J'ai découvert William Lapoire, contrairement à beaucoup ici, vers la fin de la série, qui coïncide avec la fin du Journal Tintin.
Après la disparition de Tintin, Lapoire cessera d'exister, son format habituel ne l'autorisant pas autre chose qu'une publication dans un hebdomadaire ou un mensuel.
Mais je m'avance...Venons-en au point de départ: William Lapoire nait effectivement en 1978 dans le Journal Tintin. C'est un personnage du Moyen-Âge, plus lâche que fourbe, qui avait profité du départ de son Roi pour les croisades pour prendre sa place. Hélas pour lui, comme le dit le monarque, il n'avait oublié qu'une chose: que le roi puisse revenir ^^. Le roi décide donc de jeter Lapoire dans une oubliette, et le Diable intervient pour lui sauver la vie...Sous condition: la mission de Lapoire (ou plutôt son double envoyé par le Diable, le corps de Lapoire restant aux enfers, pour éviter qu'il s'enfuie), c'est d'aller à la rencontre de diverses célébrités à toutes les époques (Godefroy de Bouillon, Napoléon, le monstre du Loch Ness, King Kong...), afin de les pousser au bord de la mort et les convaincre de signer un contrat vendant leur âme contre une quelconque sécurité.
Sauf que Lapoire, anti-héros attachant de par sa nullité toute humaine, est vous l'aurez déjà compris, davantage du côté de Gaston Lagaffe que Machiavel, et chacune de ses missions (publiées dans un court format de 5 à 6 pages) finit inévitablement en catastrophe, avant tout parce que Lapoire est lâche et idiot/naïf, quand il n'est pas tout simplement affublé de malchance.
Le dessin initial est volontairement naïf, très rond, mais va s'affermir avec le temps.
Graphiquement, la comparaison entre la première et la dernière aventure de Lapoire est comme le jour et la nuit. En 10 ans, le design évoluera radicalement pour devenir aussi mature que sérieux. Les personnages évoluent également dans leur physionomie pour accentuer ce point. Petit détail amusant: l'habit typiquement moyenâgeux de Lapoire devient presque contemporain à la fin.
La dernière aventure de Lapoire, publiée par Tintin en 1988, sera par ailleurs la seconde histoire complète (après "Dégelées par moins quarante" publiée en 1987), "le Big Bagne". Ce qui rompait avec les habitudes précédentes de courts récits. Ce sera aussi le dernier récit complet jamais réalisé par l'auteur, qui se cantonnera aux gags sur une page par la suite, avec de nouveaux personnages.
Produit de son époque, Lapoire n'est pas hilarant, mais arrache un petit sourire, et pour beaucoup fera revenir de joyeux souvenirs d'enfance. C'est ce qui compte, non? :-)
Mes lectures des histoires imaginées par Marc-Antoine Mathieu sont rares, mais je dois dire qu'à chaque fois c'est une merveille.
Ici, dans cet album en marge de sa série-culte, il nous propose une utopie qui devient très vite une dystopie. Dans une cité dont on ne connaît pas les limites, des hommes (aucune femme, bizarrement) ont leur vie ultra-réglée par les écrans, et des rituels immuables. Sauf qu'un jour un mur, puis un deuxième, puis des milliers, vient contrarier cette routine. Tout déraille petit à petit, y compris la mémoire, qu'elle soit individuelle ou collective, et les conséquences sont vertigineuses, effrayantes, et totalement crédible même si nous sommes là dans une parabole de notre société actuelle. Le risque est en effet de devenir des légumes sans aucune réflexion, dont la civilisation s'effondrerait en cas de perte de mémoire.
Dans un noir et blanc toujours aussi efficace, MAM nous propose donc un récit tétanisant, à découvrir de toute urgence si ce n'est déjà fait.
Seuls, c'est une série que j'avais découverte en feuilletant des exemplaires du Journal de Spirou et du Monde des ados dans la salle d'attente d'un-e médecin quand j'étais encore au collège (souvenirs, souvenirs). J'étais immédiatement tombée sous le charme du concept.
La série se divisant en cycles (il devrait y en avoir cinq au total si j'ai bien suivi), je vais essayer de les présenter et de résumer mon avis dans l'ordre.
Le premier cycle est sans doute le plus intéressant et le plus marquant. C'est là où tout le concept de la série (son nom, même) prend son sens. Une nuit, comme ça, sans crier gare, la quasi-totalité de la population disparait. Seuls restent cinq enfants, d'âges et d'horizons différents, tentant tant bien que mal de survivre dans un monde sans aucun adulte pour les aider. Mais peut-être qu'iels ne sont pas aussi seul-e-s qu'iels aimeraient le penser...
Voilà, ce premier cycle est simple, mais sait rester prenant, haletant, intriguant et un peu dur aussi par moment. Je pense notamment au tome 2 ("Le Maître des couteaux"), sans doute l'un de mes tomes préféré de la série (si ce n'est mon préféré), avec son final qui personnellement m'avait pris aux tripes. Ce premier arc est sans nul doute celui qui a donné ses lettres de noblesses à la série.
Viens ensuite le second arc, davantage axé sur la présentation plus en détail de l'univers et le paranormal. Oui, j'ai oublié de dire, il y a une bonne dose de paranormal dans cette série. C'est expliqué par la révélation de fin de premier cycle - que je ne vous spoilerais pas dans l'éventualité où vous l'ignoreriez encore.
C'est dans ce cycle que l'on nous explique le plus de choses, notamment tout ce qui tourne autour des 15 familles (véritable point central de la série in fine). C'est aussi dans ce second cycle que j'ai vécu ma première déception pour cette série, car si sa première partie, très axée sur les conflits internes et l'horreur m'avait plu (mention spéciale pour l'album "Les Terres Basses" avec son ambiance horrifique assez marquante), la seconde partie axée sur Néosalem m'a semblé un peu plus "bateau". J'ai bien aimé le concept des premières familles mais j'ai trouvé certains point scénaristiques qu'elles apportaient trop convenus, un peu trop lourds aussi.
Fort heureusement, le troisième cycle a réussi à me les rendre un brin plus sympathique, avec toutes ces intrigues de révoltes, d'inquisition et de guerres intestines. Tout n'est pas parfait dans ce cycle, loin de là, le final et la révélation autour de Melchior m'ont même parus plus maladroits qu'autre chose. Mais j'avoue avoir quand-même apprécié l'idée de nos protagonistes d'origines livré-e-s de nouveau à elleux-mêmes et devant survivre face à l'enfant-minuit (enfin révélé à la fin du dernier cycle).
Le quatrième cycle, enfin, commencé il y a peu, me semble intéressant, mais je ne saurais pas vraiment trop développer sur lui. Je me suis un peu ennuyée à la lecture de l'album "Les Protecteurs" mais je reste encore très intriguée et investie dans l'histoire pour lire la suite. Même si, je l'avoue, je n'ai pas encore pu lire le dernier album, "L'Hôtel au bord du monde".
Voilà, Seuls, c'est ça. Une très bonne série, manquant de peu le statut de "culte" et sa cinquième étoile selon moi.
Même si, oui, quelques longueurs se font sentir et que tous les albums sortis dernièrement ne m'ont pas autant marquée que les premiers, je reste assez attachée et confiante quant à la suite de la série.
Par pitié, que la loi de Murphy ne s'applique pas dans le cas présent et que l'on ne me fasse pas regretter ces paroles à l'avenir.
J'entends déjà les gens s'écrier "5 étoiles ?! Mais c'est cinq fois plus que un !". Eh bien oui : 5 étoiles !
Pour moi, cette série mérite amplement un statut de culte. Les récits sont entraînants, les personnages attachants, les dialogues dynamiques et drôles, ... Bref, ça se lit bien.
Mais au delà d'être simplement agréable à lire, les récits sont aussi intelligents. Quelle claque je m'étais prise dans ma jeunesse lorsque j'étais tombée sur les problématiques soulevées dans ces histoires, et quelle admiration j'avais pour l'intelligence et la maturité dont faisaient preuve les protagonistes. Cela doit bien être la seule série jeunesse qui me vient en tête qui arrive à rendre accessibles et intéressantes les problématiques de la bioéthique à des enfants.
Parmi les diverses problématiques soulevées dans la série (scientifiques ou non), on pourra retrouver l'individualité d'un clone vis-à-vis de la personne de qui proviennent ses gènes, la question de Dieu et de la foi, ce qui fait ou non une famille, l'écologie, notre propre mortalité et surtout (surtout) l'égo scientifique - et même plus généralement humain.
Et encore, je suis sûre que je dois en oublier.
Chaque album est une aventure à part entière, soulevant ses questions propres, mais on y suit tout de même une évolution des personnages. Nos protagonistes, notamment, murissent beaucoup (tant physiquement que psychologiquement) aux gré de leurs aventures.
Tiens, à propos des protagonistes, il serait peut-être temps de les présenter.
Tout d'abord, il y a Jules, sans aucun doute LE protagonistes de ces histoires. C'est un enfant qui nous est presque présenté comme lambda dans le premier album. Il est jeune, vif, impétueux, fana de jeux-vidéos et désireux d'aventures. Il gagnera beaucoup en maturité au fur et à mesures des albums, finissant par devenir une figure plus calme et réfléchie (voir même quelques fois un peu en retrait). Il est également grandement défini par sa famille, chaotique au possible, avec sa mère constamment bloquée au foyer, son père assez égocentrique et étroit d'esprit, et son petit frère proprement idiot. C'est principalement par elleux (même si d'autres personnages secondaires aident aussi) que l'on marque la distinction entre les gens idiots et les autres. Attention ! Pas que la série tente nécessairement de faire un discours pédant, les personnages présentés comme intelligents dans cette série ne sont pas nécessairement présentés comme des scientifiques (malgré le fait qu'on parle beaucoup de science) et les idiots sont encore moins présentés comme des gens prédisposés à la bêtise. Non, dans cette série, les gens intelligents sont simplement celleux qui s'ouvrent à l'impossible, les rêveurs ou tout simplement les gens désireux de découvrir le monde qui les entoure. L'idiotie dans ces histoires n'est pas une fatalité mais un choix (et une source de gags). Peut-être faudrait-il d'ailleurs plus parler d'étroitesse d'esprit que de bêtise.
Mais Jules ne vit pas ses aventures seul et sera majoritairement accompagné de Janet (fille d'une éminente scientifique britannique), Tim (un alien télépathe à tendances sarcastiques), Salsifi (autre alien et souffre-douleur de Tim) et Bidule (son cochon-dinde). Et bon, sa famille aussi quelques fois, mais ça c'est bien contre le gré de ce pauvre Jules.
Voilà, j'espère ne pas avoir été trop lourde, trop longue dans ma présentation de cette série et de ces personnages. J'ai bataillé pour écrire cet avis, j'ai même tenté par quatre fois de le réécrire entièrement durant ces deux mois. Mais voilà, j'avais tant de choses à dire que je finissais toujours par devenir fouillis.
J'aime énormément ces personnages, leurs histoires et leurs dialogues. C'est sans conteste la meilleure série que j'avais découverte enfant (et elle a réussi à conserver ce statut de culte même après toutes ces années, même après le passage à l'âge adulte).
Vraiment, si vous ne connaissiez pas, que vous avez réussi à me lire jusqu'au bout et que j'ai (par miracle) réussi à vous convaincre de tenter cette lecture, foncez !
Le parachutage d'un japonais employé de bureau en plein beau milieu d'un royaume plutôt médiéval et magique avec des dragons et des femmes plutôt splendides est un classique du genre. Autant dire que l'argument de départ est "bateau". Mais je dois reconnaître que le développement change de ce qu'on peut voir ailleurs. Bien que le héros pourrait s'offrir très facilement un harem de jeunes femmes fort accortes et dociles, il reste fidèle à sa royale moitié, sans chercher à se mettre en avant, essayant néanmoins de se simplifier la vie en important divers accessoires et techniques de sa vie d'avant. J'aime bien l'affrontement entre les diverses mentalités.
Le manga raconte son apprentissage des arcanes du pouvoir et de la diplomatie, ainsi que de la magie. Mais Zenshirô n'est pas montré ici comme un surhomme qui apprend tout et réussit tout en une fraction de seconde, même s'il a quand même quelques bonnes dispositions. Il sait rester modeste et surtout il sait exploiter cette "faiblesse". Reconnaissons au passage qu'il a l'air de se tirer d'affaire en évitant de trop froisser les diverses parties en jeu, ce qui est assez japonais.
Chose assez rare, il devient père d'un 1er bébé et le 2ème est en route (j'ai lu les 15 premiers tomes disponibles à ce jour). Sa relation avec la mère de ses enfants n'a pas duré 36 volumes jusqu'au 1er baiser comme dans certains mangas.
Le scénariste (Tsunehiko Watanabe) sait où il va, à moins qu'il ait une très bonne facilité pour retomber sur ses pieds.
Quant au dessin, il est fort bon, pas bâclé, le dessinateur (Neko Hinotsuki) ne semble pas être un obscur tâcheron comme il en existe tant au pays du Soleil Levant. Il a déjà quelques séries au compteur. Graphiquement, ça ressemble assez fortement à ce qu'on voit dans certains autres mangas, mais ça reste du bon boulot. Il est épaulé par un character designer (Jyû Ayakura).
En bref, un faux manga harem qui initie aux joies de la diplomatie, si on accepte certains postulats de base assez peu crédibles.
Ajout : curieusement le titre anglophone pour la France (A Fantasy Lazy Life) n'est celui utilisé par les Anglo-saxons (The Ideal Sponger Life). Mais l'idée générale reste la même. En tout cas, sa vie n'est finalement pas de tout repos !
J'ai emprunté cette BD à ma fille qui a eu la trilogie en cadeau (quelle bonne idée d'offrir des BD !). Madeleine, résistante nous raconte le parcours de Madeleine Riffaud (dont je ne connaissais pas l'histoire), une jeune femme qui, malgré son jeune âge, choisit de lutter contre l’occupant nazi et qui n'a clairement pas froid aux yeux ! Une plongée dans la Résistance, mais surtout dans les choix et les doutes qui forgent une existence.
Le dessin de Dominique Bertail est remarquable. Les décors sont précis, sans être surchargés et cela sert vraiment bien le récit. Je me suis juste interrogé sur le choix de cette bichromie. Techniquement elle est bien réussie, mais je ne vois pas ce qu'elle apporte au récit ? Un côté sépia pour poser l'action dans le passé ?
Le scénario de Jean-David Morvan, construit en collaboration avec Madeleine Riffaud, offre un témoignage précieux. C’est dense, authentique, et ça évite le pathos. On suit Madeleine avec respect et une certaine admiration pour sa détermination. Pourtant, malgré cette richesse narrative, le récit reste assez linéaire. Les événements s’enchaînent sans grande surprise, et certaines scènes manquent de profondeur pour vraiment marquer. Peut être par respect pour l'humilité de Madeleine Riffaud ? Reste qu'avec une femme de cette trempe on aurait pu s'attendre à un peu plus d'intensité dramatique dans la manière de présenter les choses, mais ce n'était peut être pas le but recherché ? Parce que du drame, il y en a énormément dans la vie de Madeleine, mais on a presque l'impression que ca lui passe un peu par dessus. En définitive, je trouve que c’est solide, mais ça manque un peu d’audace pour sortir des sentiers battus, comme les cadrages du dessin.
Une œuvre importante pour ce qu’elle raconte et pour la mémoire qu’elle transmet. Un immense merci à Madeleine Riffaud pour ce qu'elle a fait et son témoignage et à Raymond Aubrac pour l'avoir convaincue de commencer à témoigner. Sans cette BD, je serais passé à côté de cette vie exceptionnelle.
Le mensonge marche, comme l’estropié, avec des béquilles.
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Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre, une histoire autour du peintre Pieter Bruegel (1525-1569). Son édition originale date de 2015 ; il fait partie de la collection Les grands peintres. Il a été réalisé par François Corteggiani pour le scénario, Mankho (Dominique Cèbe) pour les dessins, par Bonaventure pour les couleurs. Il comprend quarante-six pages de bande dessinée. À la fin se trouve un dossier de six pages, rédigé par Dimitri Joannidès, intitulé Philosophe du burlesque, composé de sept parties intitulées : Une inspiration flamande, Un fin observateur de son siècle, Le premier homme des tavernes, Un révolutionnaire au cœur simple, La danse pathétique des cinq mendiants, Le fondateur d’une dynastie, Une disparition prématurée.
Bruxelles, le cinq juin 1568, le bourreau cagoulé de noir attend les deux condamnés à mort. Dans l’immense palais, le conseiller se permet de dire au duc d’Albe qu’il n’aurait pas dû faire ça, ce à quoi son interlocuteur répond qu’il le sait. Il ajoute que ce qu’il aurait dû faire, c’est de s’assurer de la personne de Guillaume d’Orange, et ce avant qu’il ne quitte Bruxelles pour se réfugier en Saxe, chez son beau-père. La charrette continue d’avancer lentement, tirée par un cheval, vers le gibet, scène observée discrètement par un individu barbu avec un petit chapeau, derrière la rangée de curieux. Le duc d’Albe continue : les comtes d’Egmont et de Hornes seront décapités pour l’exemple. Il répond à son conseiller : peu importe que cela horrifie la populace qu’on touche à ces personnes, du moment que cela les terrifie en premier lieu. Il espère que cette exécution calmera l’ardeur de ces calvinistes, iconoclastes et de tous les protestants. Même si ce sont des catholiques, il estime que ce sont avant tout des traitres, des opposants forcenés à la politique du bon roi Philippe II. Des gueux comme ils aiment à se nommer depuis ce bon mot de monsieur de Berlaymont. Le seigneur du Breucq, Guislain de Haynan en tua trop peu dans ces marais, l’année dernière.
Les comtes d’Egmont et de Hornes ont gravi les marches, les mains attachées dans le dos. Ils se tiennent devant le bourreau. Ils s’agenouillent, et le bourreau abat son épée pour leur trancher la tête. Dans le palais, le duc d’Albe continue de marteler sa position : le duc d’Egmont était le gouverneur de la Flandre et de l’Artois, c’est du passé. Lui et les autres, tous les autres, vont regretter amèrement que ce ne soit plus Marguerite de Parme qui les gouverne. Il révèle à son conseiller que des reitres bien informés, et surtout grassement payés par ses soins, sont sur les traces du seigneur de Nassau, prince d’Orange. Le conseiller fait observer qu’il n’est pas seul, dit-on, à guider la révolte. On parle de trois hommes, peut-être cinq… Bourgeois, nobles ou paysans dont on ignore tout et d’autant moins le nom et le faciès. Le duc d’Albe en fait son affaire : un homme torturé a révélé le signe de reconnaissance utilisé par les rebelles, il s’agit un tableau de format réduit.
Voilà qui est déconcertant : le lecteur tourne la dernière page sans être bien sûr que Pieter Bruegel figure dans ce récit ! Une certitude : la présence du tableau Les mendiants (1568), attribué à Pieter Brueghel l'Ancien (oui, parce que les auteurs ont préféré l’orthographe plus simple de Bruegel, plutôt que celle qui fait autorité avec un H). Pour le reste, le lecteur assiste à une opération militaire dans la répression d’un mouvement de rébellion en Belgique. D’ailleurs, il est possible qu’il perde rapidement pied s’il s’élance dans cette lecture sans quelques connaissances historiques. Le scénariste énonce bien des noms, des alliances, quelques éléments de contexte, sans les détailler. Un petit tour sur des sites de référence permet de mieux saisir ce qui se passe. Le lecteur peut commencer par le duc d’Albe : Ferdinand Alvare de Tolède y Pimentel (1507-1582), un Grand d'Espagne qui a exercé les fonctions de régent des Pays-Bas espagnols, à partir de 1567, au début de la guerre de Quatre-Vingts Ans, sous le règne de Philippe II. La scène introductive de peine capitale correspond à une décision dudit vice-roi, dans le cadre de sa mission confiée par Philippe II, en qualité de chef de la Contre-Réforme catholique, après avoir mis en place un organisme judiciaire exceptionnel, le Conseil des troubles. Lamoral, comte d'Egmont (1522-1568) est un général et un homme d’État des Pays-Bas des Habsbourg, ayant exercé la fonction de gouverneur de la Flandre et de l'Artois. Le comte de Hornes (vers 1518-1568, Philippe II de Montmorency-Nivelle) est un noble des Pays-Bas bourguignons et des Pays-Bas espagnols, parent du comte d’Egmont. Leur exécution sert de point de repère historique pour le début de Guerre de Quatre-Vingts ans qui aboutira à la reconnaissance par l'Espagne, en 1648, de l'indépendance de la République des Provinces-Unies.
Pour autant, le lecteur peut se lancer dans cette histoire sans bien saisir la complexité du contexte historique, en s’attachant plutôt à l’intrigue telle qu’elle apparaît au premier degré. Les Pays-Bas sont sous le joug du gouvernement Philippe II (1527-1598), roi d’Espagne, il existe un mouvement de rébellion. Le duc d’Albe représentant de l’autorité du roi d’Espagne a mis en œuvre des actions de répression : exécutions pour trahison, réseau d’espions, interrogatoires sous la torture, action militaire pour exterminer les rebelles. À partir de la page dix, l’envoyé du duc d’Abe arrive à la tête de plusieurs dizaines d’hommes dans un village où se trouveraient soit les traîtres et rebelles à l’autorité du roi d’Espagne, soit le ou les auteurs du petit tableau qui sert de signe de reconnaissance. En effet, plus individus du village conspirent contre le roi d’Espagne, et ils se sont préparés à la venue des forces armées. Celles-ci sont menées par un individu masqué : Don César Blasco de Lopez, surnommé le diable rouge, ou également la main gauche du démon, et portant un masque rouge intégral orné de deux cornes de bouc. Le récit se focalise alors sur quelques heures dans une journée : les villageois résistant à la force armée.
La narration visuelle s’inscrit dans un registre descriptif et détaillé, hérité de la ligne claire, engendrant une immersion tangible pour le lecteur. L’artiste a effectué un solide travail de recherche pour réaliser une reconstitution historique consistante. Après une case de la largeur de la page avec un très gros plan sur les yeux du bourreau, le lecteur bénéficie d’une autre case de la largeur de la page représentant les étages supérieurs de l’hôtel de ville de la grand-place de Bruxelles, avec une minutie impressionnante. Troisième case de la largeur de la page : le lecteur prend le temps de regarder les bâtiments en arrière-plan des deux comtes, avec un grand soin apporté aux rambardes en pierre taillée du premier étage. Il ralentit également sa lecture pour admirer les poutres apparentes de la salle où se tiennent le duc d’Albe et son conseiller, les boiseries, bancs, table et chaises. Puis il les suit alors qu’ils empruntent un escalier menant à des pièces souterraines sous voute, en jetant un coup d’œil à la lourde porte en bois avec ses ferrures, aux arches, et aux supports des bougies et des torches. Lorsque le récit passe dans le village, l’artiste apporte le même soin minutieux à la représentation des différents bâtiments, extérieur comme intérieur, aux ponts. Il remarque la grande case de la largeur de la page dans la planche onze : une déclinaison du tableau Chasseurs dans la neige (1565) du peintre. Il note également le soin apporté aux tenues vestimentaires : celles sophistiquées du duc et des citadins, celles plus simples et pratiques des paysans.
Alors que le détachement militaire arrive à la ville enneigée, le lecteur peut voir la voir depuis une position en hauteur, s’étalant devant lui, y compris le fleuve et les ponts, qui joueront un rôle par la suite. Il peut suivre la progression du rebelle qui s’enfuit par les toits, il note en passant l’isolation dans un grenier. Il souffre pour le soldat recevant une pierre en pleine mâchoire. Il sourit en voyant deux paysans bloquer une des portes de la ville, grâce à une charrette coincée et l’explosion de tonnelets de poudre qu’elle transporte. Il retient son souffle alors que le fuyard traverse la rivière gelée à pied. Il suit aisément la manière dont les soldats se retrouvent regroupés dans la grande place, conformément à la stratégie des paysans. La narration visuelle raconte chaque action avec une grande clarté, le lecteur établissant inconsciemment un parallèle avec André Juillard et les tomes de la série Masquerouge, avec Patrick Cothias. Il est pris de court quand une forme de surnaturel s’immisce dans la confrontation.
Mais quand même, où est passé Pieter Bruegel ? Le lecteur se souvient qu’il figure en bonne place sur la couverture : c’est cet homme qui se tient derrière le diable rouge. En y repensant, il se rend compte qu’il a vu ce visage ailleurs : dans la dernière case de la première planche. Il fait ensuite le lien avec son tableau Les mendiants, et avec le contexte politique, éventuellement après avoir effectué les recherches nécessaires. Il se lance dans le dossier en fin de tome, et il parvient aux paragraphes consacrés audit tableau. Dimitri Joannidès passe en revue les différentes interprétations qui ont pu en être formulées. Une simple scène de la vie quotidienne, avec une marque inattendue d’empathie du peintre au dos du tableau (Estropiés, courage, que vos affaires s’améliorent). Ou bien il écrit : Chacun de ces mendiants pourrait représenter une classe de cette société malsaine et corrompue courant à sa perte, c’est-à-dire la monarchie, l’armée, la bourgeoisie, les paysans et les ecclésiastiques, chacune identifiée par son couvre-chef. Ou encore les auteurs ont pu choisir une autre interprétation : le tableau serait une version déformée de la Révolte des gueux, des calvinistes essayant de mobiliser la petite noblesse et la grande bourgeoisie pour combattre la domination espagnole. Ce qui semble correspondre exactement à la présente intrigue.
Dans cette collection, l’horizon d’attente implicite consiste à réaliser une biographie, parfois partielle, d’un grand peintre. Ce tome sort du lot par son parti pris. Le grand peintre ne figure que dans une case et sur la couverture : il n’est pas question de sa vie, qui est assez mal connue. En lieu et place, la narration visuelle réalise une belle reconstitution historique bien nourrie et détaillée, et raconte une histoire d’attaque de soldats espagnols contre un village flamand abritant des rebelles. Le scénariste place le tableau Les mendiants au centre de cette révolte, mettant en scène l’une des façons d’interpréter l’œuvre de Pieter Bruegel, et l’artiste y glisse des allusions visuelles comme à la toile Chasseurs dans la neige. Déconcertant, et totalement convaincant.
Very Bad Ping, Premier set, est une BD accessible à tout lecteur/trice : pas besoin de pratiquer le ping-pong en club pour se plonger dans l'univers du ping ! De style franco-belge, on y retrouve l'influence de séries comme Joe Bar Team, Gaston Lagaffe, Le Petit Spirou. L'humour est décapant avec des chutes percutantes... Difficile toutefois d'être objectif puisque j'en suis l'un des auteurs (précision de taille quand même) ! Un travail de 7 années, une BD fabriquée avec le cœur. Les gags ne vous laisseront pas indifférent/e. Very bonne lecture !
Champs de bataille est une BD d'utilité publique. Très bien conçue, elle condense des années de recherches tout en restant accessible, mais surtout sans abdiquer sur le fond. Le contenu est tragique et vous colle un vrai coup de bambou car le constat est dramatique, c'est peu de le dire, et semble irréversible. Mais il faut la lire, tout le monde doit la lire. D'utilité publique que j'vous dis ! Bondiou !
Mais d'abord, de quoi ça cause ? Ben du remembrement pardi ! En gros, dans l'immédiat après-guerre, le pays est dévasté. C'est l'occasion ou jamais de faire entrer de plein fouet notre glorieuse nation dans la modernité et de l'arracher aux pécores qui, trop nombreux, entachent l'image du pays. Dans la foulée du plan Marshall, reprenant à leur compte un projet ébauché sous Vichy, la FNSEA va s'acharner à coups de lobbying et de primes accordées aux plus gros exploitants, à remodeler les terres et le paysage français. Une nouvelle guerre commence, menée cette fois à coups de bulldozers, qui verra progressivement l'ensemble des terres redistribué sans aucune prise en compte des réalités du terrain. L'Etat va ainsi raser les haies, faire disparaitre les chemins creux et les parcelles en partie boisées, et même détourner les cours d'eau. Tout cela afin d'adapter les pays aux dictats du commerce et de l'industrie mondiales. Les conséquences vous être, on s'en doute, désastreuses, au point qu'elles se font encore sentir aujourd'hui. Conséquences humaines : diminution du nombre de paysan (presque 9 sur dix), destruction des structures sociales villageoises, querelles de voisinages, perte d'autonomie et de compétences, endettement, perte de sens, stress, suicides en masse... Mais également conséquences écologiques d'une extrême gravité : destruction des écosystèmes, disparition des prédateurs, pollution des sols et des rivières, sécheresses et inondations (apparues dès les premières années du remembrement)... On en est là ! Pas la peine d'insister. Car oui, ce que nous vivons actuellement en France, est en grande partie une conséquence directe de politiques menées au détriment des populations. Il suffit de lire cette BD pour vous en convaincre !
Le dessin est nickel, tout comme la mise en couleur très efficace. Le récit est très bien ficelé et opère d'incessants aller retours entre l'Histoire et le concret, le passé et le présent. On passe de l'intime au général, tout cela se lit très très bien. On comprend vite, et grâce à un abondant matériel en annexe, ainsi que par de multiples renvois bibliographiques disséminés tout au long de la BD (références de livres, d'émissions télé ou radio, de documentaires filmés, d'articles), on que le sujet a été exploré dans ses moindres recoins. Tout cela est très solide.
Rarement, je n'ai ressenti une telle nostalgie, qui plus est pour une période que je n'ai même pas connue (ou si peu), mais franchement, il y a de quoi vous tirer toutes les larmes de votre corps, ou susciter en vous une colère sourde. Parce que le pire dans tout cela, c'est qu'en réalité, on savait ! L'Etat savait et n'ignorait rien des conséquences de cette politique brutale imposée envers et contre tout !... Heureusement, les dernières pages offrent une lueur d'espoir. Disons plutôt une étincelle d'espoir tant les dommages semblent aujourd'hui irréversibles. Mais lire cette BD, aussi sombre que lumineuse, constitue une première étape : mieux comprendre comment on en est arrivé là. La suite appartient à chacun-e d'entre nous, et libre à nous de nous en saisir.
Le récit nous place d’emblée dans une perspective originale : celle d’un tableau témoin de l’Histoire, silencieux mais omniprésent. "Deux filles nues", peint par Otto Mueller en 1919, traverse les décennies, du chaos de l’entre-deux-guerres à la censure nazie, des spoliations au retour à une collection. Chaque étape raconte autant le destin de l’œuvre que celui du siècle qui l’a portée, malmenée, parfois oubliée.
Luz construit une narration fragmentée, où chaque chapitre explore un moment clé de cette trajectoire. On ne voit jamais directement le tableau avant la fin, mais tout se joue autour de lui. Les cases se plient à son cadre : penchées, obscurcies, cachées, elles traduisent son enfermement, ses déplacements et ses expositions. Cela donne au récit une vraie cohérence visuelle, sans pour autant alourdir l’ensemble.
Le dessin, sobre et précis, sert parfaitement le propos. Je trouve qu'il n'a ici rien à voir avec un Testosterror mais peut être est-ce un biais lié au fond du récit ? J'avais déjà été impressionné par le dessin de Luz dans Catharsis. Quoiqu'il en soit, on a ici un vrai dessin de BD, pas du dessin de presse (pour lequel j'ai un infini respect mais le but n'est pas le même). Les tons ocres et bruns installent une ambiance qui accompagne les époques traversées, et la mise en page joue habilement avec les contraintes narratives. Luz laisse de l’espace à chaque scène, à chaque silence, sans jamais surcharger.
Au-delà du parcours du tableau, l’histoire interroge la censure, la liberté d’expression, et le rôle de l’art face à la violence et à l’oppression. Luz met aussi en écho son propre rapport à la création, en lien avec son vécu. Tout cela se déroule sans grandiloquence, avec une retenue qui rend l’ensemble plus fort.
C’est une lecture dense, portée par une narration qui trouve son rythme et son équilibre. Une réflexion sur l’art, sur la mémoire, et sur ce que nous en faisons. Coup de coeur pour moi.
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William Lapoire
J'ai découvert William Lapoire, contrairement à beaucoup ici, vers la fin de la série, qui coïncide avec la fin du Journal Tintin. Après la disparition de Tintin, Lapoire cessera d'exister, son format habituel ne l'autorisant pas autre chose qu'une publication dans un hebdomadaire ou un mensuel. Mais je m'avance...Venons-en au point de départ: William Lapoire nait effectivement en 1978 dans le Journal Tintin. C'est un personnage du Moyen-Âge, plus lâche que fourbe, qui avait profité du départ de son Roi pour les croisades pour prendre sa place. Hélas pour lui, comme le dit le monarque, il n'avait oublié qu'une chose: que le roi puisse revenir ^^. Le roi décide donc de jeter Lapoire dans une oubliette, et le Diable intervient pour lui sauver la vie...Sous condition: la mission de Lapoire (ou plutôt son double envoyé par le Diable, le corps de Lapoire restant aux enfers, pour éviter qu'il s'enfuie), c'est d'aller à la rencontre de diverses célébrités à toutes les époques (Godefroy de Bouillon, Napoléon, le monstre du Loch Ness, King Kong...), afin de les pousser au bord de la mort et les convaincre de signer un contrat vendant leur âme contre une quelconque sécurité. Sauf que Lapoire, anti-héros attachant de par sa nullité toute humaine, est vous l'aurez déjà compris, davantage du côté de Gaston Lagaffe que Machiavel, et chacune de ses missions (publiées dans un court format de 5 à 6 pages) finit inévitablement en catastrophe, avant tout parce que Lapoire est lâche et idiot/naïf, quand il n'est pas tout simplement affublé de malchance. Le dessin initial est volontairement naïf, très rond, mais va s'affermir avec le temps. Graphiquement, la comparaison entre la première et la dernière aventure de Lapoire est comme le jour et la nuit. En 10 ans, le design évoluera radicalement pour devenir aussi mature que sérieux. Les personnages évoluent également dans leur physionomie pour accentuer ce point. Petit détail amusant: l'habit typiquement moyenâgeux de Lapoire devient presque contemporain à la fin. La dernière aventure de Lapoire, publiée par Tintin en 1988, sera par ailleurs la seconde histoire complète (après "Dégelées par moins quarante" publiée en 1987), "le Big Bagne". Ce qui rompait avec les habitudes précédentes de courts récits. Ce sera aussi le dernier récit complet jamais réalisé par l'auteur, qui se cantonnera aux gags sur une page par la suite, avec de nouveaux personnages. Produit de son époque, Lapoire n'est pas hilarant, mais arrache un petit sourire, et pour beaucoup fera revenir de joyeux souvenirs d'enfance. C'est ce qui compte, non? :-)
Mémoire morte
Mes lectures des histoires imaginées par Marc-Antoine Mathieu sont rares, mais je dois dire qu'à chaque fois c'est une merveille. Ici, dans cet album en marge de sa série-culte, il nous propose une utopie qui devient très vite une dystopie. Dans une cité dont on ne connaît pas les limites, des hommes (aucune femme, bizarrement) ont leur vie ultra-réglée par les écrans, et des rituels immuables. Sauf qu'un jour un mur, puis un deuxième, puis des milliers, vient contrarier cette routine. Tout déraille petit à petit, y compris la mémoire, qu'elle soit individuelle ou collective, et les conséquences sont vertigineuses, effrayantes, et totalement crédible même si nous sommes là dans une parabole de notre société actuelle. Le risque est en effet de devenir des légumes sans aucune réflexion, dont la civilisation s'effondrerait en cas de perte de mémoire. Dans un noir et blanc toujours aussi efficace, MAM nous propose donc un récit tétanisant, à découvrir de toute urgence si ce n'est déjà fait.
Seuls
Seuls, c'est une série que j'avais découverte en feuilletant des exemplaires du Journal de Spirou et du Monde des ados dans la salle d'attente d'un-e médecin quand j'étais encore au collège (souvenirs, souvenirs). J'étais immédiatement tombée sous le charme du concept. La série se divisant en cycles (il devrait y en avoir cinq au total si j'ai bien suivi), je vais essayer de les présenter et de résumer mon avis dans l'ordre. Le premier cycle est sans doute le plus intéressant et le plus marquant. C'est là où tout le concept de la série (son nom, même) prend son sens. Une nuit, comme ça, sans crier gare, la quasi-totalité de la population disparait. Seuls restent cinq enfants, d'âges et d'horizons différents, tentant tant bien que mal de survivre dans un monde sans aucun adulte pour les aider. Mais peut-être qu'iels ne sont pas aussi seul-e-s qu'iels aimeraient le penser... Voilà, ce premier cycle est simple, mais sait rester prenant, haletant, intriguant et un peu dur aussi par moment. Je pense notamment au tome 2 ("Le Maître des couteaux"), sans doute l'un de mes tomes préféré de la série (si ce n'est mon préféré), avec son final qui personnellement m'avait pris aux tripes. Ce premier arc est sans nul doute celui qui a donné ses lettres de noblesses à la série. Viens ensuite le second arc, davantage axé sur la présentation plus en détail de l'univers et le paranormal. Oui, j'ai oublié de dire, il y a une bonne dose de paranormal dans cette série. C'est expliqué par la révélation de fin de premier cycle - que je ne vous spoilerais pas dans l'éventualité où vous l'ignoreriez encore. C'est dans ce cycle que l'on nous explique le plus de choses, notamment tout ce qui tourne autour des 15 familles (véritable point central de la série in fine). C'est aussi dans ce second cycle que j'ai vécu ma première déception pour cette série, car si sa première partie, très axée sur les conflits internes et l'horreur m'avait plu (mention spéciale pour l'album "Les Terres Basses" avec son ambiance horrifique assez marquante), la seconde partie axée sur Néosalem m'a semblé un peu plus "bateau". J'ai bien aimé le concept des premières familles mais j'ai trouvé certains point scénaristiques qu'elles apportaient trop convenus, un peu trop lourds aussi. Fort heureusement, le troisième cycle a réussi à me les rendre un brin plus sympathique, avec toutes ces intrigues de révoltes, d'inquisition et de guerres intestines. Tout n'est pas parfait dans ce cycle, loin de là, le final et la révélation autour de Melchior m'ont même parus plus maladroits qu'autre chose. Mais j'avoue avoir quand-même apprécié l'idée de nos protagonistes d'origines livré-e-s de nouveau à elleux-mêmes et devant survivre face à l'enfant-minuit (enfin révélé à la fin du dernier cycle). Le quatrième cycle, enfin, commencé il y a peu, me semble intéressant, mais je ne saurais pas vraiment trop développer sur lui. Je me suis un peu ennuyée à la lecture de l'album "Les Protecteurs" mais je reste encore très intriguée et investie dans l'histoire pour lire la suite. Même si, je l'avoue, je n'ai pas encore pu lire le dernier album, "L'Hôtel au bord du monde". Voilà, Seuls, c'est ça. Une très bonne série, manquant de peu le statut de "culte" et sa cinquième étoile selon moi. Même si, oui, quelques longueurs se font sentir et que tous les albums sortis dernièrement ne m'ont pas autant marquée que les premiers, je reste assez attachée et confiante quant à la suite de la série. Par pitié, que la loi de Murphy ne s'applique pas dans le cas présent et que l'on ne me fasse pas regretter ces paroles à l'avenir.
Une épatante aventure de Jules
J'entends déjà les gens s'écrier "5 étoiles ?! Mais c'est cinq fois plus que un !". Eh bien oui : 5 étoiles ! Pour moi, cette série mérite amplement un statut de culte. Les récits sont entraînants, les personnages attachants, les dialogues dynamiques et drôles, ... Bref, ça se lit bien. Mais au delà d'être simplement agréable à lire, les récits sont aussi intelligents. Quelle claque je m'étais prise dans ma jeunesse lorsque j'étais tombée sur les problématiques soulevées dans ces histoires, et quelle admiration j'avais pour l'intelligence et la maturité dont faisaient preuve les protagonistes. Cela doit bien être la seule série jeunesse qui me vient en tête qui arrive à rendre accessibles et intéressantes les problématiques de la bioéthique à des enfants. Parmi les diverses problématiques soulevées dans la série (scientifiques ou non), on pourra retrouver l'individualité d'un clone vis-à-vis de la personne de qui proviennent ses gènes, la question de Dieu et de la foi, ce qui fait ou non une famille, l'écologie, notre propre mortalité et surtout (surtout) l'égo scientifique - et même plus généralement humain. Et encore, je suis sûre que je dois en oublier. Chaque album est une aventure à part entière, soulevant ses questions propres, mais on y suit tout de même une évolution des personnages. Nos protagonistes, notamment, murissent beaucoup (tant physiquement que psychologiquement) aux gré de leurs aventures. Tiens, à propos des protagonistes, il serait peut-être temps de les présenter. Tout d'abord, il y a Jules, sans aucun doute LE protagonistes de ces histoires. C'est un enfant qui nous est presque présenté comme lambda dans le premier album. Il est jeune, vif, impétueux, fana de jeux-vidéos et désireux d'aventures. Il gagnera beaucoup en maturité au fur et à mesures des albums, finissant par devenir une figure plus calme et réfléchie (voir même quelques fois un peu en retrait). Il est également grandement défini par sa famille, chaotique au possible, avec sa mère constamment bloquée au foyer, son père assez égocentrique et étroit d'esprit, et son petit frère proprement idiot. C'est principalement par elleux (même si d'autres personnages secondaires aident aussi) que l'on marque la distinction entre les gens idiots et les autres. Attention ! Pas que la série tente nécessairement de faire un discours pédant, les personnages présentés comme intelligents dans cette série ne sont pas nécessairement présentés comme des scientifiques (malgré le fait qu'on parle beaucoup de science) et les idiots sont encore moins présentés comme des gens prédisposés à la bêtise. Non, dans cette série, les gens intelligents sont simplement celleux qui s'ouvrent à l'impossible, les rêveurs ou tout simplement les gens désireux de découvrir le monde qui les entoure. L'idiotie dans ces histoires n'est pas une fatalité mais un choix (et une source de gags). Peut-être faudrait-il d'ailleurs plus parler d'étroitesse d'esprit que de bêtise. Mais Jules ne vit pas ses aventures seul et sera majoritairement accompagné de Janet (fille d'une éminente scientifique britannique), Tim (un alien télépathe à tendances sarcastiques), Salsifi (autre alien et souffre-douleur de Tim) et Bidule (son cochon-dinde). Et bon, sa famille aussi quelques fois, mais ça c'est bien contre le gré de ce pauvre Jules. Voilà, j'espère ne pas avoir été trop lourde, trop longue dans ma présentation de cette série et de ces personnages. J'ai bataillé pour écrire cet avis, j'ai même tenté par quatre fois de le réécrire entièrement durant ces deux mois. Mais voilà, j'avais tant de choses à dire que je finissais toujours par devenir fouillis. J'aime énormément ces personnages, leurs histoires et leurs dialogues. C'est sans conteste la meilleure série que j'avais découverte enfant (et elle a réussi à conserver ce statut de culte même après toutes ces années, même après le passage à l'âge adulte). Vraiment, si vous ne connaissiez pas, que vous avez réussi à me lire jusqu'au bout et que j'ai (par miracle) réussi à vous convaincre de tenter cette lecture, foncez !
A Fantasy lazy life
Le parachutage d'un japonais employé de bureau en plein beau milieu d'un royaume plutôt médiéval et magique avec des dragons et des femmes plutôt splendides est un classique du genre. Autant dire que l'argument de départ est "bateau". Mais je dois reconnaître que le développement change de ce qu'on peut voir ailleurs. Bien que le héros pourrait s'offrir très facilement un harem de jeunes femmes fort accortes et dociles, il reste fidèle à sa royale moitié, sans chercher à se mettre en avant, essayant néanmoins de se simplifier la vie en important divers accessoires et techniques de sa vie d'avant. J'aime bien l'affrontement entre les diverses mentalités. Le manga raconte son apprentissage des arcanes du pouvoir et de la diplomatie, ainsi que de la magie. Mais Zenshirô n'est pas montré ici comme un surhomme qui apprend tout et réussit tout en une fraction de seconde, même s'il a quand même quelques bonnes dispositions. Il sait rester modeste et surtout il sait exploiter cette "faiblesse". Reconnaissons au passage qu'il a l'air de se tirer d'affaire en évitant de trop froisser les diverses parties en jeu, ce qui est assez japonais. Chose assez rare, il devient père d'un 1er bébé et le 2ème est en route (j'ai lu les 15 premiers tomes disponibles à ce jour). Sa relation avec la mère de ses enfants n'a pas duré 36 volumes jusqu'au 1er baiser comme dans certains mangas. Le scénariste (Tsunehiko Watanabe) sait où il va, à moins qu'il ait une très bonne facilité pour retomber sur ses pieds. Quant au dessin, il est fort bon, pas bâclé, le dessinateur (Neko Hinotsuki) ne semble pas être un obscur tâcheron comme il en existe tant au pays du Soleil Levant. Il a déjà quelques séries au compteur. Graphiquement, ça ressemble assez fortement à ce qu'on voit dans certains autres mangas, mais ça reste du bon boulot. Il est épaulé par un character designer (Jyû Ayakura). En bref, un faux manga harem qui initie aux joies de la diplomatie, si on accepte certains postulats de base assez peu crédibles. Ajout : curieusement le titre anglophone pour la France (A Fantasy Lazy Life) n'est celui utilisé par les Anglo-saxons (The Ideal Sponger Life). Mais l'idée générale reste la même. En tout cas, sa vie n'est finalement pas de tout repos !
Madeleine, résistante
J'ai emprunté cette BD à ma fille qui a eu la trilogie en cadeau (quelle bonne idée d'offrir des BD !). Madeleine, résistante nous raconte le parcours de Madeleine Riffaud (dont je ne connaissais pas l'histoire), une jeune femme qui, malgré son jeune âge, choisit de lutter contre l’occupant nazi et qui n'a clairement pas froid aux yeux ! Une plongée dans la Résistance, mais surtout dans les choix et les doutes qui forgent une existence. Le dessin de Dominique Bertail est remarquable. Les décors sont précis, sans être surchargés et cela sert vraiment bien le récit. Je me suis juste interrogé sur le choix de cette bichromie. Techniquement elle est bien réussie, mais je ne vois pas ce qu'elle apporte au récit ? Un côté sépia pour poser l'action dans le passé ? Le scénario de Jean-David Morvan, construit en collaboration avec Madeleine Riffaud, offre un témoignage précieux. C’est dense, authentique, et ça évite le pathos. On suit Madeleine avec respect et une certaine admiration pour sa détermination. Pourtant, malgré cette richesse narrative, le récit reste assez linéaire. Les événements s’enchaînent sans grande surprise, et certaines scènes manquent de profondeur pour vraiment marquer. Peut être par respect pour l'humilité de Madeleine Riffaud ? Reste qu'avec une femme de cette trempe on aurait pu s'attendre à un peu plus d'intensité dramatique dans la manière de présenter les choses, mais ce n'était peut être pas le but recherché ? Parce que du drame, il y en a énormément dans la vie de Madeleine, mais on a presque l'impression que ca lui passe un peu par dessus. En définitive, je trouve que c’est solide, mais ça manque un peu d’audace pour sortir des sentiers battus, comme les cadrages du dessin. Une œuvre importante pour ce qu’elle raconte et pour la mémoire qu’elle transmet. Un immense merci à Madeleine Riffaud pour ce qu'elle a fait et son témoignage et à Raymond Aubrac pour l'avoir convaincue de commencer à témoigner. Sans cette BD, je serais passé à côté de cette vie exceptionnelle.
Pieter Bruegel
Le mensonge marche, comme l’estropié, avec des béquilles. - Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre, une histoire autour du peintre Pieter Bruegel (1525-1569). Son édition originale date de 2015 ; il fait partie de la collection Les grands peintres. Il a été réalisé par François Corteggiani pour le scénario, Mankho (Dominique Cèbe) pour les dessins, par Bonaventure pour les couleurs. Il comprend quarante-six pages de bande dessinée. À la fin se trouve un dossier de six pages, rédigé par Dimitri Joannidès, intitulé Philosophe du burlesque, composé de sept parties intitulées : Une inspiration flamande, Un fin observateur de son siècle, Le premier homme des tavernes, Un révolutionnaire au cœur simple, La danse pathétique des cinq mendiants, Le fondateur d’une dynastie, Une disparition prématurée. Bruxelles, le cinq juin 1568, le bourreau cagoulé de noir attend les deux condamnés à mort. Dans l’immense palais, le conseiller se permet de dire au duc d’Albe qu’il n’aurait pas dû faire ça, ce à quoi son interlocuteur répond qu’il le sait. Il ajoute que ce qu’il aurait dû faire, c’est de s’assurer de la personne de Guillaume d’Orange, et ce avant qu’il ne quitte Bruxelles pour se réfugier en Saxe, chez son beau-père. La charrette continue d’avancer lentement, tirée par un cheval, vers le gibet, scène observée discrètement par un individu barbu avec un petit chapeau, derrière la rangée de curieux. Le duc d’Albe continue : les comtes d’Egmont et de Hornes seront décapités pour l’exemple. Il répond à son conseiller : peu importe que cela horrifie la populace qu’on touche à ces personnes, du moment que cela les terrifie en premier lieu. Il espère que cette exécution calmera l’ardeur de ces calvinistes, iconoclastes et de tous les protestants. Même si ce sont des catholiques, il estime que ce sont avant tout des traitres, des opposants forcenés à la politique du bon roi Philippe II. Des gueux comme ils aiment à se nommer depuis ce bon mot de monsieur de Berlaymont. Le seigneur du Breucq, Guislain de Haynan en tua trop peu dans ces marais, l’année dernière. Les comtes d’Egmont et de Hornes ont gravi les marches, les mains attachées dans le dos. Ils se tiennent devant le bourreau. Ils s’agenouillent, et le bourreau abat son épée pour leur trancher la tête. Dans le palais, le duc d’Albe continue de marteler sa position : le duc d’Egmont était le gouverneur de la Flandre et de l’Artois, c’est du passé. Lui et les autres, tous les autres, vont regretter amèrement que ce ne soit plus Marguerite de Parme qui les gouverne. Il révèle à son conseiller que des reitres bien informés, et surtout grassement payés par ses soins, sont sur les traces du seigneur de Nassau, prince d’Orange. Le conseiller fait observer qu’il n’est pas seul, dit-on, à guider la révolte. On parle de trois hommes, peut-être cinq… Bourgeois, nobles ou paysans dont on ignore tout et d’autant moins le nom et le faciès. Le duc d’Albe en fait son affaire : un homme torturé a révélé le signe de reconnaissance utilisé par les rebelles, il s’agit un tableau de format réduit. Voilà qui est déconcertant : le lecteur tourne la dernière page sans être bien sûr que Pieter Bruegel figure dans ce récit ! Une certitude : la présence du tableau Les mendiants (1568), attribué à Pieter Brueghel l'Ancien (oui, parce que les auteurs ont préféré l’orthographe plus simple de Bruegel, plutôt que celle qui fait autorité avec un H). Pour le reste, le lecteur assiste à une opération militaire dans la répression d’un mouvement de rébellion en Belgique. D’ailleurs, il est possible qu’il perde rapidement pied s’il s’élance dans cette lecture sans quelques connaissances historiques. Le scénariste énonce bien des noms, des alliances, quelques éléments de contexte, sans les détailler. Un petit tour sur des sites de référence permet de mieux saisir ce qui se passe. Le lecteur peut commencer par le duc d’Albe : Ferdinand Alvare de Tolède y Pimentel (1507-1582), un Grand d'Espagne qui a exercé les fonctions de régent des Pays-Bas espagnols, à partir de 1567, au début de la guerre de Quatre-Vingts Ans, sous le règne de Philippe II. La scène introductive de peine capitale correspond à une décision dudit vice-roi, dans le cadre de sa mission confiée par Philippe II, en qualité de chef de la Contre-Réforme catholique, après avoir mis en place un organisme judiciaire exceptionnel, le Conseil des troubles. Lamoral, comte d'Egmont (1522-1568) est un général et un homme d’État des Pays-Bas des Habsbourg, ayant exercé la fonction de gouverneur de la Flandre et de l'Artois. Le comte de Hornes (vers 1518-1568, Philippe II de Montmorency-Nivelle) est un noble des Pays-Bas bourguignons et des Pays-Bas espagnols, parent du comte d’Egmont. Leur exécution sert de point de repère historique pour le début de Guerre de Quatre-Vingts ans qui aboutira à la reconnaissance par l'Espagne, en 1648, de l'indépendance de la République des Provinces-Unies. Pour autant, le lecteur peut se lancer dans cette histoire sans bien saisir la complexité du contexte historique, en s’attachant plutôt à l’intrigue telle qu’elle apparaît au premier degré. Les Pays-Bas sont sous le joug du gouvernement Philippe II (1527-1598), roi d’Espagne, il existe un mouvement de rébellion. Le duc d’Albe représentant de l’autorité du roi d’Espagne a mis en œuvre des actions de répression : exécutions pour trahison, réseau d’espions, interrogatoires sous la torture, action militaire pour exterminer les rebelles. À partir de la page dix, l’envoyé du duc d’Abe arrive à la tête de plusieurs dizaines d’hommes dans un village où se trouveraient soit les traîtres et rebelles à l’autorité du roi d’Espagne, soit le ou les auteurs du petit tableau qui sert de signe de reconnaissance. En effet, plus individus du village conspirent contre le roi d’Espagne, et ils se sont préparés à la venue des forces armées. Celles-ci sont menées par un individu masqué : Don César Blasco de Lopez, surnommé le diable rouge, ou également la main gauche du démon, et portant un masque rouge intégral orné de deux cornes de bouc. Le récit se focalise alors sur quelques heures dans une journée : les villageois résistant à la force armée. La narration visuelle s’inscrit dans un registre descriptif et détaillé, hérité de la ligne claire, engendrant une immersion tangible pour le lecteur. L’artiste a effectué un solide travail de recherche pour réaliser une reconstitution historique consistante. Après une case de la largeur de la page avec un très gros plan sur les yeux du bourreau, le lecteur bénéficie d’une autre case de la largeur de la page représentant les étages supérieurs de l’hôtel de ville de la grand-place de Bruxelles, avec une minutie impressionnante. Troisième case de la largeur de la page : le lecteur prend le temps de regarder les bâtiments en arrière-plan des deux comtes, avec un grand soin apporté aux rambardes en pierre taillée du premier étage. Il ralentit également sa lecture pour admirer les poutres apparentes de la salle où se tiennent le duc d’Albe et son conseiller, les boiseries, bancs, table et chaises. Puis il les suit alors qu’ils empruntent un escalier menant à des pièces souterraines sous voute, en jetant un coup d’œil à la lourde porte en bois avec ses ferrures, aux arches, et aux supports des bougies et des torches. Lorsque le récit passe dans le village, l’artiste apporte le même soin minutieux à la représentation des différents bâtiments, extérieur comme intérieur, aux ponts. Il remarque la grande case de la largeur de la page dans la planche onze : une déclinaison du tableau Chasseurs dans la neige (1565) du peintre. Il note également le soin apporté aux tenues vestimentaires : celles sophistiquées du duc et des citadins, celles plus simples et pratiques des paysans. Alors que le détachement militaire arrive à la ville enneigée, le lecteur peut voir la voir depuis une position en hauteur, s’étalant devant lui, y compris le fleuve et les ponts, qui joueront un rôle par la suite. Il peut suivre la progression du rebelle qui s’enfuit par les toits, il note en passant l’isolation dans un grenier. Il souffre pour le soldat recevant une pierre en pleine mâchoire. Il sourit en voyant deux paysans bloquer une des portes de la ville, grâce à une charrette coincée et l’explosion de tonnelets de poudre qu’elle transporte. Il retient son souffle alors que le fuyard traverse la rivière gelée à pied. Il suit aisément la manière dont les soldats se retrouvent regroupés dans la grande place, conformément à la stratégie des paysans. La narration visuelle raconte chaque action avec une grande clarté, le lecteur établissant inconsciemment un parallèle avec André Juillard et les tomes de la série Masquerouge, avec Patrick Cothias. Il est pris de court quand une forme de surnaturel s’immisce dans la confrontation. Mais quand même, où est passé Pieter Bruegel ? Le lecteur se souvient qu’il figure en bonne place sur la couverture : c’est cet homme qui se tient derrière le diable rouge. En y repensant, il se rend compte qu’il a vu ce visage ailleurs : dans la dernière case de la première planche. Il fait ensuite le lien avec son tableau Les mendiants, et avec le contexte politique, éventuellement après avoir effectué les recherches nécessaires. Il se lance dans le dossier en fin de tome, et il parvient aux paragraphes consacrés audit tableau. Dimitri Joannidès passe en revue les différentes interprétations qui ont pu en être formulées. Une simple scène de la vie quotidienne, avec une marque inattendue d’empathie du peintre au dos du tableau (Estropiés, courage, que vos affaires s’améliorent). Ou bien il écrit : Chacun de ces mendiants pourrait représenter une classe de cette société malsaine et corrompue courant à sa perte, c’est-à-dire la monarchie, l’armée, la bourgeoisie, les paysans et les ecclésiastiques, chacune identifiée par son couvre-chef. Ou encore les auteurs ont pu choisir une autre interprétation : le tableau serait une version déformée de la Révolte des gueux, des calvinistes essayant de mobiliser la petite noblesse et la grande bourgeoisie pour combattre la domination espagnole. Ce qui semble correspondre exactement à la présente intrigue. Dans cette collection, l’horizon d’attente implicite consiste à réaliser une biographie, parfois partielle, d’un grand peintre. Ce tome sort du lot par son parti pris. Le grand peintre ne figure que dans une case et sur la couverture : il n’est pas question de sa vie, qui est assez mal connue. En lieu et place, la narration visuelle réalise une belle reconstitution historique bien nourrie et détaillée, et raconte une histoire d’attaque de soldats espagnols contre un village flamand abritant des rebelles. Le scénariste place le tableau Les mendiants au centre de cette révolte, mettant en scène l’une des façons d’interpréter l’œuvre de Pieter Bruegel, et l’artiste y glisse des allusions visuelles comme à la toile Chasseurs dans la neige. Déconcertant, et totalement convaincant.
Very Bad Ping
Very Bad Ping, Premier set, est une BD accessible à tout lecteur/trice : pas besoin de pratiquer le ping-pong en club pour se plonger dans l'univers du ping ! De style franco-belge, on y retrouve l'influence de séries comme Joe Bar Team, Gaston Lagaffe, Le Petit Spirou. L'humour est décapant avec des chutes percutantes... Difficile toutefois d'être objectif puisque j'en suis l'un des auteurs (précision de taille quand même) ! Un travail de 7 années, une BD fabriquée avec le cœur. Les gags ne vous laisseront pas indifférent/e. Very bonne lecture !
Champs de Bataille - L'histoire enfouie du remembrement
Champs de bataille est une BD d'utilité publique. Très bien conçue, elle condense des années de recherches tout en restant accessible, mais surtout sans abdiquer sur le fond. Le contenu est tragique et vous colle un vrai coup de bambou car le constat est dramatique, c'est peu de le dire, et semble irréversible. Mais il faut la lire, tout le monde doit la lire. D'utilité publique que j'vous dis ! Bondiou ! Mais d'abord, de quoi ça cause ? Ben du remembrement pardi ! En gros, dans l'immédiat après-guerre, le pays est dévasté. C'est l'occasion ou jamais de faire entrer de plein fouet notre glorieuse nation dans la modernité et de l'arracher aux pécores qui, trop nombreux, entachent l'image du pays. Dans la foulée du plan Marshall, reprenant à leur compte un projet ébauché sous Vichy, la FNSEA va s'acharner à coups de lobbying et de primes accordées aux plus gros exploitants, à remodeler les terres et le paysage français. Une nouvelle guerre commence, menée cette fois à coups de bulldozers, qui verra progressivement l'ensemble des terres redistribué sans aucune prise en compte des réalités du terrain. L'Etat va ainsi raser les haies, faire disparaitre les chemins creux et les parcelles en partie boisées, et même détourner les cours d'eau. Tout cela afin d'adapter les pays aux dictats du commerce et de l'industrie mondiales. Les conséquences vous être, on s'en doute, désastreuses, au point qu'elles se font encore sentir aujourd'hui. Conséquences humaines : diminution du nombre de paysan (presque 9 sur dix), destruction des structures sociales villageoises, querelles de voisinages, perte d'autonomie et de compétences, endettement, perte de sens, stress, suicides en masse... Mais également conséquences écologiques d'une extrême gravité : destruction des écosystèmes, disparition des prédateurs, pollution des sols et des rivières, sécheresses et inondations (apparues dès les premières années du remembrement)... On en est là ! Pas la peine d'insister. Car oui, ce que nous vivons actuellement en France, est en grande partie une conséquence directe de politiques menées au détriment des populations. Il suffit de lire cette BD pour vous en convaincre ! Le dessin est nickel, tout comme la mise en couleur très efficace. Le récit est très bien ficelé et opère d'incessants aller retours entre l'Histoire et le concret, le passé et le présent. On passe de l'intime au général, tout cela se lit très très bien. On comprend vite, et grâce à un abondant matériel en annexe, ainsi que par de multiples renvois bibliographiques disséminés tout au long de la BD (références de livres, d'émissions télé ou radio, de documentaires filmés, d'articles), on que le sujet a été exploré dans ses moindres recoins. Tout cela est très solide. Rarement, je n'ai ressenti une telle nostalgie, qui plus est pour une période que je n'ai même pas connue (ou si peu), mais franchement, il y a de quoi vous tirer toutes les larmes de votre corps, ou susciter en vous une colère sourde. Parce que le pire dans tout cela, c'est qu'en réalité, on savait ! L'Etat savait et n'ignorait rien des conséquences de cette politique brutale imposée envers et contre tout !... Heureusement, les dernières pages offrent une lueur d'espoir. Disons plutôt une étincelle d'espoir tant les dommages semblent aujourd'hui irréversibles. Mais lire cette BD, aussi sombre que lumineuse, constitue une première étape : mieux comprendre comment on en est arrivé là. La suite appartient à chacun-e d'entre nous, et libre à nous de nous en saisir.
Deux Filles nues
Le récit nous place d’emblée dans une perspective originale : celle d’un tableau témoin de l’Histoire, silencieux mais omniprésent. "Deux filles nues", peint par Otto Mueller en 1919, traverse les décennies, du chaos de l’entre-deux-guerres à la censure nazie, des spoliations au retour à une collection. Chaque étape raconte autant le destin de l’œuvre que celui du siècle qui l’a portée, malmenée, parfois oubliée. Luz construit une narration fragmentée, où chaque chapitre explore un moment clé de cette trajectoire. On ne voit jamais directement le tableau avant la fin, mais tout se joue autour de lui. Les cases se plient à son cadre : penchées, obscurcies, cachées, elles traduisent son enfermement, ses déplacements et ses expositions. Cela donne au récit une vraie cohérence visuelle, sans pour autant alourdir l’ensemble. Le dessin, sobre et précis, sert parfaitement le propos. Je trouve qu'il n'a ici rien à voir avec un Testosterror mais peut être est-ce un biais lié au fond du récit ? J'avais déjà été impressionné par le dessin de Luz dans Catharsis. Quoiqu'il en soit, on a ici un vrai dessin de BD, pas du dessin de presse (pour lequel j'ai un infini respect mais le but n'est pas le même). Les tons ocres et bruns installent une ambiance qui accompagne les époques traversées, et la mise en page joue habilement avec les contraintes narratives. Luz laisse de l’espace à chaque scène, à chaque silence, sans jamais surcharger. Au-delà du parcours du tableau, l’histoire interroge la censure, la liberté d’expression, et le rôle de l’art face à la violence et à l’oppression. Luz met aussi en écho son propre rapport à la création, en lien avec son vécu. Tout cela se déroule sans grandiloquence, avec une retenue qui rend l’ensemble plus fort. C’est une lecture dense, portée par une narration qui trouve son rythme et son équilibre. Une réflexion sur l’art, sur la mémoire, et sur ce que nous en faisons. Coup de coeur pour moi.