque qu’elle est devenue un joli bout de femme. Il s’agit de Hugues de Rochefort, l’associé de son père, venu pour l’accueillir. Dans un pousse-pousse, il lui demande quelle est la curiosité qui l’amène à Shanghai. La jeune femme répond qu’elle s’intéresse à la culture chinoise depuis déjà quelques années et qu’elle apprend le mandarin. Elle ajoute qu’il n’a pas été aisé de convaincre son père de ce voyage. De Rochefort a l’air ravi de l’arrivée de Fanny. Il a loué pour elle un joli logement près de chez lui. Elle prend les clés, et s’installe. Après s’être mise à l’aise, elle prend place dans un transat sur la terrasse et repense à son voyage : Marseille, Port-Saïd, Suez, Djibouti, Colombo, Singapour, Hong Kong, Shanghai, quel voyage ! Elle se demande si elle ne rêve pas, après tout elle est peut-être encore à Paris. Alors qu’elle a étalé une carte sur ses genoux et qu’elle savoure une cigarette, un serpent se redresse à partir de la carte, surpris qu’elle ne sache pas encore qu’il n’y a pas de différence entre le rêve et la réalité. Elle ne semble pas surprise de le voir, il lui rappelle que c’est lui, le souffle de vie, qui l’a guidée jusqu’ici. Les jours suivants, Hugues fait découvrir à Fanny, la vieille ville si pittoresque., sa passion pour les courses, et les nuits blanches avec ses amis fêtards. Le lendemain, elle a rendez-vous pour ses études à la bibliothèque jésuite de Zikawei. Un bibliothécaire lui présente Wang Taiming, un homme qui connaît leur culture traditionnelle par cœur. Le jeune homme demande en quoi consiste les recherches de Fanny Cœurderoy, ce à quoi elle répond qu’elles portent sur des poèmes de la dynastie Song. Elle se demande pourquoi certains poètes décrivent les paysages sans évoquer les sentiments qu’ils éprouvent. Wang répond que c’est parce que, dans la culture du Tao, l’environnement n’est pas séparé des humains qui l’habitent, tout est animé du même souffle de vie. Il continue : Le poète qui ne parle pas de lui mais du paysage permet ainsi au souffle de vie de mieux entrer dans son cœur, alors le souffle de vie peut vraiment agir en lui. À la fin de la visite, il la raccompagne au centre-ville en voiture. La montagne du Tao : deux possibilités, soit le lecteur va découvrir une sorte d’aventure reposant de plus ou moins près sur le principe du Tao, soit il s’agit d’un livre à visée pédagogique pour vulgariser le principe au cœur du taoïsme. Dans les deux cas, il peut craindre soit une approche artificielle purement cosmétique, soit une entreprise trop ambitieuse incapable de rendre compte d’une immense culture étrangère. S’il jette un coup d’œil au texte de la quatrième de couverture, il peut également craindre une forme de prosélytisme pour les médecines alternatives, car il commence par : Qu’elle soit traditionnelle, alternative, allopathique ou homéopathique, la médecine que chacun utilise révèle les liens que l’on tisse entre le corps, l’esprit et le monde. Les auteurs ont choisi de commencer par un ancrage très précis dans l’histoire : printemps 1937 à Shanghai. Le lecteur est amené à suivre une jeune femme en provenance de France pour étudier la culture chinoise. Elle bénéficie d’un premier guide, Wang Taiming, qui l’emmène dans un village de la montagne dite du Tao, où elle peut observer des pratiques traditionnelles, bénéficier de ses bienfaits, et apprendre des enseignements des praticiens. Les auteurs mêlent ainsi le récit du séjour de Fanny, à des moments d’exposition concis et digestes sur différentes facettes du Tao et de la culture afférente. L’ouvrage remplit son office de vulgarisation de manière élégante et solide. Le lecteur tombe immédiatement sous le charme de la narration visuelle. L’artiste œuvre dans un registre descriptif et réaliste, avec un degré significatif de simplification, en particulier pour les visages ce qui rend les personnages plus vivants, avec une palette de couleurs évoquant parfois le pastel, ce qui peut donner une sensation de conte. Sous des dehors tout public et sympathiques, la reconstitution historique s’avère solide et bien documentée. Une case occupant les deux tiers supérieurs de la première planche avec la vue du port de Shanghai, l’arrivée de l’imposant navire, les tramways, les buildings, etc. Puis dans les rues, le lecteur peut voir le pousse-pousse, une voiture, les façades des immeubles. Et encore d’autres rues par la suite. Les représentations différent de photographies par l’absence de détails relevant de la voirie ou des différentes dimensions de l’urbanisme, tout en comprenant des éléments concrets comme une statue, des passants vaquant à leurs occupations, des enseignes en mandarin, etc. La représentation de Shanghai prend un tour plus dramatique en fin de récit, avec l’attaque par les Japonais le quatorze août 1937 : immeubles éventrés, décombres encore fumants, civils transportés sur des civières, etc. Dans la dernière partie, le lecteur a la surprise de découvrir une belle vue des toitures en zinc de Paris avec la tour Eiffel en arrière-plan, un pavillon à Neuilly, un bateau mouche avec ses touristes remontant la Seine. Les dessins montrent ces différents endroits avec une consistance certaine, donnant la sensation au lecteur de pouvoir s’y projeter même s’il ne s’agit pas d’une reconstitution de type photographique. La majeure partie du récit se déroule dans le village sur la montagne du Tao, ou dans ses environs. Le dessinateur apporte le même savoir-faire pour représenter ces lieux, aussi bien extérieurs qu’intérieurs, avec le même équilibre entre éléments concrets simplifiés et impressionnisme. Le voyage commence en voiture pour monter dans des routes de moyennes montagnes : de magnifiques côteaux verdoyants, même s’il n’est pas possible d’identifier les essences présentes dans la végétation. La promenade continue à pied, avec des montagnes déchiquetées dans le lointain et une végétation qui semble passer des arbustes aux arbres. Les maisons du village apparaissent au sommet d’un long escalier sur un large plateau rocheux. L’artiste maintient ce fragile équilibre entre réalité concrète et paysage flirtant avec l’image d’Épinal, l’exotisme apporté par le regard occidental. Le lecteur découvre toute l’intelligence d’une telle approche lorsque le guide fait apparaître comment le positionnement dudit village respecte les principes nécessaires pour être protégé par les quatre esprits (Guerrier noir, Tigre blanc, Dragon d’azur, Phénix rouge). Lorsque le récit passe en mode didactique, le registre de la narration visuelle accentue un peu plus l’importance de la couleur pour quitter le domaine descriptif en toute douceur. S’il a déjà tenté de se renseigner sur le Tao dans une encyclopédie, le lecteur a pu faire l’expérience de la difficulté de comprendre des principes qui relève d’une autre culture très riche. Le présent dispositif narratif s’avère particulièrement intelligent : le personnage principal arrive avec l’envie d’apprendre, elle se retrouve dans un milieu traditionnel, avec un guide attentionné et secondé par d’autres, ainsi qu’avec un européen vivant sur place depuis plusieurs années, toujours attaché à la culture européenne. Étant ouverte d’esprit, Fanny Cœurderoy accepte bien volontiers d’écouter et de reconnaître les bienfaits pour elle de l’acupuncture et de moxibustion. Les auteurs introduisent progressivement les notions l‘une après l’autre, en prenant soin de signaler leur interdépendance. Le premier contact s’établit avec le caractère chinois pour Tao, et une explication de sa constitution, ainsi qu’un premier sens. Puis il est question de Yin et de Yang. Puis elle doit être soignée par acupuncture et moxibustion. Viennent ensuite le principe du Qi (ou Chi), et des pratiques comme la Qi gong, le Feng shui, le Wushu, ou encore le Taijiquan (Tai-chi-chuan). Le mode narratif évite toute forme d’appropriation culturelle, et met en scène que ces pratiques s’intègrent dans un tout culturel cohérent. Cette façon de procéder fonctionne admirablement pour appréhender cette notion dans une démarche holistique. Les auteurs commencent doucement en répondant à la question qu’est-ce que le Tao : C’est la voie du retour au naturel, à la vie qui nous anime et nous régénère sans cesse. Puis ils établissent le fait qu’il s’agit de plusieurs pratiques pour entretenir ce souffle de vie qu’on retrouve partout dans le monde autour de soi. Acupuncture, massage, gymnastique, art martial, diététique, Feng shui dans une maison ou en dehors. Ou même écrire une poésie parlant de la nature, faire une peinture, une calligraphie. Bien sûr, certains Taoïstes pratiquent la religion ou la philosophie, mais souvent on se méfie de ce qui est trop intellectuel. Le principe du Tao ainsi posé dans le contexte d’une vaste culture, tout le reste en découle tout naturellement, de la cosmogonie à la calligraphie, sans autre jugement de valeur que celui d’une histoire plurimillénaire. Pas évident d’expliquer un concept aussi vaste que celui du Tao. Les auteurs combinent le cheminement d’apprentissage d’une jeune femme, avec des phases d’exposition mises en scène. La narration visuelle utilise pleinement les possibilités de la bande dessinée, de manière plus sophistiquée que l’illustration ou l’animation d’un texte se suffisant à lui-même. Les dessins sont très agréables à l’œil par leur apparence tout public, tout en présentant un solide niveau d’information et une reconstitution historique consistante. Le lecteur de culture occidentale en ressort avec une bonne compréhension de la démarche du taoïsme, disposant des éléments lui permettant de se forger son avis personnel. Il comprend également des déclarations comme : Le vide c’est la vie, ou La voie du Tao n’est-elle pas la voie du changement ? Vulgarisation et acculturation réussies.

17/08/2026 (modifier)
Couverture de la série Les Indes fourbes
Les Indes fourbes

Si je devais choisir UNE BD dans mon top, ce serait probablement celle-ci. Et ça fait plusieurs années que ça dure. Les Indes fourbes est une rare réussite d’aventure, d’humour et de rebondissements. La construction de la timeline, la manière de jouer avec le lecteur, de lui montrer certaines choses puis de les recontextualiser, est d’une finesse remarquable. Le personnage central est absolument délicieux à suivre, mais tout ce qui gravite autour de lui est suffisamment travaillé pour donner de l’épaisseur à l’ensemble. C’est typiquement le genre d’œuvre qui se passe presque d’un long avis, tellement tout paraît cohérent, bien ficelé et soigneusement exécuté. En lisant, on a parfois l’impression que tout est facile, évident, naturel. Et c’est justement là que se révèle tout le travail brillant derrière cette apparente simplicité. Pour terminer, le dessin se passe de mots. Guarnido est simplement à la hauteur de ce chef-d’œuvre global de bande dessinée.

13/08/2026 (modifier)
Couverture de la série Ulysse & Cyrano
Ulysse & Cyrano

Si je laisse parler la tête, c’est un solide 4/5 ; si je laisse parler le cœur, on est plutôt à 5/5. C’est clairement le genre de récit que j’aime : feel-good sans en faire trop, bien rythmé, agréable à lire, mais avec suffisamment de fond pour ne jamais tomber dans la simple histoire réconfortante. Il y a de la critique, du questionnement, une vraie réflexion sur les choix de vie et ce qu’on attend de nous, mais tout cela reste très naturel. Le scénario avance avec beaucoup de fluidité et s’appuie sur des personnages certes un peu archétypaux, mais juste ce qu’il faut : ils sont suffisamment bien ficelés pour qu’on s’y attache sans avoir l’impression de voir défiler des clichés. L’ambiance et les décors participent énormément au plaisir de lecture et donnent un vrai corps à l’ensemble. C’est typiquement le genre d’histoire qui pourrait donner un film français à succès. Sauf qu’ici, elle profite en plus d’un très beau dessin et de tout ce que la BD permet en matière d’atmosphère et de rythme. Difficile de demander beaucoup plus.

12/08/2026 (modifier)
Couverture de la série Virgile
Virgile

Gros coup de cœur. Virgile parle de l’humain dans toute sa complexité, avec une subtilité assez remarquable. Malgré la gravité des sujets abordés, Zidrou garde constamment une forme d’humour et de légèreté qui empêche le récit de devenir pesant. Et c’est sans doute là que se trouve le véritable brio de l’œuvre : ce n’est finalement pas tant une histoire sur la mort ou la fin de vie qu’une histoire sur la vie. La tétraplégie permet notamment d’aborder de manière très concrète ce décalage étrange entre le corps et l’esprit : vivre dans une machine cassée sans l’être soi-même dans sa tête. Le sujet est dur, mais traité sans pathos inutile. Autour de Virgile, les personnages sont tous remarquablement construits. Chacun possède ses facettes, ses failles, son humanité, et surtout chacun apporte réellement quelque chose au récit. Le dessin de Lucy Mazel accompagne parfaitement cette approche. Il est beau, doux et presque mélodieux, avec une sensibilité qui ne cherche jamais à prendre le dessus sur le récit mais vient au contraire le prolonger et le sublimer. Une œuvre profondément humaine, légère sans être superficielle et émouvante sans jamais forcer l’émotion.

12/08/2026 (modifier)
Par Présence
Note: 5/5 Coups de coeur du moment
Couverture de la série Le Petit Maire
Le Petit Maire

Le maire, c'est la République au village. – Jules Ferry - Ce tome contient une forme d’exposé biographique, indépendant de tout autre, ne nécessitant aucune connaissance préalable. Son édition originale date de 2026. Il a été réalisé par Laurent Turpin pour le récit, par Turpin et Olivier Berlion pour l’adaptation du récit et les dialogues, par Berlion pour le dessin, et par Christian Favrelle pour les couleurs. Il comprend cent-vingt-six planches de bande dessinée. Il commence par une introduction de deux pages de M. Turpin, maire de Sandemont. La France est le pays d’Europe comptant le plus de communes : 34.964, dont 34.805 en métropole, recensées par l’INSEE. Parmi celles-ci, plus de la moitié (18.582) ont moins de 500 habitants. Saudemont, municipalité rurale des Hauts-de-France, située dans le triangle Arras-Douai-Cambrai, en fait partie. Bienvenue chez Laurent… Avec un peu plus de 420 habitants, ce village ch’ti est composé d’anciens ou d’enfants d’anciens du village, qui se connaissent tous. Et de nouveaux venus qui s’intègrent grâce à leurs enfants (écoles et activités comme Halloween, carnaval, père Noël…) et aux diverses festivités qui leur sont proposées (ducasse, fête de la Bière…). Comme la majorité des communes rurales, Saudemont est un village à dominante agricole, ce qui lui garantit une qualité de vue reconnue… Mais peu de ressources financières, à la différence des bourgs industrialisées qui récupèrent des attributions liées aux activités professionnelles présentes ou passées. Saudemont dispose d’un riche patrimoine matériel, notamment un clocher classé monument historique depuis 1928. Mais aussi les fameux Anges de Saudemont, deux statues en bois polychrome datant de la fin du XIIIe siècle et dont les originaux sont désormais au musée des Beaux-Arts d’Arras. Dans une des chapelles du village, des répliques réalisées à l’identique par les ateliers du Louvre sont exposées. Saudemont a aussi un patrimoine vivant avec son élevage de chevaux Trait du Nord (c’est le nom de cette espèce bien particulière). Ces puissants chevaux tractionnaires sont utilisés pour aider au débardage ou à la place des engins motorisés. Succès assuré quand ils sortent pour balader petits et grands, mais aussi le père Noël, dans les rues de Saudemont. Depuis 2022, Saudemont est devenu Village Patrimoine, un label national mettant en avant la richesse patrimoine des communes de moins de 2.500 habitants. Quelques autres villages aux alentours sont également labellisés, grâce à la richesse naturelle que sont leurs nombreux marais pour les uns ou encore le patrimoine mémoriel de la Première Guerre mondiale pour les autres. Voilà, fin de la visite ! Devenir un petit maire. Laurent Turpin est revenu vivre à Saudemont en 2017, dans la maison que sa famille occupe depuis la fin du XIXe siècle, pour se rapprocher de ses parents dont la santé était fragile. Le monument aux morts recense deux de ses aïeux. Et le cimetière pourrait lui servir d’arbre généalogique à lui tout seul. Son grand-père (résistant notoire) a occupé la fonction d’édile municipal de 1956 à sa mort, en 1978. Et son frère, enfant du village, est revenu y vivre dans les années 1980 avec sa mère, jusqu’à leur dernier souffle. Tous les deux… En 2019… Dans son introduction, le petit maire, explique sa démarche : Ce livre n’est qu’un témoignage personnel (parfois un peu romancé…) ; il manque sûrement beaucoup d’événements que vivent tous les petits maires (ils sont tellement nombreux) au quotidien. L’idée n’était pas de faire un recensement exhaustif des situations vécues, plutôt d’expliquer la fonction de maire rural et de l’illustrer en puisant dans l’éventail de ses actions et de ses responsabilités, parfois subies. Il est aujourd’hui utile de faire connaître et de valoriser ce statut, afin d’expliquer dans quelle mesure l’implication de tous les maires est fondamentale pour le fonctionnement de la démocratie, au-delà des simples discours. […] Les petits maires luttent au quotidien pour apporter à leurs administrés la qualité de vie qu’ils recherchent en vivant depuis des années dans leur village ou en venant s’y installer. Les liens de proximité sont notre fortune humaine, nous ne voulons pas la gaspiller. Alors, nous agissons à tout instant pour donner une réalité au mieux vivre ensemble. Ainsi le maire de Saudemont se présente puis raconte sa propre démarche, son lien avec la commune de Saudemont, de son élection, jusqu’à son interrogation sur se représenter ou non, en six chapitres : Devenir un petit maire, Les premiers pas, Petit maire, matin, midi et soir…, La vie communale, L’action supracommunale, Se représenter ou pas… Cette bande dessinée se trouve donc à la croisée du reportage, de l’autobiographie et de la vulgarisation, concernant la fonction de maire d’une commune de moins de mille habitants, ce qui conduit l’édile à se qualifier lui-même de petit maire. Toutefois dans l’introduction, il souligne que les problématiques sont les mêmes que celles des grandes villes (mobilité, identité, sécurité, services, vivre-ensemble, etc.), juste avec moins de moyens. Il continue avec un autre propos souvent entendu : Même s’il y a des communes de petite taille, il n’y a pas de petite commune. Et il ajoute : Certes, mais il y a de petits maires, ceux qui ne bénéficient pas d’une administration, d’une ingénierie ou d’une logistique suffisantes pour gérer les affaires, même courantes. Pour réaliser cette narration, il s’est associé avec un bédéaste qui réalise des dessins dans un registre descriptif et réaliste. Les dessins apparaissent légèrement simplifiés, avec une approche naturaliste. Un peu comme le maire, l’artiste sait tout faire, ou en tout cas tout représenter, quel que soit le domaine d’activité évoqué. L’ordinaire d’un commune rurale et le quotidien d’un maire : une chapelle du village, le patrimoine naturel tel qu’un marais, le cimetière, le monument aux morts, des champs, les maisons du la commune, la salle des fêtes, le bureau du maire, une vue aérienne du village, la cuisine, la salle à manger et le jardin du maire, les rues de la ville envahies par une coulée de boue, l’école avec ses salles de classe et sa cour, les bureaux de la préfecture, le parc récemment rénové, l’église, une ducasse, etc. Les dessins sont rehaussés par un lavis gris venant souligner certains éléments visuels, et par les couleurs bleu et rouge qui viennent encadrer le blanc de la feuille pour les écharpes tricolores et le drapeau français, faisant ainsi discrètement ressortir la dimension républicaine de ce témoignage. Le lecteur ressent vite la qualité de la coordination entre le maire et le bédéaste. Ils ont investi un temps important pour que le résultat soit une vraie bande dessinée, plutôt qu’un texte illustré ou un récitatif avec des images figées. M. le Maire apparaît dans la plupart des planches, ce qui est cohérent avec le fait que toutes les demandes des habitants lui sont directement adressées et qu’il est perçu comme la ressource de proximité immédiatement disponible à toute heure du jour et de la nuit. En plus de montrer les différentes facettes de la ville et des activités du maire, la narration visuelle met en scène les habitants dans leur demande, ainsi que les adjoints et les conseillers, les services de la préfecture. Sans s’en rendre compte, le lecteur bénéficie d’une visite privilégiée du quotidien de la commune, dans toute sa banalité, et également toutes ses particularités. S’il a déjà eu l’occasion de s’intéresser aux actions d’un maire et à leur diversité, le lecteur se trouve en terrain familier, et il peut apprécier la qualité de la description qui est faite. Au moment de la sortie de cet ouvrage, le maire reste l’élu disposant du taux de confiance le plus élevé chez les citoyens. À l’opposé des grandes affaires faisant la une des journaux, le lecteur suit un élu dans ce que sa charge a de plus concret et de plus quotidien. Les auteurs passent en revue les différents domaines dont il assume la responsabilité avec les conseillers, de l’état civil à la sécurité, en passant par l’accompagnement aussi bien des personnes âgées que des citoyens subissant la fracture numérique. Ils montrent concrètement différentes actions, que ce soit l’identification d’un corps en cas d’accident de la route que l’organisation d’une fête communale, en passant par des moments compliqués comme la réouverture des classes à l’issue du confinement dans le contexte du COVID-19. Au travers des tâches réalisées, se brosse le portrait d’une charge, de convictions et de motivations. L’omni-disponibilité attendue par les citoyens, et considérée comme normale, n’a de sens qu’au regard de ce qui anime l’élu : renforcer les liens et humains et favoriser la transmission civique. Il conclut son témoignage par le bilan de ce qui a été réalisé : c’est extrêmement gratifiant de contribuer au bien-être des gens. Dans ce monde toujours plus individualiste, partager un sourire, un regard bienveillant ou simplement un Bonjour est à chaque fois une victoire qui donne du sens à son engagement. Et puis il est entouré d’une équipe formidable prête à poursuivre cette aventure humaine et citoyenne. Petit maire : en rien une expression méprisante ou de condescendance, un terme indiquant qu’il s’agit d’un élu dans une petite ville, de moins de mille habitants. Élu et bédéaste ont travaillé main dans la main pour raconter cette fonction depuis la naissance d’un projet chez un citoyen avec des convictions et qui va présenter une liste, jusqu’à l’heure du bilan et à la question de se représenter. Ils racontent à la fois le parcours du maire, et à la fois les missions dont il est responsable vingt-quatre heures sur vingt-quatre. En fonction de son intérêt pour le sujet, le lecteur découvre cet engagement et ces responsabilités, ou il conforte ses connaissances avec l’exemple du maire de Saudemont, commune française située dans le département du Pas-de-Calais en région Hauts-de-France. Une belle rencontre avec un maire, l’élu préféré des Français.

12/08/2026 (modifier)
Couverture de la série L'Or et le Sang
L'Or et le Sang

J'ai absolument dévoré cette série. L'Or et le Sang réussit un équilibre assez remarquable entre récit d'aventure, franche camaraderie et propos beaucoup plus profond. Le scénario est brillant, rythmé sans être précipité, avec ce qu'il faut de légèreté et de drame pour ne jamais tomber ni dans la fresque historique pesante, ni dans l'aventure superficielle. Le principal point fort reste à mes yeux les personnages. Ils sont particulièrement bien écrits : cohérents dans leurs motivations, attachants sans être lisses, et surtout capables d'évoluer réellement au fil du récit. Leur relation donne énormément de vie à l'ensemble. En parallèle, la série aborde avec beaucoup de finesse des thèmes plus lourds : colonialisme, pouvoir, idéalisme, liberté ou encore rapports de domination. Le propos est présent et parfois assez critique, mais jamais asséné. Le dessin n'est pas forcément ma tasse de thé au premier abord. Son style assez original peut surprendre pour ce type de récit historique et d'aventure, mais il finit par fonctionner remarquablement bien avec l'énergie et la personnalité de la série. Au final, c'est même plutôt à mettre au crédit de l'œuvre. Un très gros coup de cœur : une série intelligente, généreuse et extrêmement plaisante à lire, qui parvient à divertir tout en ayant réellement quelque chose à raconter.

08/08/2026 (modifier)
Par Miguelof
Note: 5/5
Couverture de la série Prince Valiant
Prince Valiant

Bien qu'il se déclarait souvent insatisfait, je crois que Hal Foster a dû ressentir une certaine satisfaction personelle en réalisant Prince Valiant. Et moi, je continue à m’enthousiasmer en le lisant! Entre 1937 et 1970/71, environ 2000 pages! C'est un monument de la bande dessinée universelle, je n’ai aucun doute. Mais historique? Hal Foster, avec son génie créatif, a inventé un Moyen Âge idéalisé et fantaisiste, bien qu'il ait utilisé beaucoup de documentation et de recherches sur les armes, les châteaux, les lieux... Se déroulant supposément au Ve siècle de notre ère, entre la fin de l'Empire Romain d’Occident et le début du Moyen Âge, de nombreux doutes ou imprécisions chronologiques sont fréquents et subsistent. Références aux Vikings ou aux Musulmans, par exemple! Dans certaines batailles historiquement documentées, la bataille du mont Badon entre Bretons et Saxons Val aurait dû avoir prés de cent ans ! Foster représente des châteaux de pierre, des armures complètes en plaques, des tournois de chevalerie et une organisation féodale qui ne se consolideraient réellement que plusieurs siècles plus tard, surtout entre les XI et XV siècles. Les décors et l’architecture constituent un autre domaine où se manifestent des anachronismes. Des fortifications monumentales, des villes organisées, des cathédrales et des bâtiments d’inspiration gothique apparaissent fréquemment, bien que beaucoup de ces styles architecturaux n’existaient pas encore à l’époque où se déroule l’action. Ainsi, le Moyen Âge tel qu'il est dépeint dans la série correspond plus à l'imaginaire médiéval tardif qu'à la réalité historique de la période arthurienne. Mais ne gâchons pas notre plaisir ! Le titre de la série, « Prince Valiant au Temps du Roi Arthur » nous indique dès le départ un genre plus proche du médiéval fantastique, de la mythologie et du revivalisme celtique, sorte de revanche symbolique contre l’invasion et la domination saxonne de fait. L’élément fantastique est présent dès le début : dragons, géants, démons, sorcières et prophéties, le « jardin enchanté » de Merlin, Monsieur le Temps en personne! Camelot, les personnages du cycle arthurien sont présents dans leur intégralité, la quête du Saint Graal également. Cependant, Foster semble tenir à démystifier et à remplacer de plus en plus le fantastique par des explications vraisemblables et rationelles. Les dragons sont d'énormes crocodiles marins ou des dinosaures survivants de la préhistoire. Merlin explique à Val comment il produit ses démons. À la fin de la quête, le Graal n'a jamais existé ! Cependant, un certain merveilleux persiste : le mythique-poétique et le vrai surnaturel coexistent avec la réalité la plus empirique. Mais le christianisme est également présent, dès le début, et marque toute la série, surtout au niveau des valeurs. L'espace géographique parcouru est immense : de la côte norvégienne (Thule, le point de départ) aux îles britanniques, des îles de la Méditerranée à l'Afrique, à la Palestine ou à l'Amérique du Nord. De grands cycles épiques ont marqué la série, suivant en grande partie les mouvements guerriers et les déplacements de population à la fin de l'Empire romain, les migrations des peuples germaniques, eux-mêmes poussés par les Huns. De tout cela, Foster nous présente des scènes mémorables, des batailles contre les Saxons, la défense du mur d’Hadrien ou les combats contre les peuples des steppes. Val n'est pas un héros parfait, pourtant. Il se soûle, cède à la colère et au désir de vengeance, fait des farces, tombe parfois dans le ridicule ; bien que le côté comique soit plus souvent assumé par d'autres personnages, Gawain par exemple. En alternance avec les cycles épiques, la vie familiale et quotidienne de Val se développait, souvent avec des péripéties comiques et des affaires assez banales. Mais même là, on remarque l'engagement de Foster, son sens de l'observation et son goût pour le commentaire psychologique sur le comportement humain, du plus mesquin au plus altruiste. Il y a aussi des anachronismes culturels et sociaux. Les relations entre les personnages, le rôle des femmes (Aleta en premier ! ) et certaines valeurs morales se rapprochent parfois des idées du XX siècle. Bien que la narration conserve de nombreux éléments traditionnels de la chevalerie, plusieurs personnages féminins montrent une autonomie et une influence peu communes pour le contexte historique! Un de mes épisodes préférés, depuis toujours, est «La statuette indienne». Le contact entre différentes cultures, l’amour avec lequel Foster dessine et caractérise son propre pays, le fleuve St. Lawrence, les paysages et les coutumes des Indiens. Le rôle central d’Aleta devient de plus en plus déterminant dans le déroulement des événements et dans la résolution pacifique des conflits. Enfin, la naissance d’Arn, le premier caucasien à naître dans le Nouveau Monde ? Foster est un génie dans l'art du dessin et pas seulement dans les comics. Il mérite de faire partie de n'importe quelle histoire de l'art. La qualité de son dessin constitue une matrice, un canon pour le reste de la bande dessinée réaliste au niveau mondial jusqu'à aujourd'hui. La composition des vignettes, leurs séquences, même sans tenir compte du texte, sont exemplaires. D'ailleurs, le texte et les dessins peuvent parfois se lire indépendamment, sans tomber dans la redondance. C'est une leçon de dessin constante, des visages aux positions corporelles au repos ou en action, et l'auteur nous a souvent montré comment il faisait, à travers de petits cours pratiques. J'adore ça : un génie du dessin me montrant depuis le premier croquis jusqu'à l'œuvre finale comment il travaille ! Les éditions Zenda ont fait un travail assez raisonnable pour restituer un aspect proche de la publication originale dans les journaux américains. Les couleurs pâles n’écrasent pas le trait noir du dessin. Mais je dois avouer que je préfère d’autres éditions, en plus grand format et en noir et blanc. Foster travaillait ses planches en très grand format et donc, plus c’est grand, mieux on voit tous les détails et la beauté de son dessin. J’ai la reproduction d’une page en taille réelle, la n°220 du 27-04-41, la fin do combat avec Angor Wrack et avec le poulpe géant au fond du puits: c’est tout simplement merveilleux de voir ainsi tous les détails !

06/08/2026 (modifier)
Par Miguelof
Note: 5/5
Couverture de la série 1984 (Coste)
1984 (Coste)

«Qui contrôle le passé contrôle l’avenir : qui contrôle le présent contrôle le passé». J’ai lu le roman d’Orwell en 1980, en même temps que j’ai lu Le Meilleur des mondes d’Aldous Huxley. Distopies alternatives : la terreur ou l’aliénation. Je pense qu’aujourd’hui nous vivons un peu des deux, mais je ne vais pas écrire maintenant un essai de philosophie politique. L’adaptation de Coste est excellente. Assez fidèle au texte original, elle aborde tous ses points forts. Mais c’est surtout visuellement que j’admire cette version ! C’est une œuvre d’art, comme le dit Blue boy. Les dessins, style croquis mais avec de grandes taches de couleur, jaune, rouge, bleu violet, de plus en plus gris et noir vers la fin, renforcent la sensation de répression et d’oppression. Les dessins d’architecture monumentale contribuent aussi à la caractérisation du poids totalitaire du régime. Je remarque une certaine influence de l'expressionnisme allemand des années 30, tant au cinéma que dans la peinture. Le film de M. Radford, avec John Hurt et Richard Burton, des acteurs que j'adore, n'a pas été très réussi comme adaptation. Je préfère Xavier Coste ! J’ai conseillé la lecture à plusieurs amis et collègues. Je leur ai dit : «Si tu veux une image du futur, imagine une botte écrasant un visage humain pour toujours».

05/08/2026 (modifier)
Par Présence
Note: 5/5 Coups de coeur du moment
Couverture de la série Le Pépère
Le Pépère

Constant le connaît. Il le connaît depuis longtemps. C’est un démon. - Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Son édition originale date de 2026. Il a été réalisé par Emmanuel Moynot pour le scénario, les dessins et les couleurs. Il s’ouvre avec une préface de Pascal Rabaté, évoquant l’art de l’auteur. Il écrit ainsi que : Noir c’est noir, il n’y a plus d’espoir. Moynot creuse dans l’esprit humain pour traquer la noirceur : la drôle, la tragique, la pathétique. Bordeaux, place Saint-Michel, dimanche matin. Constant veille. Constant est un tenant de l’ordre. Ce clochard déambule, il regarde les gens attablés à une terrasse. Ce couple vêtu de rouge… Le cendrier sur leur table est bleu, alors que celui sur la table d’à côté est rouge. Pas admissible, il faut y remédier. D’autorité, l’homme procède à une substitution. Il continue à déambuler, et il passe devant l’étal d’un disquaire avec ses produits dans des bacs à l’extérieur. Cet homme, là-bas, qui fouille dans les cartons de disques… Constant le connaît. Il le connaît depuis longtemps. C’est un démon. Constant passe derrière le Pépère et le pousse dans le dos, le faisant tomber à terre. Puis il fait une croix avec ses deux index pour conjurer le sort contre ce démon. Une femme de haute taille intervient, saisissant le clochard par le bras pour le faire déguerpir. Constant s’en va après avoir fait un second signe de croix avec les deux index, en traitant Vanessa de succube et de sorcière. Pépère se relève et il récupère le disque qu’il a lâché, que lui tend un autre passant. Il est déçu ; il y a un éclat sur le vinyle et la pochette est pliée en plus. La femme rétorque que ce n’est qu’une galette toute moisie à deux balles, il y en a trois mille autres sur la place. Il la reprend : c’est le numéro sept des Variétés par la fanfare de l’armée de l’air ! Ça fait des années qu’il le cherche, il a tous les autres. Il s’en va un peu attristé, le disque sous le bras, sous le regard amusé de Vanessa. Le pépère rentre chez lui, et range ses courses dans les placards de la cuisine. Dans le même temps, il repense à sa première fois : ce n’était pas vraiment sa faute. Enfin, ce n’était pas intentionnel… Il ne l’avait pas prévu, quoi… Son père a vécu toute sa vie ici, comme son grand-père avant lui. Maintenant, c’est chez lui. On pourrait dire que c’est ça qui a tout déclenché, si on veut trouver des raisons. Le destin a frappé à sa porte, ce jour-là, en 75-76… quand il dit frappé, c’est façon de parler. Il a une sonnette, quand même. On est en ville, ici. La femme qui a sonné se présente : madame Patoulet, de l’agence régionale pour la valorisation immobilière concertée. Elle lui demande s’il est le propriétaire. Il reprend par l’affirmative. Elle reprend : ils contactent les propriétaires du quartier parce que l’agence qu’elle représente a de grands projets d’aménagement et de revalorisation pour le secteur. Elle a déjà parlé avec certains de ses voisins et elle aimerait en discuter avec lui, s’il a quelques minutes. Il bafouille deux mots. Elle continue à dérouler son boniment : Ah, c’est très gentil… C’est assez vieillot, chez lui. De la part d’un jeune homme dynamique, elle s’attendait à autre chose ! Hé bin, une couverture qui ne paye pas de mine, avec ce vieil homme empâté, un cabas défraîchi à la main, les lunettes sur le bout du nez, des grosses godasses informes, et un air éteint, avec un motif de carrelage d’un autre âge, et un motif de papier peint passé de mode depuis plusieurs décennies. Il ne fait aucun doute qu’il s’agit d’une tâche de sang qui macule le mur, apportant une touche sinistre et morbide. Un feuilletage rapide montre des couleurs ternes et cafardeuses que le soleil ne perce jamais. De temps à autre, une couleur prend un ton un peu plus vif, en particulier l’eau du bocal des poissons, ou les flammes d’un incendie, les hauts de Vanessa, une carte bleue, ou encore les bégonias du petit jardin de la maisonnette de ville du Pépère. Une petite vie étriquée, avec les soirées devant la télé et le chat sur les genoux (enfin pendant quelques années, parce que cette bestiole finit par être trop exigeante). Au fur et à mesure le personnage principal évoque des phases de sa vie, effectuant le constat d’une limitation ou d’un arrêt dans sa vie sociale. Le décès de sa mère est évoqué alors qu’il range ses courses. La mort de son père, alors qu’il se rend au travail au bureau de poste, sa fiancée Nicole Baroux alors qu’il rentre chez lui et se prépare un thé. À chaque fois, le souvenir est raconté sans image de retour dans le passé, déjà totalement effacé de sa mémoire. Puis le lecteur fait connaissance avec Vanessa, l’autre personnage principal du récit. Une femme plus jeune que le pépère, peut-être la trentaine ou le début de la quarantaine. Une femme au visage un peu dur, à la silhouette longiligne et ferme. Dans un premier temps, le lecteur hésite un peu sur sa beauté : des tatouages relativement discrets, des cheveux avec un peu de piquant, des tenues aguicheuses teintées d’un peu de vulgarité. Au fil des chapitres la mettant en scène, sa personnalité se dessine progressivement : une forme de séduction animale avec une vitalité animale… et une vraie vulgarité qui se marie bien avec d’autres traits de sa personnalité comme la cupidité, la vénalité, la violence, le manque d’empathie, et un rapport à la sexualité très primaire. Elle passe de relations toxiques avec Hassan, à une relation profitable avec Sacha qui a du poil aux fesses, tout aussi intéressée, une belle association de sociopathes. Côté Pépère, il y a la gentille Rosa Sanchez, agréable de sa personne, et décrite par Pépère : une fille de Républicains espagnols, beaucoup de caractère mais pas beaucoup de plomb dans la tête. Ensuite la galerie d’affreux s’étoffe : la voisine agressive avec son chat à pedigree, son collègue de bureau libidineux et frustré. Finalement c’est l’indéchiffrable clochard Constant qui semble encore le plus normal. Bon, c’est vrai que cette réalité n’est pas très engageante, avec ces environnements vaguement cafardeux, plutôt ternes et gris, blafards, éteints et indistincts. Toutefois, ces sensations sont surtout imputables à la colorisation faite sciemment. S’il y prête attention, le lecteur peur reconnaître plusieurs éléments typiquement bordelais à commencer par la place Saint-Michel et son clocher-tour. De séquence en séquence, le lecteur peut sentir son regard s’attarder sur un vieux poste TSF ou la pochette d’un album de Paul McCartney, la fente d’une boîte aux lettres dans une porte d’entrée, l’apparition de maître Capello (Jacques Capelovici, 1922-2011) à la télévision, le pavage d’une rue, un pont ferroviaire à structure métallique, un modèle de bouilloire antédiluvien (ou peu s’en faut), le motif léopard rose du top de Vanessa, les packs de bière dans les rayonnages d’une supérette, les magnifiques nageoires d’un Combattant, les petits cœurs colorés venant égayer le revêtement gris d’une voie semi-piétonne, les bandes colorées des épaisses semelles de tongs, etc. De nombreux menus détails, bien présents dans les dessins apportant une consistance peu commune à chaque endroit, à des objets banals du quotidien. Chaque bande se lit avec aisance et naturel, donnant l’impression d’une plausibilité parfaite, d’une évidence irréfutable, de la normalité du quotidien. Alors que s’il s’arrête pour y penser ne serait-ce qu’un instant, le lecteur se rend compte qu’il passe d’un moment clé comme la démarcheuse immobilière foulant distraitement du pied les bégonias du Pépère, à des garnements se rinçant l’œil en regardant des ébats dans une camionnette, en passant par le pépère en train de creuser une tombe de fortune dans sa cave. Tout à fait normal tout ça… Une banalité sans éclat et morne, dépourvue de tout attrait et de tout plaisir… sauf pour quelques taches de couleur : les yeux verts du chat, les nageoires du Combattant. Finalement la vie animale semble plus vraie que celle des humains. Pourtant, s’ils incarnent une métaphore, son sens n’apparaît pas avec évidence. Le lecteur découvre progressivement qu’il plonge dans un polar ou un thriller, accompagnant un tueur en série… au rythme pépère… et une femme de mauvaise vie, et pas seulement pour sa liberté sexuelle parfois tarifée. Un polar ? Il n’y a pas d’enquête à proprement parler, même si l’on découvre un coupable caché en fin d’histoire. Les crimes ne servent pas de commentaire ou de révélateur d’une condition sociale. Une comédie dramatique ? Oui, il y a un peu de cela, servie bien noire, et en même temps il est possible de tout prendre au premier degré, et de se trouver dégouté par ces affreux, sales et méchants. Du cynisme ? Pas vraiment non plus, plutôt du pragmatisme, des individus faisant avec ce que la vie leur a servi à la naissance, sans se soucier de son prochain, car la société le leur rend bien. Une étude mœurs ? Déjà plus : des individus solidement campés, avec une touche d’exagération, un soupçon de caricature… Le dosage est parfait : le lecteur peut tout à fait croire que ces individus existent en l’état, qu’il n’y a pas d’exagération, juste un regard honnête avec du recul. Oui, il est possible de vivre sans se préoccuper de son prochain, dans un quotidien vécu machinalement, sans réelle implication émotionnelle, un jour après l’autre. Une fois de temps en temps, on s’offre un petit extra, zigouiller une personne comme ça pour se passer les nerfs, sans rien y mettre de vraiment personnel, et sans que cela n’émeuve personne, ne suscite de réaction, la police étant totalement absente de ces pages. En contrepoint, il est également possible de vivre au jour le jour sans emploi, de petites magouilles et menus larcins, en s’envoyant en l’air de temps en temps avec ou sans psychotrope (avec de préférence) sans conséquence ou répercussion non plus. Cette farce macabre devient alors une étude de mœurs, un révélateur de la condition humaine, de la banalité de la monstruosité. Un petit polar pour passer le temps ? Une petite bouffée de banalité terne pour mieux apprécier le relief de sa propre vie ? Après tout pourquoi pas, ça ne se refuse pas, si ça peut faire passer le temps. Ainsi mis en confiance, le lecteur entame cette histoire en sécurité, un simple divertissement sans danger. Ouais, ben, c’est quand même bien fait, avec ces environnements très consistants, à la banalité palpable, à l’ordinaire totalement convainquant, ces personnages communs qui rappellent que tout individu est normal jusqu’à ce qu’on apprenne à le connaître, ce quotidien répétitif qui recèle des moments totalement inconcevables et pourtant totalement logiques. Mince, dans quoi on a mis les pieds ? Il n’y en a pas un pour racheter l’autre, et le jeu de massacre feutré prend des proportions irrésistibles. Des individus pleinement conscients du mal qui habite chacun de nous, l’ayant accepté, vivant très bien avec et le laissant s’exprimer de temps à autre. Une horreur totale, assez normale somme toute.

04/08/2026 (modifier)