Ça a le goût, la simplicité et l'intimité d'un Rochette, mais ce n'est pas un Rochette.
Éric Savoldelli est un enfant de la montagne où sa mère a été gardienne du refuge de l'Aigle, dans le massif des Écrins. C'est en lisant Ailefroide - Altitude 3954 qu'il trouve sa voie, il sera bédéiste. Sa rencontre avec Jean-Marc Rochette ne fera que conforter cette vocation. Savoldelli va reprendre un thème cher à Rochette : la montagne. Il va puiser dans son passé familial pour sa première BD. Un récit qui commence en 1938 avec trois gamins de 14 et 10 ans (dont le grand-père de Savoldelli), ils vont quitter leur Italie natale après le décès de leurs pères suite à un accident en forêt. Un récit qui se poursuit en France dans le massif des Écrins, nous sommes en 1954. Nos trois expatriés vont faire fassent à la défiance, les ritals ne sont pas le bienvenu. Son grand-père changera de prénom pour s'intégrer, il délaissera Melchissedecco pour Romano.
Un album qui met en lumière la rudesse du travail de bûcheron avec pour tout moyen la hache et la force physique et pour seul aide le cheval. Ce lien fort homme / cheval (ici la jument Mona) est très bien retranscrit. Il sera aussi question des dernières exploitations minières de la région. Le travail manuel dans les Alpes des années 50, très loin du tourisme de masse, est un microcosme où l'entraide vaut tout l'or du monde. Un récit authentique qui transpire la nature et l'amitié.
Je regrette simplement ce saut temporel de 1943 à 1954...
Un dessin à la texture rugeuse où le bleu, l'ocre et le noir sont les couleurs dominantes. Un rendu qui sublime la beauté des paysages et de sa faune. Il en ressort une noirceur qui témoigne de la difficulté à vivre à cette époque en milieu alpin. J'ai eu quelques difficultés à reconnaître certains personnages à de rares moments, mais rien de bien gênant. Par contre, je tiens à souligner le travail de recherche sur les lieux visités et sur la technique d'abattage des arbres et du transport des grumes, en particulier sur ce téléphérique.
Du très bon boulot.
Une BD à découvrir.
Ce one-shot fut ma première BD de Hermann… je la relis 24 ans plus tard, et je trouve ça toujours très sympa.
L’histoire est prenante, facile à suivre et bien construite… tout en restant très classique. C’est du western, on sait à quoi s’attendre. Les personnages sont bien campés et réalistes, on a le riche, la prostituée, le héros faible, le dur à cuire, … toute la panoplie du bon western ! L’action est variée, poursuites, cache, combat, trahison, vengeance, … on ne s’ennuie pas. Et j’ai beaucoup aimé la fin, qui nous ramène à la toute première scène – un « flash forward » comme on dit au cinéma.
Le dessin est excellent, notamment au niveau des paysages, qui sont absolument magnifiques. Les couleurs collent vraiment à ce genre d’histoire. Par contre, j’ai toujours un peu de mal avec les personnages féminins de l’auteur.
Voilà, un western pas révolutionnaire mais très bien, que je conseille à tous les fans du genre, et même aux autres. Je laisse ma note à 4/5, même si je comprends les lecteurs qui trouvent ça un peu trop classique.
Voilà une série qui mérite largement de sortir du relatif anonymat où elle semble confinée, si j’en crois le peu d’avis la concernant. En effet, Minaverry (auteur argentin que je découvre avec cette série) parvient très bien à mêler grande et petite histoire.
Il réussit à nous intéresser aux atrocités nazies, à ceux qui les ont commises, à ceux qui les traquent après-guerre (avec des procès ne touchant qu’une partie des anciens coupables, et alors il y a beaucoup d’acquittements faute de preuves !), mais aussi aux soubresauts de l’Histoire française autour de la guerre d’Algérie, aux inégalités et difficultés sociales dans la France du début des années 1960 (logements des pauvres et immigrés, hypocrisie de l’avortement interdit, etc.). C’est vraiment étonnant de voir un auteur argentin aussi bien documenté sur l’histoire européenne, et française en particulier !
Mais il parvient aussi à nous présenter une très belle héroïne (aux sens physique et intellectuel). Et des personnages secondaires (surtout féminins) riches et intéressants en eux-mêmes et pour l’intrigue.
C’est ainsi que nous suivons Dora, jeune femme qui va se trouver au cœur de la traque des criminels nazis en fuite – au côté d’agents du Mossad, puis avec une association et des avocats français. Nous la suivons aussi dans plusieurs endroits du monde. L’Allemagne, une grosse partie en France, mais aussi en Argentine, en Pologne (pour des retrouvailles émouvantes entre sa meilleure amie Nina/Lotte et sa mère, juive polonaise dont les enfants avaient été enlevés et confiés au Lebensborn), en Finlande.
En parallèle Minaverra met en avant une Dora qui se cherche, une personnalité qui se construit, au gré de ses rencontres. Une personnalité qui s’affirme, s’assume (son homosexualité, ses choix politiques).
La narration est fluide, plaisante. Mis à part le début du deuxième tome, où il faut quand même s’accrocher, tant ça part dans tous les sens, vers pas mal de personnages. J’ai mis une vingtaine de pages à situer tout le monde, mais au bout d’un moment tout devient plus limpide et fluide.
Le dessin est lui aussi sympa. Assez simple, usant d’un Noir et Blanc gras et tranché, il est plaisant.
Le quatrième tome est un peu plus épais, mais il ne conclut pas vraiment la série (même s’il n’y a pas d’intrigue devant forcément se finir sur un point précis). Mais cet album date de près de 7 ans, et je suis déçu de ne pas avoir la suite, que j’aurais lu avec un très grand plaisir.
Histoire sans héros mais non sans héroïsme ! Ce fut le premier récit de Van Hamme que j'ai lu et le dessin plus réaliste de Dany m'a agréablement surpris. Tout le scénario m'a impressionné. La mort de Bornstein, ainsi que le sacrifice de James Gray, m'ont fortement marqué.
20 ans plus tard, la magie ne fonctionnait plus, j'avais grandi, nous avions tous grandi. Une histoire policière et d'espionnage qui, pour moi, n'avait plus beaucoup à voir avec l'intrigue originale. J'attribue la note positive surtout au souvenir que j'ai du premier tome.
C'est l'œuvre de Taniguchi que j'ai le plus aimée jusqu'à présent. Les dessins me semblent encore meilleurs que dans d'autres œuvres, les personnages sont facilement reconnaissables et l'histoire se suit avec intérêt et curiosité.
Le voyage dans le passé est l'occasion d'explorer des sentiments et des émotions, parfois très fortes mais sans excès trop larmoyants. Le premier amour, la relation de Hiroshi avec ses parents, la conscience de ne pouvoir changer aucun aspect fondamental, sont des points forts. Personnellement, j'ai adoré la journée heureuse à la plage, elle m'a apporté des souvenirs très précieux.
J'ai lu très vite et j'ai la sensation d'avoir laissé quelques fils en suspens, donc il faudra que je relise tout. Je n'ai pas pu résister et à un moment de la lecture, j'ai sauté à la fin pour voir les réponses aux questions fondamentales qui se posaient à moi.
Les femmes sont l’être supérieur !
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Cette série comporte deux tomes : Des femmes avant de mourir (1990), Chair d'orchidée pour le cyborg (1992). L’édition originale de l’intégrale date de 2004. Elle a été réalisée par Alejandro Jodorowsky pour le scénario, par Georges Bess pour les dessins et les couleurs. Le premier album comporte soixante-deux pages de bande dessinée, et le second également. L’intégrale est complétée par les neuf premières pages du deuxième épisode de la version originelle de la série, six numéros parus au Mexique d’octobre 1966 à janvier 1967, illustrés par Manuel Moro (1929-2007), ainsi que par un cahier graphique de neuf pages comportant des recherches visuelles de Bess, et les couvertures des deux premiers tomes.
Dossier Un : la menace des femmes-taupes. À bord du vaisseau amiral de l’Organisation de Défense Européenne, les deux comptables Martin et Martain se disputent sur un chiffre : l’un estime que l’opération leur reviendra, selon ses calculs à 375.049 néo-écus, et l’autre à 375.048 néo-écus. Fräulein Enanita les interrompt en leur disant que leur comédie devient écœurante, et en ajoutant à l’adresse de Sir Pinker qu’il devrait déclencher la mise à feu, et ne pas écouter ces deux machines à calculer. Ce dernier lui répond que ses désirs sont des ordres, puis il s’adresse à la base de contrôle, en leur demandant de parer le tir du module. La base de contrôle répond qu’elle est parée pour le lancement. Sir Pinker Typer enclenche le compte à rebours. Trois… Deux… Un… Feu ! Les comptables déclarent que le lancement a été à proprement parler, parfait, absolument parfait. Ils ont même fait une petite économie de trente-sept mille néo-écus au bas mot.
La petite navette spatiale approche de la planète, en mode indétectable. Elle largue le sujet : son arrivée à destination est parfaite. Le bioanalyseur indique que l’état du sujet est excellent, tout s’est déroulé comme sur des roulettes. À 03h27, le sujet est repéré par deux chasseurs accompagnés de deux chiens, il est capturé et il doit les suivre jusqu’à un temple en plein cœur de la jungle. Il se rend compte qu’il ne se souvient même pas de son propre nom, il ne se souvient plus de rien. Il est jeté dans une énorme fosse où se trouve déjà des dizaines d’esclaves. Alors qu’il essaye de se repérer dans cette puanteur insupportable, un vrai cloaque, il est assailli par derrière par un individu qui lui indique qu’il est l’agent Écho, tout en lui plaquant la main sur la bouche pour l’empêcher de faire du bruit. L’agent Écho plaque son genou dans le dos du nouvel arrivant, ce qui lui fait cracher une sorte de fusil futuriste en pièces détachées. Alors qu’il assemble l’arme, l’agent Écho lui conseille de se coucher, car le jour ne va pas tarder et il vaut mieux être en forme demain, pour la cérémonie de l’échange vital. Le lendemain des gardes armés de fouet obligent les esclaves à se lever et à se diriger vers la salle des cérémonies.
Il faut un peu de temps pour que la réelle nature de cette série se révèle au lecteur : les auteurs jouent avec ses attentes en différant la mise en place de ce qui est annoncé sur la couverture jusqu’à la vingtième planche. Mais où est Anibal 5 ? Qu’est-ce que c’est que cette histoire d’infiltration sur une planète extraterrestre ? Le titre de la première partie promet une mission contre les femmes-taupes, et installe le récit dans le registre de la science-fiction, peut-être de type opéra de l’espace. En fonction de sa sensibilité, le lecteur peut ressentir l’influence de Mœbius dans le choix des couleurs, dans le profil épuré du vaisseau spatial, dans les longues blouses blanches des comptables, etc. Ou, à tout le moins, une forte influence d’une facette de la ligne éditoriale des Humanoïdes Associés de l’époque, de la fin des années 1970. Dès la planche onze, il devient évident que les auteurs jouent avec l’exagération, proche de la parodie et de la farce grotesque : la tronche simiesque du prisonnier, l’hypertrophie mammaire des jeunes femmes dénudées qui se sacrifient pour faire don de leur énergie vitale au vieillard appelé le mandarin. Le lecteur en trouve la confirmation avec les chicaneries des comptables, l’allure de lolita de Fräulein Enanita, le gorille femelle doté de conscience qui assiste le mandarin, les amazones entièrement nues et toutes identiques qui entourent la reine Dunia, la facilité avec laquelle celle-ci succombe au charme d’Anibal 5, et… les grimaces de ce dernier alors que son éjaculation est provoquée à distance, déclenchant le lance-flammes de son pénis.
À partir de là, le récit lui-même aura départagé les lecteurs : ceux révulsés par ces outrances de mauvais goût et ces provocations faciles qui ne leur procurent aucun plaisir, ceux amusés par ce jeu sur les codes du genre agent secret de l’espace car il n’est pas si facile que ça de tourner en dérision des conventions déjà très proches du ridicule. Ah ben si : le héros musculeux au-delà du possible, sa virilité qui fait systématiquement tomber en pamoison toutes les femmes, leur tenue aguichante et dévoilant toujours plus de peau, sans parler de leurs mensurations, ou encore les actes de bravoure, spectaculaires à souhait, sauvant le monde forcément à la dernière minute, et même à la dernière seconde. Parce que le dessinateur ne fait pas semblant : femmes à la plastique magnifique totalement nues, avec nudité frontale et poses aussi suggestives que révélatrices, homme nu avec également nudité frontale et sexe en érection, accouplement sans gros plan quand même. La deuxième mission est de nature moins explicite sur le plan graphique. La troisième mission commence par une partie de jambes en l’air, de nature visuellement explicite, les parties génitales restant toutefois hors champ. Pour la quatrième et dernière mission, la nudité reste de mise, avec une relation physique de nature saphique. La violence est elle aussi de nature graphique : explosions à gogo, extermination des ennemis, cadavres innombrables sur le champ de bataille, etc.
L’artiste se montre tout aussi investi dans la dimension premier degré de la narration visuelle. L’amateur de SF se régale avec le vaisseau de l’Organisation de Défense Européenne (ODE) : sa forme profilée, son immense pont à partir duquel Piker Typer supervise les opérations sur une sorte de plateforme flottante, avec les deux inénarrables comptables et la Baby Doll entre stratège opérationnel et secrétaire très particulière. Par la suite, le lecteur ressent la force appliquée par Écho pour faire cracher les pièces détachées du fusil futuriste. Il détaille du regard l’installation utilisée pour absorber le flux vital des jeunes dévotes, les tentacules métalliques qui immobilisent Anibal 5, la grande matrice conçue par Lao Te Kung où les Klownes viennent au monde, la salle du multi-canon, l’engin flottant qui plante ses câbles sacrés dans le dos de Dunia, et bien sûr l’attaque du vaisseau de l’ODE dans l’espace, etc. Le dessinateur se montre à la hauteur de toutes les situations loufoques et sarcastiques imaginées par le scénariste : aussi bien le pénis lance-flammes, que la trace de destruction laissée par les pieds traités pour secréter une sueur acide qui s’enflamme au contact de l’air, un bouffon aux pieds du mandarin, une horde de yétis pas commodes, des milliers d’animaux ayant envahi l’espace aérien de Paris et flottant dans les airs comme des feuilles au vent, ou encore un boa devant avancer après avoir ingéré une antilope. Le dosage s’avère parfait entre les actions d’éclat au premier degré et les exagérations énormes.
Tout est également une question de dosage pour le scénario : trop d’exagération et la caricature devient une moquerie pesante, pataude et indigeste, pas assez et le premier degré reprend ses droits pour une suite d’aventures spectaculaires convenues et en se distinguant plus de la production industrielle. Avec un art consommé, le scénariste tourne en dérision son personnage principal viril et téméraire. Dans la première mission, il a perdu la mémoire, ce qui le prive de son livre arbitre, le plaçant dans une situation de dépendance et de servitude vis-à-vis Pinker Typer et Fräulein qui lui dicte quoi faire. Dans la deuxième mission, une machine a fait fondre sa musculature, et il se retrouve réduit à faire le bouffon du mandarin. Dans la troisième, son esprit est projeté dans le corps d’animaux, tous des femelles. Et dans la dernière, son esprit se retrouve dans le corps d’une femme magnifique aux formes généreuses. Ainsi le héros viril manque de superbe dans le récit, soit obéissant à des ordres extérieurs pour triompher, soit littéralement dénaturé parce qu’il se retrouve dans d’autres corps. Quand il est en pleine possession de ses moyens il s’agit de son temps de repos entre deux missions et il pense avec ce qu’il a entre les jambes plutôt qu’avec son cerveau. Visuellement l’image de la femme est exploitée pour titiller les hormones du lecteur adolescent ; dans le récit, la figure de l’homme viril est systématiquement retournée, pour être rendue impuissante et moquée, voire pénétrée. Anibal 5 est instrumentalisé, manipulé, pour être réduit à l’état d’outil pas vraiment consentant dans les mains de ses chefs.
Un beau mâle musculeux qui manipule le pistolet laser pour éliminer les ennemis de l’humanité et pour se taper les belles meufs écervelées à la fin ?!? En surface, oui, tout du moins au début en apparence. Dans la longueur, le dessinateur sait réaliser le dosage parfait entre narration visuelle au premier degré et exagérations comiques pour neutraliser tout effet machiste, tout en divertissant. Le scénariste réussit le même dosage élégant entre aventures SF pistolet laser au poing et dézingage en règle du héros viril et triomphant, avec un zeste de blagues en dessous de la ceinture, et une critique appuyée de la masculinité, le tout dans l’humour et la bonne humeur.
C’est le troisième album d’Aurélien Maury que je lis. Tous publiés chez Tanibis (dans des formats très différents les uns des autres, mais avec comme à chaque fois un beau travail éditorial).
Cette histoire est elle aussi très différente de ce que j’avais lu de lui. Mais elle est intéressante. Sans doute la plus aboutie.
Si au départ on pense à un roman graphique classique, avec un couple qu’on sent rapidement au bord de l’implosion, tant l’héroïne, sensible, empathique, semble très éloignée de l’homme avec lequel elle vit et qui fait peu de cas de ses goûts, de sa personne.
Mais, par petites touches, avec l’arrivée d’une créature improbable, que va adopter l’héroïne (et qui va peu à peu la vampiriser – dans tous les sens du terme !), on bascule vers quelque chose de différent, à la fois onirique et noir. Le malaise s’installe.
La fin est un peu ouverte, et Maury ne cherche pas à expliquer la créature ou ce que l’on vient de lire. Mais ça n’est pas frustrant.
L’album est épais, mais se lit très rapidement – peu de texte, mais aussi une intrigue captivante, presque envoûtante.
Le dessin de Maury, une ligne claire agréable, avec des contours épais, donne un rendu simple, presque anodin, qui contribue à l’étrangeté du récit, et à nous faire accepter par paliers le fantastique dans lequel il baigne.
Note réelle 3,5/5.
Je relis ce diptyque 25 ans après l’avoir découvert, et je passe ma note de 3/5 à 4/5.
Le « making-off » (passionnant) en fin de tome 2 nous apprend que si l’histoire est fictive, elle est inspirée du témoignage du papa de Frank Giroux, ainsi que de leur voyage en Kabylie pour se documenter, et des rencontres faites à cette occasion.
La narration suit Valéra et son équipe à la recherche d’un régiment disparu, et en profite pour nous montrer cette « non-guerre » et ses abus. L’armée française n’est bien entendu pas dépeinte sous son meilleur jour, mais le ton reste juste, les conflits internes sont montrés, et si la population locale nous est présentée comme accueillante et chaleureuse, la barbarie des combattants du FLN n’est pas passé sous silence. Il en résulte une impression de gâchis unilatéral et de traumatisme durable.
La mise en image de Lax est parfaite, les 2 auteurs se sont beaucoup documentés, ont pris beaucoup de photos, la représentation de l’Algerie est donc fidèle… la mise en couleur ocre-jaune complète parfaitement le tableau.
Un diptyque passionnant et essentiel pour quiconque souhaite (re)découvrir cette période trouble de l’Histoire française.
Le procès de Jeanne d'Arc raconté à travers le regard de Pierre Cauchon, l'évêque de Beauvais qui organisa le procès de la Pucelle pour le compte du pouvoir anglais, dans l'espoir d'en tirer prestige, influence et pouvoir.
J'ai trouvé l'album remarquable à plusieurs niveaux. Déjà par son objet même : le grand format met superbement en valeur les planches de Joël Parnotte, dont le dessin est magnifique du début à la fin. Les décors, les visages, les jeux de lumière, les costumes, les ambiances hivernales et oppressantes de Rouen ou des geôles participent à une immersion constante. Chaque page respire le soin et l'ambition. Certaines scènes ont une ampleur presque cinématographique.
Mais ce qui impressionne surtout, c'est l'intelligence du récit. Les auteurs parviennent à trouver un équilibre très fragile : raconter une histoire aussi proche que possible de la réalité historique, en s'appuyant sur les actes du procès et sur des paroles authentifiées par la majorité des historiens, tout en assumant des variations, des réorganisations et des partis pris romanesques destinés à rendre l'ensemble plus vivant, plus incarné et plus dramatique. Cela fonctionne admirablement bien.
Comme le titre l'indique, le récit tourne principalement autour du personnage de Pierre Cauchon. Dès les premières pages, il apparaît comme un notable ambitieux, fin politique, manipulateur et très attaché à son ascension personnelle après la perte de son évêché de Beauvais au profit du camp de Charles VII. C'est un personnage d'abord assez détestable, persuadé de pouvoir utiliser ce procès historique pour renforcer encore sa position auprès des Anglais et de l'Église. Mais toute la force de l'album est justement de faire progressivement évoluer cette image.
Au fil des interrogatoires et des confrontations avec Jeanne d'Arc, sa foi absolue, ses fines réparties et sa conviction inébranlable viennent fissurer les certitudes de Cauchon. Le récit développe alors l'idée qu'il aurait pu, au moins partiellement, être remué moralement par cette rencontre au point d'essayer plus ou moins d'agir en sa faveur. C'est évidemment un parti pris romanesque, mais il est traité avec suffisamment d'intelligence et de nuances pour rester passionnant sans donner l'impression de réécrire brutalement l'Histoire.
Les dialogues sont excellents, souvent brillants, et le récit montre avec beaucoup de subtilité la confrontation entre foi sincère, calcul politique, droit ecclésiastique et luttes d'influence. Toute la mécanique du procès devient captivante. La présence du jeune clerc servant de narrateur renforce encore cette immersion et rappelle beaucoup Le Nom de la Rose dans sa manière d'observer un homme puissant vaciller intérieurement.
J'ai également apprécié certains ajouts fictionnels, notamment le personnage de Louise, la sœur abbesse de Cauchon, incarnation de ses ambitions et de sa cupidité, qui se retrouve progressivement confrontée aux doutes et à l'évolution morale de son frère. Ces ajouts permettent d'incarner les tensions politiques et religieuses sans trahir l'esprit général de l'époque.
Mon principal regret concerne toutefois le traitement du comte de Warwick. Le récit en fait un antagoniste brutal, presque caricaturalement cruel et sans scrupule, notamment dans une scène finale très violente qui m'a paru trop hollywoodienne et forcée par rapport au ton jusque-là subtil et crédible de l'album. C'est pratiquement le seul moment où j'ai eu le sentiment que le récit forçait un peu artificiellement le trait dramatique.
J'ai aussi apprécié le dossier historique final et sa démarche d'honnêteté. L'historien ayant participé au projet y détaille les écarts entre les faits établis et les éléments romancés, permettant au lecteur de mieux distinguer ce qui relève des sources historiques et ce qui appartient à l'interprétation des auteurs. C'est d'autant plus intéressant que le procès de Jeanne d'Arc est devenu quasiment immédiatement un objet de propagande politique et religieuse, aussi bien du côté anglais que français, ce qui rend impossible toute certitude absolue sur certains aspects humains ou psychologiques de cette affaire hors norme.
Il faut donc bien voir cet album comme une fiction historique documentée et intelligente, pas comme un ouvrage prétendant imposer une vérité définitive. Cette semi-réhabilitation du personnage de Cauchon est un parti pris auquel chacun adhérera ou non, mais elle donne naissance à un récit passionnant, porté par un dessin somptueux et une mise en scène remarquable. Une lecture dense, captivante et profondément immersive dans l'état d'esprit de cette époque et dans l'intensité extraordinaire de ce procès devenu légendaire.
Si cet album n'est pas en état de Grâce, que Dieu l'y mette, et s'il y est, que Dieu l'y garde.
J’ai beaucoup aimé Les Chants du Cygne Noir. Dès les premières pages, on est plongé dans un univers de space opera rétrofuturiste où les navires quittent Brest comme s’ils allaient traverser l’océan… sauf qu’ici, ils s’arrachent à la gravité pour partir vers l’espace. Cette idée de 19e siècle projeté dans la conquête spatiale fonctionne incroyablement bien, et donne une vraie identité à l’œuvre.
J’ai trouvé le récit très immersif, notamment avec l’histoire de Benesh, marquée par la vengeance après la mort de son frère dans le Raj colonial britannique. Son parcours vers l’éthernef du Baron Cockburn, direction la ceinture d’astéroïdes, mélange quête personnelle, aventure et conflit plus vaste autour des empires et de la conquête du Ring. Il y a un côté très classique dans la structure (vengeance, rencontre de pirates, mentor inattendu), mais c’est justement ce qui rend la lecture fluide et efficace.
Visuellement, c’est impressionnant. Le passage au noir et blanc façon manga est totalement réussi, avec un encrage très maîtrisé, des planches parfois gigantesques dans leur ambition, et d’autres plus intimes et émotionnelles. Le dessin d’Alex Alice garde ce côté presque pictural, très détaillé, qui donne une vraie ampleur aux vaisseaux, à l’espace et aux scènes d’action.
J’ai aussi beaucoup aimé l’ancrage historique dans le Raj britannique, qui donne une profondeur supplémentaire au récit de SF. On sent une vraie envie d’explorer les rapports de domination, les classes sociales et le prolongement du colonialisme dans un futur spatial. J’aurais même aimé que cette partie soit encore plus développée, car elle est vraiment intéressante.
Je n’ai pas lu Le Château des étoiles, mais ça ne m’a pas empêché de rentrer dans l’histoire. Et d’après ce que j’ai compris, on peut très bien découvrir cet univers sans connaître les autres œuvres.
Et franchement, j’ai bien fait de prendre l’édition collector avec le jaspage noir. Ça renforce encore l’ambiance sombre et élégante de l’univers, et l’objet est vraiment jolie.
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Ça a le goût, la simplicité et l'intimité d'un Rochette, mais ce n'est pas un Rochette. Éric Savoldelli est un enfant de la montagne où sa mère a été gardienne du refuge de l'Aigle, dans le massif des Écrins. C'est en lisant Ailefroide - Altitude 3954 qu'il trouve sa voie, il sera bédéiste. Sa rencontre avec Jean-Marc Rochette ne fera que conforter cette vocation. Savoldelli va reprendre un thème cher à Rochette : la montagne. Il va puiser dans son passé familial pour sa première BD. Un récit qui commence en 1938 avec trois gamins de 14 et 10 ans (dont le grand-père de Savoldelli), ils vont quitter leur Italie natale après le décès de leurs pères suite à un accident en forêt. Un récit qui se poursuit en France dans le massif des Écrins, nous sommes en 1954. Nos trois expatriés vont faire fassent à la défiance, les ritals ne sont pas le bienvenu. Son grand-père changera de prénom pour s'intégrer, il délaissera Melchissedecco pour Romano. Un album qui met en lumière la rudesse du travail de bûcheron avec pour tout moyen la hache et la force physique et pour seul aide le cheval. Ce lien fort homme / cheval (ici la jument Mona) est très bien retranscrit. Il sera aussi question des dernières exploitations minières de la région. Le travail manuel dans les Alpes des années 50, très loin du tourisme de masse, est un microcosme où l'entraide vaut tout l'or du monde. Un récit authentique qui transpire la nature et l'amitié. Je regrette simplement ce saut temporel de 1943 à 1954... Un dessin à la texture rugeuse où le bleu, l'ocre et le noir sont les couleurs dominantes. Un rendu qui sublime la beauté des paysages et de sa faune. Il en ressort une noirceur qui témoigne de la difficulté à vivre à cette époque en milieu alpin. J'ai eu quelques difficultés à reconnaître certains personnages à de rares moments, mais rien de bien gênant. Par contre, je tiens à souligner le travail de recherche sur les lieux visités et sur la technique d'abattage des arbres et du transport des grumes, en particulier sur ce téléphérique. Du très bon boulot. Une BD à découvrir.
On a tué Wild Bill
Ce one-shot fut ma première BD de Hermann… je la relis 24 ans plus tard, et je trouve ça toujours très sympa. L’histoire est prenante, facile à suivre et bien construite… tout en restant très classique. C’est du western, on sait à quoi s’attendre. Les personnages sont bien campés et réalistes, on a le riche, la prostituée, le héros faible, le dur à cuire, … toute la panoplie du bon western ! L’action est variée, poursuites, cache, combat, trahison, vengeance, … on ne s’ennuie pas. Et j’ai beaucoup aimé la fin, qui nous ramène à la toute première scène – un « flash forward » comme on dit au cinéma. Le dessin est excellent, notamment au niveau des paysages, qui sont absolument magnifiques. Les couleurs collent vraiment à ce genre d’histoire. Par contre, j’ai toujours un peu de mal avec les personnages féminins de l’auteur. Voilà, un western pas révolutionnaire mais très bien, que je conseille à tous les fans du genre, et même aux autres. Je laisse ma note à 4/5, même si je comprends les lecteurs qui trouvent ça un peu trop classique.
Dora
Voilà une série qui mérite largement de sortir du relatif anonymat où elle semble confinée, si j’en crois le peu d’avis la concernant. En effet, Minaverry (auteur argentin que je découvre avec cette série) parvient très bien à mêler grande et petite histoire. Il réussit à nous intéresser aux atrocités nazies, à ceux qui les ont commises, à ceux qui les traquent après-guerre (avec des procès ne touchant qu’une partie des anciens coupables, et alors il y a beaucoup d’acquittements faute de preuves !), mais aussi aux soubresauts de l’Histoire française autour de la guerre d’Algérie, aux inégalités et difficultés sociales dans la France du début des années 1960 (logements des pauvres et immigrés, hypocrisie de l’avortement interdit, etc.). C’est vraiment étonnant de voir un auteur argentin aussi bien documenté sur l’histoire européenne, et française en particulier ! Mais il parvient aussi à nous présenter une très belle héroïne (aux sens physique et intellectuel). Et des personnages secondaires (surtout féminins) riches et intéressants en eux-mêmes et pour l’intrigue. C’est ainsi que nous suivons Dora, jeune femme qui va se trouver au cœur de la traque des criminels nazis en fuite – au côté d’agents du Mossad, puis avec une association et des avocats français. Nous la suivons aussi dans plusieurs endroits du monde. L’Allemagne, une grosse partie en France, mais aussi en Argentine, en Pologne (pour des retrouvailles émouvantes entre sa meilleure amie Nina/Lotte et sa mère, juive polonaise dont les enfants avaient été enlevés et confiés au Lebensborn), en Finlande. En parallèle Minaverra met en avant une Dora qui se cherche, une personnalité qui se construit, au gré de ses rencontres. Une personnalité qui s’affirme, s’assume (son homosexualité, ses choix politiques). La narration est fluide, plaisante. Mis à part le début du deuxième tome, où il faut quand même s’accrocher, tant ça part dans tous les sens, vers pas mal de personnages. J’ai mis une vingtaine de pages à situer tout le monde, mais au bout d’un moment tout devient plus limpide et fluide. Le dessin est lui aussi sympa. Assez simple, usant d’un Noir et Blanc gras et tranché, il est plaisant. Le quatrième tome est un peu plus épais, mais il ne conclut pas vraiment la série (même s’il n’y a pas d’intrigue devant forcément se finir sur un point précis). Mais cet album date de près de 7 ans, et je suis déçu de ne pas avoir la suite, que j’aurais lu avec un très grand plaisir.
Histoire sans Héros
Histoire sans héros mais non sans héroïsme ! Ce fut le premier récit de Van Hamme que j'ai lu et le dessin plus réaliste de Dany m'a agréablement surpris. Tout le scénario m'a impressionné. La mort de Bornstein, ainsi que le sacrifice de James Gray, m'ont fortement marqué. 20 ans plus tard, la magie ne fonctionnait plus, j'avais grandi, nous avions tous grandi. Une histoire policière et d'espionnage qui, pour moi, n'avait plus beaucoup à voir avec l'intrigue originale. J'attribue la note positive surtout au souvenir que j'ai du premier tome.
Quartier lointain
C'est l'œuvre de Taniguchi que j'ai le plus aimée jusqu'à présent. Les dessins me semblent encore meilleurs que dans d'autres œuvres, les personnages sont facilement reconnaissables et l'histoire se suit avec intérêt et curiosité. Le voyage dans le passé est l'occasion d'explorer des sentiments et des émotions, parfois très fortes mais sans excès trop larmoyants. Le premier amour, la relation de Hiroshi avec ses parents, la conscience de ne pouvoir changer aucun aspect fondamental, sont des points forts. Personnellement, j'ai adoré la journée heureuse à la plage, elle m'a apporté des souvenirs très précieux. J'ai lu très vite et j'ai la sensation d'avoir laissé quelques fils en suspens, donc il faudra que je relise tout. Je n'ai pas pu résister et à un moment de la lecture, j'ai sauté à la fin pour voir les réponses aux questions fondamentales qui se posaient à moi.
Anibal Cinq
Les femmes sont l’être supérieur ! - Cette série comporte deux tomes : Des femmes avant de mourir (1990), Chair d'orchidée pour le cyborg (1992). L’édition originale de l’intégrale date de 2004. Elle a été réalisée par Alejandro Jodorowsky pour le scénario, par Georges Bess pour les dessins et les couleurs. Le premier album comporte soixante-deux pages de bande dessinée, et le second également. L’intégrale est complétée par les neuf premières pages du deuxième épisode de la version originelle de la série, six numéros parus au Mexique d’octobre 1966 à janvier 1967, illustrés par Manuel Moro (1929-2007), ainsi que par un cahier graphique de neuf pages comportant des recherches visuelles de Bess, et les couvertures des deux premiers tomes. Dossier Un : la menace des femmes-taupes. À bord du vaisseau amiral de l’Organisation de Défense Européenne, les deux comptables Martin et Martain se disputent sur un chiffre : l’un estime que l’opération leur reviendra, selon ses calculs à 375.049 néo-écus, et l’autre à 375.048 néo-écus. Fräulein Enanita les interrompt en leur disant que leur comédie devient écœurante, et en ajoutant à l’adresse de Sir Pinker qu’il devrait déclencher la mise à feu, et ne pas écouter ces deux machines à calculer. Ce dernier lui répond que ses désirs sont des ordres, puis il s’adresse à la base de contrôle, en leur demandant de parer le tir du module. La base de contrôle répond qu’elle est parée pour le lancement. Sir Pinker Typer enclenche le compte à rebours. Trois… Deux… Un… Feu ! Les comptables déclarent que le lancement a été à proprement parler, parfait, absolument parfait. Ils ont même fait une petite économie de trente-sept mille néo-écus au bas mot. La petite navette spatiale approche de la planète, en mode indétectable. Elle largue le sujet : son arrivée à destination est parfaite. Le bioanalyseur indique que l’état du sujet est excellent, tout s’est déroulé comme sur des roulettes. À 03h27, le sujet est repéré par deux chasseurs accompagnés de deux chiens, il est capturé et il doit les suivre jusqu’à un temple en plein cœur de la jungle. Il se rend compte qu’il ne se souvient même pas de son propre nom, il ne se souvient plus de rien. Il est jeté dans une énorme fosse où se trouve déjà des dizaines d’esclaves. Alors qu’il essaye de se repérer dans cette puanteur insupportable, un vrai cloaque, il est assailli par derrière par un individu qui lui indique qu’il est l’agent Écho, tout en lui plaquant la main sur la bouche pour l’empêcher de faire du bruit. L’agent Écho plaque son genou dans le dos du nouvel arrivant, ce qui lui fait cracher une sorte de fusil futuriste en pièces détachées. Alors qu’il assemble l’arme, l’agent Écho lui conseille de se coucher, car le jour ne va pas tarder et il vaut mieux être en forme demain, pour la cérémonie de l’échange vital. Le lendemain des gardes armés de fouet obligent les esclaves à se lever et à se diriger vers la salle des cérémonies. Il faut un peu de temps pour que la réelle nature de cette série se révèle au lecteur : les auteurs jouent avec ses attentes en différant la mise en place de ce qui est annoncé sur la couverture jusqu’à la vingtième planche. Mais où est Anibal 5 ? Qu’est-ce que c’est que cette histoire d’infiltration sur une planète extraterrestre ? Le titre de la première partie promet une mission contre les femmes-taupes, et installe le récit dans le registre de la science-fiction, peut-être de type opéra de l’espace. En fonction de sa sensibilité, le lecteur peut ressentir l’influence de Mœbius dans le choix des couleurs, dans le profil épuré du vaisseau spatial, dans les longues blouses blanches des comptables, etc. Ou, à tout le moins, une forte influence d’une facette de la ligne éditoriale des Humanoïdes Associés de l’époque, de la fin des années 1970. Dès la planche onze, il devient évident que les auteurs jouent avec l’exagération, proche de la parodie et de la farce grotesque : la tronche simiesque du prisonnier, l’hypertrophie mammaire des jeunes femmes dénudées qui se sacrifient pour faire don de leur énergie vitale au vieillard appelé le mandarin. Le lecteur en trouve la confirmation avec les chicaneries des comptables, l’allure de lolita de Fräulein Enanita, le gorille femelle doté de conscience qui assiste le mandarin, les amazones entièrement nues et toutes identiques qui entourent la reine Dunia, la facilité avec laquelle celle-ci succombe au charme d’Anibal 5, et… les grimaces de ce dernier alors que son éjaculation est provoquée à distance, déclenchant le lance-flammes de son pénis. À partir de là, le récit lui-même aura départagé les lecteurs : ceux révulsés par ces outrances de mauvais goût et ces provocations faciles qui ne leur procurent aucun plaisir, ceux amusés par ce jeu sur les codes du genre agent secret de l’espace car il n’est pas si facile que ça de tourner en dérision des conventions déjà très proches du ridicule. Ah ben si : le héros musculeux au-delà du possible, sa virilité qui fait systématiquement tomber en pamoison toutes les femmes, leur tenue aguichante et dévoilant toujours plus de peau, sans parler de leurs mensurations, ou encore les actes de bravoure, spectaculaires à souhait, sauvant le monde forcément à la dernière minute, et même à la dernière seconde. Parce que le dessinateur ne fait pas semblant : femmes à la plastique magnifique totalement nues, avec nudité frontale et poses aussi suggestives que révélatrices, homme nu avec également nudité frontale et sexe en érection, accouplement sans gros plan quand même. La deuxième mission est de nature moins explicite sur le plan graphique. La troisième mission commence par une partie de jambes en l’air, de nature visuellement explicite, les parties génitales restant toutefois hors champ. Pour la quatrième et dernière mission, la nudité reste de mise, avec une relation physique de nature saphique. La violence est elle aussi de nature graphique : explosions à gogo, extermination des ennemis, cadavres innombrables sur le champ de bataille, etc. L’artiste se montre tout aussi investi dans la dimension premier degré de la narration visuelle. L’amateur de SF se régale avec le vaisseau de l’Organisation de Défense Européenne (ODE) : sa forme profilée, son immense pont à partir duquel Piker Typer supervise les opérations sur une sorte de plateforme flottante, avec les deux inénarrables comptables et la Baby Doll entre stratège opérationnel et secrétaire très particulière. Par la suite, le lecteur ressent la force appliquée par Écho pour faire cracher les pièces détachées du fusil futuriste. Il détaille du regard l’installation utilisée pour absorber le flux vital des jeunes dévotes, les tentacules métalliques qui immobilisent Anibal 5, la grande matrice conçue par Lao Te Kung où les Klownes viennent au monde, la salle du multi-canon, l’engin flottant qui plante ses câbles sacrés dans le dos de Dunia, et bien sûr l’attaque du vaisseau de l’ODE dans l’espace, etc. Le dessinateur se montre à la hauteur de toutes les situations loufoques et sarcastiques imaginées par le scénariste : aussi bien le pénis lance-flammes, que la trace de destruction laissée par les pieds traités pour secréter une sueur acide qui s’enflamme au contact de l’air, un bouffon aux pieds du mandarin, une horde de yétis pas commodes, des milliers d’animaux ayant envahi l’espace aérien de Paris et flottant dans les airs comme des feuilles au vent, ou encore un boa devant avancer après avoir ingéré une antilope. Le dosage s’avère parfait entre les actions d’éclat au premier degré et les exagérations énormes. Tout est également une question de dosage pour le scénario : trop d’exagération et la caricature devient une moquerie pesante, pataude et indigeste, pas assez et le premier degré reprend ses droits pour une suite d’aventures spectaculaires convenues et en se distinguant plus de la production industrielle. Avec un art consommé, le scénariste tourne en dérision son personnage principal viril et téméraire. Dans la première mission, il a perdu la mémoire, ce qui le prive de son livre arbitre, le plaçant dans une situation de dépendance et de servitude vis-à-vis Pinker Typer et Fräulein qui lui dicte quoi faire. Dans la deuxième mission, une machine a fait fondre sa musculature, et il se retrouve réduit à faire le bouffon du mandarin. Dans la troisième, son esprit est projeté dans le corps d’animaux, tous des femelles. Et dans la dernière, son esprit se retrouve dans le corps d’une femme magnifique aux formes généreuses. Ainsi le héros viril manque de superbe dans le récit, soit obéissant à des ordres extérieurs pour triompher, soit littéralement dénaturé parce qu’il se retrouve dans d’autres corps. Quand il est en pleine possession de ses moyens il s’agit de son temps de repos entre deux missions et il pense avec ce qu’il a entre les jambes plutôt qu’avec son cerveau. Visuellement l’image de la femme est exploitée pour titiller les hormones du lecteur adolescent ; dans le récit, la figure de l’homme viril est systématiquement retournée, pour être rendue impuissante et moquée, voire pénétrée. Anibal 5 est instrumentalisé, manipulé, pour être réduit à l’état d’outil pas vraiment consentant dans les mains de ses chefs. Un beau mâle musculeux qui manipule le pistolet laser pour éliminer les ennemis de l’humanité et pour se taper les belles meufs écervelées à la fin ?!? En surface, oui, tout du moins au début en apparence. Dans la longueur, le dessinateur sait réaliser le dosage parfait entre narration visuelle au premier degré et exagérations comiques pour neutraliser tout effet machiste, tout en divertissant. Le scénariste réussit le même dosage élégant entre aventures SF pistolet laser au poing et dézingage en règle du héros viril et triomphant, avec un zeste de blagues en dessous de la ceinture, et une critique appuyée de la masculinité, le tout dans l’humour et la bonne humeur.
Oh, Lenny
C’est le troisième album d’Aurélien Maury que je lis. Tous publiés chez Tanibis (dans des formats très différents les uns des autres, mais avec comme à chaque fois un beau travail éditorial). Cette histoire est elle aussi très différente de ce que j’avais lu de lui. Mais elle est intéressante. Sans doute la plus aboutie. Si au départ on pense à un roman graphique classique, avec un couple qu’on sent rapidement au bord de l’implosion, tant l’héroïne, sensible, empathique, semble très éloignée de l’homme avec lequel elle vit et qui fait peu de cas de ses goûts, de sa personne. Mais, par petites touches, avec l’arrivée d’une créature improbable, que va adopter l’héroïne (et qui va peu à peu la vampiriser – dans tous les sens du terme !), on bascule vers quelque chose de différent, à la fois onirique et noir. Le malaise s’installe. La fin est un peu ouverte, et Maury ne cherche pas à expliquer la créature ou ce que l’on vient de lire. Mais ça n’est pas frustrant. L’album est épais, mais se lit très rapidement – peu de texte, mais aussi une intrigue captivante, presque envoûtante. Le dessin de Maury, une ligne claire agréable, avec des contours épais, donne un rendu simple, presque anodin, qui contribue à l’étrangeté du récit, et à nous faire accepter par paliers le fantastique dans lequel il baigne. Note réelle 3,5/5.
Azrayen'
Je relis ce diptyque 25 ans après l’avoir découvert, et je passe ma note de 3/5 à 4/5. Le « making-off » (passionnant) en fin de tome 2 nous apprend que si l’histoire est fictive, elle est inspirée du témoignage du papa de Frank Giroux, ainsi que de leur voyage en Kabylie pour se documenter, et des rencontres faites à cette occasion. La narration suit Valéra et son équipe à la recherche d’un régiment disparu, et en profite pour nous montrer cette « non-guerre » et ses abus. L’armée française n’est bien entendu pas dépeinte sous son meilleur jour, mais le ton reste juste, les conflits internes sont montrés, et si la population locale nous est présentée comme accueillante et chaleureuse, la barbarie des combattants du FLN n’est pas passé sous silence. Il en résulte une impression de gâchis unilatéral et de traumatisme durable. La mise en image de Lax est parfaite, les 2 auteurs se sont beaucoup documentés, ont pris beaucoup de photos, la représentation de l’Algerie est donc fidèle… la mise en couleur ocre-jaune complète parfaitement le tableau. Un diptyque passionnant et essentiel pour quiconque souhaite (re)découvrir cette période trouble de l’Histoire française.
Cauchon... ou l'homme qui tua Jeanne d'Arc
Le procès de Jeanne d'Arc raconté à travers le regard de Pierre Cauchon, l'évêque de Beauvais qui organisa le procès de la Pucelle pour le compte du pouvoir anglais, dans l'espoir d'en tirer prestige, influence et pouvoir. J'ai trouvé l'album remarquable à plusieurs niveaux. Déjà par son objet même : le grand format met superbement en valeur les planches de Joël Parnotte, dont le dessin est magnifique du début à la fin. Les décors, les visages, les jeux de lumière, les costumes, les ambiances hivernales et oppressantes de Rouen ou des geôles participent à une immersion constante. Chaque page respire le soin et l'ambition. Certaines scènes ont une ampleur presque cinématographique. Mais ce qui impressionne surtout, c'est l'intelligence du récit. Les auteurs parviennent à trouver un équilibre très fragile : raconter une histoire aussi proche que possible de la réalité historique, en s'appuyant sur les actes du procès et sur des paroles authentifiées par la majorité des historiens, tout en assumant des variations, des réorganisations et des partis pris romanesques destinés à rendre l'ensemble plus vivant, plus incarné et plus dramatique. Cela fonctionne admirablement bien. Comme le titre l'indique, le récit tourne principalement autour du personnage de Pierre Cauchon. Dès les premières pages, il apparaît comme un notable ambitieux, fin politique, manipulateur et très attaché à son ascension personnelle après la perte de son évêché de Beauvais au profit du camp de Charles VII. C'est un personnage d'abord assez détestable, persuadé de pouvoir utiliser ce procès historique pour renforcer encore sa position auprès des Anglais et de l'Église. Mais toute la force de l'album est justement de faire progressivement évoluer cette image. Au fil des interrogatoires et des confrontations avec Jeanne d'Arc, sa foi absolue, ses fines réparties et sa conviction inébranlable viennent fissurer les certitudes de Cauchon. Le récit développe alors l'idée qu'il aurait pu, au moins partiellement, être remué moralement par cette rencontre au point d'essayer plus ou moins d'agir en sa faveur. C'est évidemment un parti pris romanesque, mais il est traité avec suffisamment d'intelligence et de nuances pour rester passionnant sans donner l'impression de réécrire brutalement l'Histoire. Les dialogues sont excellents, souvent brillants, et le récit montre avec beaucoup de subtilité la confrontation entre foi sincère, calcul politique, droit ecclésiastique et luttes d'influence. Toute la mécanique du procès devient captivante. La présence du jeune clerc servant de narrateur renforce encore cette immersion et rappelle beaucoup Le Nom de la Rose dans sa manière d'observer un homme puissant vaciller intérieurement. J'ai également apprécié certains ajouts fictionnels, notamment le personnage de Louise, la sœur abbesse de Cauchon, incarnation de ses ambitions et de sa cupidité, qui se retrouve progressivement confrontée aux doutes et à l'évolution morale de son frère. Ces ajouts permettent d'incarner les tensions politiques et religieuses sans trahir l'esprit général de l'époque. Mon principal regret concerne toutefois le traitement du comte de Warwick. Le récit en fait un antagoniste brutal, presque caricaturalement cruel et sans scrupule, notamment dans une scène finale très violente qui m'a paru trop hollywoodienne et forcée par rapport au ton jusque-là subtil et crédible de l'album. C'est pratiquement le seul moment où j'ai eu le sentiment que le récit forçait un peu artificiellement le trait dramatique. J'ai aussi apprécié le dossier historique final et sa démarche d'honnêteté. L'historien ayant participé au projet y détaille les écarts entre les faits établis et les éléments romancés, permettant au lecteur de mieux distinguer ce qui relève des sources historiques et ce qui appartient à l'interprétation des auteurs. C'est d'autant plus intéressant que le procès de Jeanne d'Arc est devenu quasiment immédiatement un objet de propagande politique et religieuse, aussi bien du côté anglais que français, ce qui rend impossible toute certitude absolue sur certains aspects humains ou psychologiques de cette affaire hors norme. Il faut donc bien voir cet album comme une fiction historique documentée et intelligente, pas comme un ouvrage prétendant imposer une vérité définitive. Cette semi-réhabilitation du personnage de Cauchon est un parti pris auquel chacun adhérera ou non, mais elle donne naissance à un récit passionnant, porté par un dessin somptueux et une mise en scène remarquable. Une lecture dense, captivante et profondément immersive dans l'état d'esprit de cette époque et dans l'intensité extraordinaire de ce procès devenu légendaire. Si cet album n'est pas en état de Grâce, que Dieu l'y mette, et s'il y est, que Dieu l'y garde.
Les Chants du Cygne Noir
J’ai beaucoup aimé Les Chants du Cygne Noir. Dès les premières pages, on est plongé dans un univers de space opera rétrofuturiste où les navires quittent Brest comme s’ils allaient traverser l’océan… sauf qu’ici, ils s’arrachent à la gravité pour partir vers l’espace. Cette idée de 19e siècle projeté dans la conquête spatiale fonctionne incroyablement bien, et donne une vraie identité à l’œuvre. J’ai trouvé le récit très immersif, notamment avec l’histoire de Benesh, marquée par la vengeance après la mort de son frère dans le Raj colonial britannique. Son parcours vers l’éthernef du Baron Cockburn, direction la ceinture d’astéroïdes, mélange quête personnelle, aventure et conflit plus vaste autour des empires et de la conquête du Ring. Il y a un côté très classique dans la structure (vengeance, rencontre de pirates, mentor inattendu), mais c’est justement ce qui rend la lecture fluide et efficace. Visuellement, c’est impressionnant. Le passage au noir et blanc façon manga est totalement réussi, avec un encrage très maîtrisé, des planches parfois gigantesques dans leur ambition, et d’autres plus intimes et émotionnelles. Le dessin d’Alex Alice garde ce côté presque pictural, très détaillé, qui donne une vraie ampleur aux vaisseaux, à l’espace et aux scènes d’action. J’ai aussi beaucoup aimé l’ancrage historique dans le Raj britannique, qui donne une profondeur supplémentaire au récit de SF. On sent une vraie envie d’explorer les rapports de domination, les classes sociales et le prolongement du colonialisme dans un futur spatial. J’aurais même aimé que cette partie soit encore plus développée, car elle est vraiment intéressante. Je n’ai pas lu Le Château des étoiles, mais ça ne m’a pas empêché de rentrer dans l’histoire. Et d’après ce que j’ai compris, on peut très bien découvrir cet univers sans connaître les autres œuvres. Et franchement, j’ai bien fait de prendre l’édition collector avec le jaspage noir. Ça renforce encore l’ambiance sombre et élégante de l’univers, et l’objet est vraiment jolie.