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Par Présence
Note: 4/5
Couverture de la série Le Grand Pouvoir du Chninkel
Le Grand Pouvoir du Chninkel

La paix reviendra quand les trois uniras… - Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Cette histoire a été sérialisée dans le magazine (À suivre) du numéro 105 en octobre 1986, au numéro 114 en juillet 1987. Il a fait l’objet d’une édition intégrale en noir & blanc en 1988. Il a été réalisé par Jean van Hamme pour le scénario, et par Grzegorz Rosi?ski pour les dessins. Il compte environ cent-soixante pages de bande dessinée. Il a bénéficié d’une édition en couleurs en trois tomes (2001-2002, Le Commandement, Le Choisi, Le Jugement), la mise en couleurs ayant été réalisée par Graza (Gra?yna Fo?tyn-Kasprzak), avec une édition intégrale en 2006. La dernière édition intégrale en noir & blanc s’ouvre avec une introduction de trois pages, rédigée par Benoît Mouchart, intitulée : Genèse du premier récit de Theologic Fantasy. Cet album a reçu le prix Alph'Art du public au festival d'Angoulême de 1989. D’aussi loin que se souvenaient les ancêtres de des ancêtres, Daar avait toujours été un monde en guerre. Une guerre dont nul de se rappelait l’origine, une guerre sans trêve ni merci, sans quartier ni vainqueurs, que ne cessaient de se livrer entre eux trois les immortels. À chaque croisée des soleils, lorsque les ombres se rejoignent, le grondement de leurs armées en marché s’élevait aux trois points cardinaux. De Sep venait Barr-Find main noire et la masse écrasante de ses légions d’airain. De hor fondait Jargoth le parfumé et l’escadre mortelle de ses archers volants. De far se ruait Zembra la cyclope et la horde déchaînée de ses guerrières borgnes. Brutes sans visages, bardées de fer, juchées sur leurs pesants womochs cracheurs de feu… Cruels androgynes aux traits empoisonnés, fendant les airs sur les voiles végétales des orphyx carnivores… Féroces amazones à la paupière cousue, emportées au massacre par le galop d’acier de leurs traganes sauvages… Sous le commandement des trois immortels, les armées s’affrontent : horreur absurde de la mort donnée et reçue sans même savoir pourquoi ! Qui étaient-ils donc qui avaient condamné ce monde à une telle infamie ? De quel néant d’abjection étaient-elles issues, ces races supérieures qui avaient contraint les différents peuples à une si atroce servitude ? Qui avait permis l’existence de ces trois immortels dont l’appétit de massacre et de sang semblait ne jamais devoir connaître de fin ? Quel crime abominable avaient donc commis ces peuples pour mériter cela ? À chaque croisée des soleils, recommençait la guerre. Une guerre sans quartier ni vainqueurs, dont il ne restait au soir des batailles, que le charnier des vaincus abandonnés aux dents de ronce des sheershecks bicéphales. C’est pourtant dans cette désolation qu’un jour se produisit ce que l’on appela plus tard le miracle. Alors que les charognards ont commencé à dépecer les cadavres, un petit homme, un Chninkel, se met à gesticuler, encore vivant, en effectuant de larges moulinets de hache pour les forcer à s’écarter et ainsi se frayer un chemin pour fuir. Il prend ses jambes à son cou, repère un énorme animal qu’il parvient à faire cracher en l’air, ce qui disperse enfin les volatils prédateurs. J’On peut s’éloigner du champ de bataille et trouver un endroit pour réfléchir. Un peu intimidant d’entamer la lecture d’un tel classique, à la fois de savoir s’il sera à la portée du lecteur, à la fois la crainte de la déception du fait d’un horizon d’attente très élevé généré par les excellentes critiques innombrables. Le lecteur se sent vite rasséréné : la lecture est aisée et facile d’accès. Le style de la voix omnisciente ressort comme un langage un peu soutenu, avec une saveur littéraire, conférant une forme de solidité et de consistance aux composantes de ce monde imaginaire. De prime abord, les dessins peuvent sembler un peu denses, ou chargés en traits, pour autant le lecteur assimile ce qui est représenté au premier coup d’œil, pouvant décider de ralentir son rythme de lecture s’il souhaite s’immerger plus profondément dans chaque case en en scrutant les détails. L’artiste utilise une technique éprouvée : délimiter chaque forme par un trait encré, puis ajouter des informations visuelles supplémentaires dans chacune de ses formes. Dès les premières pages, le lecteur se dit qu’il pourrait toucher chaque surface, grâce au très gros travail de textures réalisé par l’artiste. Les aspérités des pierres du désert, la rugosité d’écorce des arbres sur lesquels sont perchés des charognards, les rares nuages dans le soleil, la carapace tannée des Womochs, la dense fourrure à poils longs des Tawals, le métal froid de l’armure de Barr-Find main noire, la fraise vaporeuse de Jargoth, etc. Ainsi mis en confiance par une narration prévenante, le lecteur part à l’aventure aux côtés de ce drôle de jeune individu ressemblant à un croisement entre un nain et lutin, sympathique, générant une empathie découlant de son sentiment d’être dépassé et écrasé par des responsabilités démesurées par rapport à sa petite personne. Le lecteur ressent la connivence et la coordination entre dessinateur et scénariste qui travaillent ensemble depuis le premier tome de la série Thorgal paru en 1977. Que ce soient les races exotiques, les trois immortels, le bestiaire ou les Chninkels eux-mêmes, cela saute aux yeux qu’ils ont été conçus avec le souci d’être aisément différenciables et mémorisables. Le visage un peu allongé des Chninkels, leurs grands pieds, leur gros nez et leurs pupilles énormes comme dépourvues d’iris, l’aspect simiesque de Tawals, la morphologie gironde de G’wel, l’anatomie tentaculaire de Volga la devineresse, l’espèce de robot oiseau-véhicule doté de conscience, l’apparence efféminée de Jargoth, la vilaine maladie de peau de N’Ôm, autant de personnages inoubliables. Chaque lieu présente également des caractéristiques marquées, donnant ainsi corps au voyage de la quête du héros, du charnier du champ de bataille initial à la colline finale, en passant par Maelar le village des Chninkels, la Grande Eau, la fleur télépathe, les rameaux des branches de Sualtam, les arènes de Jargoth le palais de Zembria, le non-mode, etc. Les auteurs savent marier l’intention de réaliser une bande dessinée de nature adulte, c’est-à-dire abordant des thèmes adultes, avec le sens de l’aventure et du spectacle. Le lecteur perçoit qu’ils ont pris plaisir à imaginer ce monde, et à concevoir des péripéties divertissantes, et parfois dramatiques. Tout commence avec les six pages qui introduisent la bataille, toutes construites sur le même découpage, trois cases de largeur de la page, des visions panoramiques donnant l’idée de l’ampleur de ce qui se déroule. S’il entretenait des réserves, le lecteur les voit s’envoler lors des deux pages où J’On est agenouillé devant U’N un grand parallélépipède noir immobile, où la prise de vue et le lettrage rendent la scène vivante. Le dessinateur se montre également un excellent directeur d’acteurs : le lecteur peut ressentir toute la bienveillance de J’On pour Bom-Bom et réciproquement même si ce dernier ne parle que par onomatopée. L’art de la mise en scène atteint un sommet lors des cinq pages dans le Non-monde, où chaque case est dépourvue de tout arrière-plan, et pourtant le lecteur peut voir les personnages se déplacer et bouger. Les auteurs abordent également la question de la sexualité soit empêchée (pauvre J’On) soit inventive lors de la relation de Volga avec le Chninkel, une séquence drôle, imaginative et émouvante, questionnant gentiment quelques représentations stéréotypées avec malice et humour. La lecture s’avère fort plaisante, un drame reposant sur une question spirituelle (un individu désigné par une entité omnipotente, pour être le sauveur de son peuple et même de la planète), avec des moments d’humour (les tentatives empêchées de relation entre J’On et G’wen), et une intrigue très bien construite. Le personnage principal accomplit sa quête cahin-caha, presqu’à son corps défendant. Certains mystères qui peuvent sembler artificiels ou paradoxaux (l’origine des trois immortels par exemple), trouvant tout naturellement leur explication en cours de récit. L’issue est inéluctable, en cohérence avec les références revendiquées des auteurs. La question de la religion, ou tout du moins de la genèse d’un messie, est abordée sous l’angle plutôt social : Comment J’On se retrouve à incarner le point focal des espérances des Chninkels, et de leur ferveur ? Le lecteur sourit en constatant la malice du scénariste qui place son personnage dans un mécanisme de prophétie autoréalisatrice bien huilée et inéluctable. Toutefois… La couverture met en évidence l’une des références principales du récit : le monolithe du film 2001, l'Odyssée de l'espace (1968) réalisé par Stanley Kubrick (1928-1999), d’après deux nouvelles deux nouvelles d’Arthur C. Clarke (1917-2008), À l'aube de l'histoire (1953) et La Sentinelle (1951). Les auteurs s’en servent comme un raccourci narratif leur permettant d’utiliser ce qu’il représente dans l’imaginaire collectif, sans avoir à réexposer les explications nécessaires. Il est possible que le lecteur s’attende à un usage plus sophistiqué que sa simple valeur visuelle, à un questionnement de la nature de celui du réalisateur, ou à des pistes d’interprétations du monolithe différentes de celle de Kubrick. Il restera alors sur sa faim. L’autre référence évidente et assumée par les auteurs réside dans le Nouveau Testament, et plus particulièrement le parcours du messie, de sauveur d’un peuple. Le lecteur relève par exemple les miracles, l’hésitation dans le désert, le rejet et condamnation à mort, la trahison par un proche, et le sort final du personnage principal. Le scénariste révèle la nature du grand pouvoir mentionné dans le titre, et celle-ci est en parfaite cohérence avec le message du Nouveau Testament, du moins sur le plan moral, sans grande consistance religieuse. Là aussi, les auteurs utilisent le déroulement d’un récit célèbre au premier degré, sans questionnement ou réflexion sur la foi ou sur la religion. En fonction de la sensibilité du lecteur, cela peut produire un effet étrange, comme s’il avait projeté un horizon d’attente trop ambitieux sur la base de ces deux références, alors que l’intention des auteurs avait été différente. Ce point de vue peut être corroboré par les motivations de l’omniscient, l’omniprésent, l’omnipotent maître créateur : mesquines et infantiles. C’est toujours délicat de découvrir un chef d’œuvre des décennies après, une lecture déconnectée des conditions initiales de sa réalisation et de sa réception. Le lecteur ressent immédiatement un vrai plaisir dans ces pages que ce soit le personnage principal très humain dans son comportement et ses réactions, l’inventivité et la solidité du monde imaginé et de ses représentations, le déroulement bien construit de l’intrigue avec une logique interne à toute épreuve, ou encore les touches d’humour ; tout fonctionne. Il tombe sous le charme de la qualité de la narration visuelle, d’une lisibilité de qualité même si les planches peuvent sembler un peu chargées au feuilletage. Il est possible que tout aussi satisfaisante que soit la conclusion du récit, elle le laisse un peu sur sa faim au regard de l’attente générée par les références affichées à 2001 l’odyssée de l’espace, et aux Évangiles.

29/04/2026 (modifier)
Par Miguelof
Note: 5/5 Coups de coeur du moment
Couverture de la série Calvin et Hobbes
Calvin et Hobbes

Si la vie n'a pas de sens, il reste au moins les sandwichs au thon... Oui, pour moi, c'est une série qui frôle la perfection. L'humour couvre toutes les gammes, du visuel au plus philosophique. Mais tout le talent et le virtuosisme artistique de Watterson s'expriment surtout dans les pages du dimanche en couleurs. Distorsions de la perspective, inversion des couleurs, jeu constant avec les dimensions et les cases, d'infinis mondes possibles. Au-delà du Calvin T-rex et des extraterrestres baveux, j'adore les histoires avec le carton, les doubles et les voyages dans le temps. Par contraste avec l'imagination hyperactive de Calvin, j'admire la personnalité et le flegme de Hobbes ! Mais le meilleur de tout, je pense, c'est l'amitié qui les lie.

28/04/2026 (modifier)
Par grogro
Note: 4/5 Coups de coeur du moment
Couverture de la série Ce monde n'existe pas
Ce monde n'existe pas

Je connaissais le travail d'Antoine Cossé sans avoir jamais eu jusqu'ici ni l'occase ni le courage de plonger dedans. Il y a des trucs comme ça qui te semblent juste impressionnants, inaccessibles. Pas le bon moment peut-être... Et puis voilà t'y que j'passe chez mon petit libraire et tombe sur cette BD, qui à proprement parlé n'existait plus vraiment puisqu'elle était remisée sur les rayonnages et végétait désormais avec le fond dormant de la librairie, n'exhibant plus que son dos rouge de honte. Il s'est passé quelque chose : je l'ai remarquée, je l'ai attrapée pour la sortir de sa torpeur, pour finalement repartir avec une fois feuilletée. Et je ne le regrette pas (bien que mon portefeuille si !). Et c'est vraiment le dessin vaporeux de Cossé qui m'a happé, ainsi que sa mise en couleur dynamique et si particulière. En pareil cas, je dois bien l'avouer, le scénario se voit illico rétrogradé au rang secondaire. D'abord, Antoine Cossé a développé un univers graphique fort, à nul autre pareil. Dans Ce mon n’existe pas, il parvient à rendre visible l’invisible : le vent qui souffle, emportant les chapeaux et décoiffant les chevelures ; la douleur profonde qui vrille les tripes… Les transitions entre les scènes viennent s’appuyer sur des motifs graphiques qui se répètent ou en évoquent un autre similaire dans la forme. C’est franchement un très beau travail, plus fascinant encore que la pourtant incroyable Soli Deo Gloria qui m’avait tant marqué. Plus fascinant parce que plus éloigné (en apparence) de la réalité. Ici, la forme devient presque abstraite, réduite à sa plus simple expressivité. Du coup, son trait bénéficie d’un dynamisme incroyable que les couleurs ne font que dynamiser encore d’avantage. Oui, un mot des couleurs : elles sont audacieuses, rappelant le travail du mouvement pictural Le Cavalier Bleu. Elles sont inattendues, créant une tension, apportant une surcharge de sens. Le pied pour mon œil ! Ha oui ! J’oubliais ! J’ai aimé aussi le titre, et cette idée suggérée à la fin que la vie ne peut se vivre qu’au présent, un principe auquel je suis sensible. Et si l’on veut tirer un peu le fil de la bobine, on déduira peut-être que la réalité n’est rien en dehors du temps présent, que le mental ne fait que parasiter la réalité en la faisant basculer dans l’illusion… Alors pourquoi que 4/5 ? Ben parce que le scénar est un peu plus anodin. Disons plutôt qu’il manque un peu de profondeur, et qu’il se perd peut-être un poil en complexité. Mais (attention ARLETTE SPOUALEUR) il a des qualités, et cette fin magnifique en est une qui n’est à mon sens pas à sous-estimer. Par les temps qui court, une telle fin n’a pas manqué de m’arracher un large sourire de contentement. C’est beau bordel ! C’est poétique ! Et rien que ça me suffit bien. Bon, parmi les récriminations, on pourra aussi évoquer une expression par moment un peu bancale. Par exemple, page 13, on trombe sur cette phrase : "Parce que face au monde, les gens comme Jules et moi, nous ne sommes que des insectes". Ne sont que des insectes, non ? Ou plus loin, page 75, on trouve ce dialogue : "- Et qui te dit qu'on veut de toi dans notre camp ? - Rien." Personne eut été une meilleure réponse. Je sais, je sais, je mégote, mais quand on se trouve devant une telle œuvre graphique, on est en droit d'avoir quelques exigences. A dessin de dingue, expression de dingue !... Mais franchement, il serait dommage de sabrer cette BD pour autant.

28/04/2026 (modifier)
Par Montane
Note: 4/5 Coups de coeur du moment
Couverture de la série Paracuellos
Paracuellos

Paracuellos, c'est un peu l'histoire d'une vie, celle de Carlos Gimenez. Tout jeune, il se retrouve place dans un foyer de l'assistance publique dans l'Espagne de Franco. Et ce pendant 8 longues années. Et il y raconte l'ensemble des souvenirs de cette époque. Et ils ne sont pas joyeux du tout, car cette autobiographie de jeunesse est d'une grande force, mais aussi d'une grande tristesse tant le traitement infligé à ces enfants est d'une dureté sans nom. Violences physiques ( nombreuses), violences verbales ( chroniques), rare sont les instants où ces enfants placés ont eu droit à un moment de bonheur. Parfois a l'occasion d'une visite de parents, à l'occasion d'une partie de foot, ou quand le facteur livrait une revue bd. D'ailleurs le jeune Pablo sait très vite que plus tard, lui aussi sera dessinateur. Il faudrait que tous ceux qui disent à l'occasion d'un fait d'actualité qu'il faudrait recréer des maisons de correction lisent cette œuvre majeure. Le sadisme religieux ou celui du phalangiste qui surveille cette institution semble ne pas avoir de limites. Et on ressent souvent une grande tristesse, lorsque on referme chaque chapitre de ce livre. Dessinée en noir et blanc cette intégrale est à l'évidence une œuvre majeure de la bd européenne.

27/04/2026 (modifier)
Par Ro
Note: 4/5
Couverture de la série La Sorcière qui a changé le monde
La Sorcière qui a changé le monde

Après s'être attaqué à Ronald Reagan dans Le Crétin qui a gagné la guerre froide, Jean-Yves Le Naour poursuit son exploration des grandes figures du libéralisme triomphant des années 80 en consacrant cette fois un album à Margaret Thatcher. Et là encore, il le fait avec ce ton très particulier, à mi-chemin entre le biopic historique sérieux et la satire politique complètement acide. L'album retrace son ascension, de fille d'épicier (comme elle aime le rappeler sans arrêt) à Première ministre britannique, puis déroule les grands marqueurs du thatchérisme : dérégulation, réduction de l'État, privatisations, casse des syndicats, guerre des Malouines et proximité idéologique avec Reagan. Le Naour adopte un ton caustique où le loufoque et un humour souvent cynique se mélangent constamment à la réalité historique, ce qui donne une mise en scène drôle sans sacrifier le fond politique. C'est le genre de BD qui se lit facilement tout en donnant envie de creuser ensuite certains événements ou décisions évoqués. Graphiquement, Emilio Van der Zuiden propose une ligne claire assez élégante et très lisible, avec une mise en scène échevelée qui colle bien à ce ton mi-figue mi-raisin : suffisamment légère pour accompagner la dimension humoristique, mais assez sobre pour ne pas désamorcer la gravité du fond. Ce qui fonctionne bien, c'est la manière dont Margaret Thatcher est représentée de façon volontairement ambivalente, tant sur le plan graphique que narratif : tantôt comme une cruche aux idées profondément odieuses, parfois presque grotesque dans sa rigidité idéologique, tantôt comme une stratège politique redoutablement machiavélique, capable de manipuler ses conseillers, ses ministres et son image médiatique pour rester au pouvoir malgré la haine d'une grande partie de la population. L'album rappelle aussi à quel point ses politiques ont broyé une partie des classes populaires britanniques, notamment les mineurs et les bastions ouvriers, en assumant une brutalité sociale qui explique pourquoi tant de Britanniques l'ont haïe. Le récit évoque d'ailleurs en filigrane l'Angleterre punk de la même époque, celle qui voyait en elle une incarnation détestable du pouvoir et la désignait comme une figure à combattre. Sans développer énormément cet aspect culturel, on ressent bien cette période où une partie de la jeunesse percevait le thatchérisme comme quelque chose de profondément violent, teinté de dérives autoritaires voire fascisantes. Une BD politique très orientée idéologiquement, clairement, mais qui assume totalement son point de vue et qui réussit surtout à être à la fois instructive et amusante.

27/04/2026 (modifier)
Couverture de la série Barrio negro
Barrio negro

Même s’il est signé Georges Simenon, Barrio negro n’est en rien un récit policier mais bien le portrait d’un homme derrière lequel l’auteur exhibe bien plus qu’il ne cache une critique de nos sociétés colonisatrices. Joseph, jeune ingénieur naïf, va découvrir l’hypocrisie, la lâcheté et le poids des conventions. Dépassé, dépité, perdu, il accepte ce qu’on daigne lui proposer, se réfugie de plus en plus régulièrement dans l’alcool, s’aigrit. Comble de tout aux yeux des autres colons, il s’affiche avec une jeune Martiniquaise à la peau bien trop foncée pour être tolérable. J’ai beaucoup aimé ce portrait. Le destin de Joseph m’a touché. Son rejet par les autres colons va finalement lui permettre de se découvrir lui-même, pauvre mais retrouvant une estime de soi qu’il n’avait peut-être jamais connue. L’écriture de Simenon est incisive et Bocquet parvient très bien à l’adapter au format « BD ». Les dialogues occupent la majeure partie de l’espace mais les récitatifs présents nous rappellent l’origine littéraire du récit. C’est franchement très agréable à lire. Le dessin de Javi Rey apporte son écot à la réussite de cet album. Son dessin soigné associé à la luminosité de sa colorisation reconstitue un cadre très crédible alors que ses personnages sont bien croqués et expressifs. Petit détail : c’est le troisième album que je lis dessiné par Javi Rey et c’est à chaque fois un peu différent dans le style et parfaitement adapté au récit. Au final, je peux dire que j’ai vraiment bien aimé. Refroidi par l’adaptation de « La Maison du canal » que j’avais trouvée très fade (mais j’avais beaucoup aimé le roman, et ceci explique peut-être cela), je retrouve mon engouement pour cette collection des romans durs de Simenon. Je recommande.

27/04/2026 (modifier)
Par Ju
Note: 4/5 Coups de coeur du moment
Couverture de la série Koko n'aime pas le capitalisme
Koko n'aime pas le capitalisme

De l'humour intello, politique et absurde, réalisé avec brio. Cette bd, dont les deux tomes m'ont été offerts coup sur coup pour un anniversaire, a fait mouche ! Les gags imaginés par tienstiens sont inventifs, incisifs et, je trouve, jamais lourdingues. C'est (presque) toujours politique, mais avec une vraie réflexion derrière, et un vrai propos. C'est pour le coup assez rare, je trouve, qu'une bd d'humour absurde et politique arrive à être drôle en étant aussi directement politisé, et en utilisant des termes et théories politiques aussi précises et poussées. Pour le coup, il y a certaines planches ou il faut s'accrocher, et qui pourraient être tout droit tirées de thèses de sociologie politiques. Mais là où ça pourrait être rébarbatif et/ou chiant, l'auteur réussit l'exploit de rendre chacune de ses planches divertissante, et fraiche à chaque fois. J'ai par exemple beaucoup aimé les planches des Experts, qui constituent un running gag assez réussi. C'est d'ailleurs le ressort comique principal, les séries/figures connues qui sont détournées dans un contexte politique. Comme les autres, j'ai beaucoup aimé le surfeur d'argent et, en tant qu'amateur de catch, j'ai bien apprécié le passage de l'Undertaker dans le deuxième tome. Au passage, j'ai trouvé ce deuxième tome un peu moins réussi que le premier, peut-être un peu moins frais. Koko et Paul sont pas mal présents, ce qui alourdit le récit, et les gags sont un peu plus longs et, parfois, un peu moins percutants. Reste que plusieurs gags m'ont franchement fait rire dans ce deuxième opus aussi. Car oui, en plus de trouver le propos intéressant, les situations cocasses et les références savoureuses, j'ai parfois franchement rigolé. C'est typiquement le genre d'humour qui fonctionne à merveille chez moi. J'ajouterai que j'aime beaucoup le dessin, plus fouillé qu'il n'y parait. Il se prête en tout cas très bien au propos et à l'avantage que l'on reconnait assez facilement les personnalités qui sont caricaturées. Je terminerai par un point important : je crois qu'après toutes ces années de quête, je l'ai enfin trouvée : Koko est la bd parfaite pour les toilettes : drôle, gags en une case ou plusieurs planches au choix (ce qui fait que ça s'adapte très bien à des durées plus ou moins longues), facile à s'arrêter et à reprendre. Et on peut même, ensuite, initier les autres à signer "grève générale expropriatrice".. Que demander de plus ?

27/04/2026 (modifier)
Par Hub
Note: 4/5
Couverture de la série La Ballade des frères Blood
La Ballade des frères Blood

Quand j’ai refermé La Ballade des frères Blood, j’ai eu cette sensation étrange d’avoir lu un western brutal, mais surtout profondément humain. Je m’attendais à une histoire de vengeance ou de survie dans un Far West violent, et au final j’ai surtout découvert un récit bouleversant sur l’enfance confrontée à la cruauté du monde. Ce qui m’a frappé, c’est la manière dont le récit prend trois enfants et les jette dans un univers d’une violence terrible, sans jamais chercher à en faire des héros. Ils avancent parce qu’ils n’ont pas le choix, parce que le monde autour d’eux s’est effondré, et tout au long de leur voyage, on sent que quelque chose se brise en eux. Ce n’est pas seulement une aventure dangereuse, c’est une lente destruction de leur innocence. C’est ça qui m’a touché : derrière le western, j’ai vu avant tout le drame de trois gamins obligés de grandir trop vite. J’ai trouvé que le récit dégageait une dureté incroyable, mais une dureté qui n’est jamais gratuite. La violence est omniprésente, mais elle n’est pas là pour impressionner. Elle sert à montrer un monde sans protection, un monde où l’enfance n’a pas sa place. Et c’est justement ce contraste entre la fragilité des frères et la brutalité du monde qui rend l’histoire aussi forte. Plus on avance, plus on comprend qu’ils ne sortiront pas indemnes de ce voyage, et cette impression donne au récit une vraie puissance émotionnelle. Ce que j’ai aussi beaucoup aimé, c’est la relation entre les trois frères. Dans cet univers sale et cruel, leur lien devient la seule lumière possible. C’est ce qui rend l’histoire si poignante : malgré toute l’horreur qui les entoure, il reste cet attachement entre eux, cette volonté d’avancer ensemble. C’est sans doute ce qui donne autant d’âme au récit. Sans cette relation fraternelle, l’histoire serait seulement violente ; grâce à elle, elle devient profondément émouvante. Visuellement, j’ai trouvé l’album magnifique dans sa noirceur. Le dessin porte parfaitement cette ambiance sèche, rude, presque désespérée. Il n’essaie jamais d’embellir la violence ou de romantiser l’Ouest. Tout semble poussiéreux, hostile, étouffant, et cela renforce encore l’impression que ces enfants avancent dans un monde trop grand et trop dur pour eux. J’ai trouvé que cette atmosphère pesante participait énormément à l’impact émotionnel du récit. Ce que je retiens surtout, c’est que La Ballade des frères Blood ne raconte pas seulement une traversée de l’Ouest, mais une traversée de la perte : perte des repères, perte de l’innocence, perte de l’enfance. Et c’est ce qui en fait, à mes yeux, une lecture marquante. J’ai été touché par cette manière simple et brutale de montrer que, dans certains mondes, grandir revient surtout à apprendre la douleur. J’ai vraiment trouvé ce comics puissant, dur, profondément triste, mais aussi très beau dans ce qu’il raconte sur les liens familiaux. Ce n’est pas une lecture facile, mais c’est une lecture qui laisse une trace. Et pour moi, c’est souvent le signe des récits qui comptent vraiment.

26/04/2026 (modifier)
Couverture de la série Mattéo
Mattéo

Plus de 15 ans après avoir lu le premier tome, j'ai remis la main sur les 4 premiers tomes dans ma médiathèque préférée. Je dois avouer que suis toujours autant charmé, visuellement parlant, par le graphisme de cette série, c'est tout bonnement magnifique. Gibrat nous offre de superbes aquarelles et des personnages hauts en couleurs. Les visages sont très expressifs et le dessin est dynamique. Le seul bémol concerne les personnages féminins. Je n'arrive pas à comprendre pourquoi leurs visages se ressemblent autant alors que ce n'est pas le cas pour les personnages masculins. S'agit-il d'une muse pour l'auteur ? Car je trouve que cela nuit parfois à la clarté du récit même si Gibrat s'efforce de différencier ces personnages avec des coiffures et des couleurs de cheveux assez marquées. Mais là où Gibrat excelle le plus à mon sens, c'est dans sa maîtrise parfaite de la narration et son talent d'écriture. Gibrat utilise ainsi de nombreuses figures de style et métaphores : "Il en recevait des lettres, par poignées, il pouvait s'en faire des éventails le salaud. Moi, de Juliette je ne recevais que du silence." ou "Les lettres, c'est un peu comme les obus, on les attend plus et elles vous tombent dessus... et elles vous découpent le cœur en morceaux sans faire de bruit". Du point de vue de l'histoire, il est vrai qu'au départ, le lecteur se dira pourquoi diantre le personnage principal est-il allé s'engager pour impressionner une demoiselle qui ne l'aime pas.... Gibrat profite ainsi de cette série pour dresser le portrait d'une jeunesse communiste et anarchiste, pleine de rêves, qui vont peu à peu s'éteindre dans la réalité de l'issue des révolutions marquant l'Europe. Mattéo nous emmènera ainsi faire la révolution en Russie (tome 2), puis en Espagne (tome 4) après un retour dans son village natal (tome 2). Il est vrai que le récit reste très romanesque et parfois peu crédible, à des années lumières de ce que peut être une guerre dure, sale et âpre racontée par Tardy par exemple. Dans le style, cette série m'a beaucoup fait penser au film "Un long dimanche de fiançailles". Mais l'ensemble reste très agréable à lire. En attendant de pouvoir me procurer prochainement les deux derniers tomes de la série, un bon 4/5. SCENARIO (Originalité, Histoire, personnages) : 7/10 GRAPHISME (Dessin, colorisation) : 8/10 NOTE GLOBALE : 15/20

23/01/2010 (MAJ le 26/04/2026) (modifier)
Par Miguelof
Note: 5/5
Couverture de la série Un Pacte avec Dieu (Un bail avec Dieu / Le Contrat)
Un Pacte avec Dieu (Un bail avec Dieu / Le Contrat)

La naissance du "graphic novel". C'est une de mes œuvres préférées de W. Eisner. Quatre histoires ayant en commun le Bronx, le quartier, les immeubles (tenements). Y habitent des êtres humains tragiques, des figures pathétiques et vicieuses parfois, qui essaient d'échapper à la banalité de leur existence, sans y parvenir vraiment. On remarque tout l'effort et même un certain soin mis par l'auteur dans le dessin des bâtiments et des rues, mais j'admire surtout toute la gamme d'expressions qu'il est capable d'imprimer aux personnages.

25/04/2026 (modifier)