Vive la Commune…
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Ce tome contient une histoire complète, indépendante toute autre, gagnant en saveur pour le lecteur disposant de notions sur la Commune de Paris. Son édition originale date de 2023. Il a été réalisé par Jacques Tardi pour le scénario et le dessin. Il s’agit d’une bande dessinée en noir & blanc, comportant vingt-cinq pages, entièrement dépourvue de dialogue. Il s’agit d’un format imposé dans cette collection des éditions Martin de Halleux, inspiré de l’ouvrage 25 images de la passion d'un homme (1918), réalisé par Frans Masereel (1889-1972). Dans cet ouvrage, l’histoire est racontée en 25 gravures sur bois, chacune imprimée comme un dessin en pleine page, sans aucun dialogue non plus. Le premier tome de cette collection est ?La Forêt (Ott) (2020) de Thomas Ott ; celui-ci en est le cinquième. Le bédéaste respecte cette contrainte à la lettre, à raison d’une image par page. Il est également l’auteur avec le scénariste Thomas Vautrin d’une bande dessinée en quatre tome sur la Commune de Paris : Le Cri du Peuple, parus entre 2001 et 2004 à raison d’un volume par an.
Vingt ans en mai 1871. Un homme âgé sort de de chez lui, sa canne à la main. Il a refermé derrière lui la porte métallique de du jardin de son petit pavillon d’un étage. Les volets sont fermés, il n’y a pas de signe de vie à l’intérieur. La végétation du jardin donne l’impression de ne pas avoir été taillée récemment. Sur le trottoir, l’homme regarde à sa droite l’air vaguement inquiet, vérifiant si quelqu’un vient ou s’il est observé. L’homme descend du trottoir, marchant sur la chaussée pavée. De part et d’autre, des maisons basses sans étage, ou avec un unique étage. Au fond de la rue, les bâtiments d’une usine avec deux hautes cheminées crachant une fumée noire avec un panache très droit. Le vieil homme arrive à la gare, et il s’apprête à gravir la dizaine de marches menant à la porte. La voie ferrée passe en hauteur, au niveau du toit de la gare, et un train est en train de partir ou d’arriver.
Le vieil a pu monter dans le train de banlieue, tiré par une locomotive à vapeur. Celui-ci avance sur les rails, toujours sur cette voie en hauteur, passant juste au-dessus du niveau du toit des pavillons, avec des immeubles de quelques étages en arrière-plan. Dans un wagon, le vieil homme est assis dans un compartiment vide, sans expression sur le visage, sa canne à la main, l’étage supérieur des usines défilant à travers les vitres. Il descend à la gare de l’Est de Paris, reconnaissable à sa façade. Il en sort, toujours s’aidant de sa canne, il traverse le parvis pavé. Il rejoint la station de métro par la rue, à l’air libre. Il descend sur le quai de la ligne trois, et attend le prochain métro en direction de la porte de Bagnolet, s’aidant toujours de sa canne pour avancer sur le quai absolument désert. Ayant atteint sa destination, il remonte l’escalier pour sortir à l’air libre par un accès de métro du type Guimard.
Bon, ben, y a pas de quoi fouetter un chat… L’auteur applique rigoureusement le dispositif narratif : vingt-cinq images en pleine page, pas un seul mot. Durée de la lecture entre cinq et dix minutes à tout casser, en prenant son temps. L’intrigue : le monsieur âgé se rend au cimetière du Père-Lachaise. Il y arrive. Il pénètre à l’intérieur et il marche dans les allées, avec un but bien précis, en sachant parfaitement comment s’y rendre. Il y parvient, et une silhouette encapuchonnée le rejoint pour l’accompagner jusqu’à sa dernière demeure, ce que le lecteur pouvait facilement anticiper. Pas de quoi en écrire une lettre à ses proches, un texto suffira amplement. M’enfin quand même, c’est du Tardi ! La couverture est impeccable : les tombes représentées plus vraies que nature, avec un coup de crayon à l’expressivité surnaturelle, le corbeau pas content au premier plan, à deux doigts d’une expression humaine, et, il faut peut-être un peu de temps pour que le lecteur s’en rende compte, un feuillage qui se transforme en un vol de corbeaux dans une lecture de gauche à droite, total respect pour cette composition. Première planche, première illustration, nouveau coup de maitre : le pavillon de banlieue, l’évocation d’un jardin mal entretenu, la clôture en fer forgé, les pavés parisiens ou équivalents. À nouveau une totale réussite, d’une lecture immédiate, et le personnage à la posture parlante quant à son état d’esprit, et également quant à son état de santé.
Soit… Mais cela ne suffit pas forcément à rassasier l’appétit de lecture du chaland. Ça reste une histoire dont le scénario tient sur un timbre-poste, d’une grande simplicité, même si chaque dessin atteste d’une maîtrise peu commune de son art. Pour commencer, c’est qui ce gugusse proche d’avaler son extrait de naissance ? Cela fait tilt dans l’esprit du lecteur : la réponse est dans le titre. Il s’agit d’un individu qui avait vingt ans en mai 1871. Oui, et alors ? Hé bien, mai 1871, c’est le sujet de la série en quatre tomes intitulée Le cri du peuple, consacrée à la Commune de Paris. Une période de soixante-douze jours, du 18 mars 1871 au 28 mai de la même année, s’achevant par une semaine dite sanglante du 21 au 28 mai. S’il a lu l’introduction, le lecteur comprend quel est cette chapelle funéraire qui constitue l’objectif du déplacement du vieil homme : la tombe d’Adolphe Thiers (1797-1877), au cimetière du Père-Lachaise. S’il ne connaît pas ce monument, le lecteur peut être déconcerté par sa représentation, un immense tombeau, conçu par l'architecte de Alfred-Philibert Aldrophe (1834-1895), avec des sculptures de Henri Chapu et Antonin Mercié, des parties en bronze de Ferdinand Barbedienne. Ce monument funéraire a été inscrit monument historique par arrêté du 21 mars 1983. Cela amène à se rappeler quel rôle a eu Thiers pendant la Commune de Paris, en quoi le cimetière du Père-Lachaise est liée à l’histoire de cette insurrection, ce qui mène alors au mur des Fédérés.
En ayant cette dimension à l’esprit, le regard que le lecteur porte sur chaque illustration change. L’évidence est toujours présente à la découverte de chaque planche, et dans le même temps chacune commence à raconter beaucoup plus que les simples éléments figuratifs et descriptifs. Selon toute vraisemblance, en se fiant au titre, le vieil homme avait vingt ans en mai 1871, il a été le témoin de ces événements, il y a peut-être pris part, il a peut-être été lui-même un Communard. La première image montre donc ce qu’il a pu devenir dans les années 1910, ou 1930, en fonction de l’espérance de vie que le lecteur peut imaginer pour lui. La représentation du pavillon de banlieue devient un témoignage historique de cette époque, dans cette région du monde. Il en va de même pour l’importance de l’usine dont la présence porte en elle une notion de classe sociale, de révolte potentielle des prolétaires. Puis ce train qui relie des quartiers anonymes, dont la voie ferrée en hauteur permet de s’élever au niveau du toit des usines, une vision symbolique. Lorsqu’en planche neuf, le personnage longe un mur du cimetière, le lecteur se demande s’il s’agit du mur des Fédérés. Les planches dix et onze sont consacrées à la distance à parcourir pour parvenir à l’entrée proprement dite, à nouveau une métaphore de l’éloignement du vivant avec ce lieu consacré aux morts. Alors que le vieillard progresse dans les allées, les corbeaux se font plus nombreux, l’accompagnant, se trouvant de part et d’autre, comme s’ils l’accueillaient. Puis la jeune femme souriante rejoint le vieil homme, tenant dans ses main un sablier ailé, une allégorie.
En fonction de sa connaissance des événements de la Commune, le lecteur peut se sentir très à l’aise dans ce qui est montré, ou bien s’interroger sur tel ou tel élément, et aller faire des recherches pour se renseigner plus avant. L’expérience de lecture s’en trouve alors changée. Peut-être a-t-il lu d’autres bandes dessinées consacrées à ce mouvement, par exemple l’étonnante série Les damnés de la Commune de Raphaël Meyssan, trois tomes (2017, 2019, 2019). Il prend alors conscience de tout ce contiennent ces vingt-cinq illustrations. Pour commencer, elles expriment tout l’investissement de l’auteur dans cette période, le sens qu’elle revêt pour lui en termes d’autogestion par le peuple, d’oppression exercée par les Versaillais, de répression militaire pour écraser, annihiler un mouvement populaire qui s’était débarrassé des élites qui avaient abandonné le peuple. Il s’agit d’un hommage émouvant aux Communards. Plus que cela, le vieil homme se rend une dernière fois à la tombe d’Adolphe Thiers, le chef politique qui a négocié le traité de paix avec Bismarck et a réprimé dans le sang l'insurrection de la Commune de Paris. L’individu considéré comme un artisan du massacre des Communards pendant la semaine sanglante. À ce titre, la résolution du récit s’avère tout aussi symbolique, en particulier le fait que le vieil homme se soulage sur le monument. Pour autant, il s’éteint, alors que le monument demeure. Le lecteur peut également l’interpréter comme le fait que le Communard est décédé la tête haute, son honneur intact, alors que le monument se dresse à jamais comme la preuve honteuse de du sacrifice du peuple, et de l’infamie d’un politicien.
Certes, a priori, vingt-cinq pages, fussent-elles de Jacques Tardi lui-même, en guise de bande dessinée, ça fait un peu court. La première lecture pour le plaisir le confirme : en quelques minutes le lecteur est venu à bout de l’histoire, avec des dessins certes épatants. Seulement, il a également pu ressentir le battement du cœur de l’auteur dans ces pages. Une implication honnête et entière, pour un sujet qui lui est cher, une indignation intacte à l’encontre d’une répression ignominieuse et sanglante du peuple, un massacre impardonnable. De ce point de vue, ces quelques pages constituent un véritable credo, la quintessence de la façon de voir de Tardi, l’expression la plus pure de sa personnalité.
"Félicitations Dave, vous venez de poser les mains sur le monolithe de la bande dessinée bis".
La Planète des ombres est une œuvre rare, située à l'intersection parfaite entre le chef-d'œuvre absolu et le nanar cosmique.
Le lecteur (mal)chanceux qui osera s'aventurer dans cette bizarrerie verra notre héros, Mégalus, affronter dans un ordre totalement frénétique : une araignée géante télépathe, des morts-vivants bioniques, une pin-up nymphomane, un vampire tout droit sorti de la Hammer, un sorcier vaudou, des hommes-poissons, un Tyrannosaurus Rex et une gorgone géante. Tout ça... en seulement 41 pages.
Le récit est un véritable laboratoire de série Z. S'y mélangent joyeusement SF, érotisme, épouvante, super-héros et voyage dans le temps à la H.G. Wells. Le plus grand miracle ? L'ensemble reste parfaitement compréhensible sans jamais se prendre au sérieux.
Visuellement, c'est un festival. Le dessin est surchargé à l'excès. C'est kitsch, brillant, totalement foutraque, mais terriblement généreux.
Mégalus, sauve-nous !
Pavel Bart signe sa première BD avec ce "Belle de soie". Il va nous plonger dans un univers moyenâgeux où tous les ingrédients du conte sont présents : conspirations, princes et princesse, mariage arrangé, retournements de situation, épidémie avec la terrible Peste de pierre (elle transforme petit à petit les personnages en pierre), destins tragiques, du mystère et bien sûr un peu de magie. Deux femmes, une mère et sa fille, seront au centre de cette histoire au scénario surprenant. La mère est une tisserande qui produit une étoffe unique, la soie précieuse, celle-ci a la particularité d'être douce, lumineuse et d'une robustesse à toutes épreuves (et bien plus encore, mais ça je vous laisse le découvrir). Elle veut transmettre son savoir à sa fille, mais cette dernière va choisir d'accompagner une duchesse et son fils chez le roi, sa fille doit se choisir un mari. Deux femmes avec la même particularité physique, les yeux vairons, autour desquelles gravitent toute une kyrielle de personnages. Des personnages qui ne veulent pas forcément faire leur bonheur.
Un début de récit très classique qui va vite bifurquer dans une autre direction, puis une autre et encore une autre. Bref, un scénario inventif ponctué de nombreuses surprises, il est difficile de les voir venir. C'est vraiment ces retournements de situations successifs qui m'ont tenu en haleine. Le scénario est bien construit, les petits retours dans le passé permettent d'éclaircir les zones d'ombre. La narration non académique prend le temps de développer les personnages, de brasser de très nombreux thèmes et de faire de brèves références à d'autres contes.
Le dessin aussi est surprenant avec ce trait rêche, souvent statistique et à l'aspect grossier. Pourtant, c'est bien ce dessin et ces tristes couleurs qui rendent crédible cette période féodale. Un visuel avec une vraie patte graphique.
Un artiste à suivre !
Un album qui sort du lot. Je conseille !
"Pensez-vous qu'il suffise d'attacher un fil d'or à la patte d'un être pour que celui-ci vous appartienne ?"
Série découverte au hasard des conseils de mon libraire, je ne savais pas trop à quoi m'attendre en ouvrant cette bande dessinée. Tout de suite, j'ai été séduit par l'atmosphère des années 70, très bien retranscrite, et du film de casse typique, de L'Or se barre (l'ancêtre de Braquage à l'italienne, avec Michael Caine) aux incontournables Ocean's. Encore que le film auquel il me fait probablement le plus penser est assez méconnu, et pourtant excellent : Un Hold-up extraordinaire (avec Shirley MacLaine et encore Michael Caine). On retrouve la même idée du braquage parfait sur le papier, qui se heurte à la réalité des choses et se révèle moins flamboyant que prévu.
Sans jamais basculer dans la farce, Bank Shot nous offre un scénario plein d'ironie et de mordant. Les échanges entre les personnages sont toujours pleins de verve, tout comme un scénario qui s'amuse à les malmener, mais toujours d'une façon crédible. On n'est jamais dans la surenchère qui vise à épater le lecteur ou à le surprendre à tout prix. On assiste plutôt à un enchaînement malheureux de situations dont la logique implacable fait inévitablement sourire. Westlake et à sa suite, Headline parviennent à faire avancer le récit par petites touches, rajoutant toujours le petit grain de sable dans une machine apparemment bien rôdée comme une cerise sur le gâteau. C'est tout à fait réjouissant, d'autant que la narration bénéficie d'une fluidité absolue de lecture. On ne se perd jamais dans les nombreux personnages et les péripéties mouvementées, même s'il faut être attentif à tous les détails. Le graphisme faussement brouillon de Jesus Alonso Iglesias sert totalement le récit en ce sens. Cela fourmille de détails en tous sens, de cadrages judicieux, de trognes bien croquées.
Finalement, mon seul regret est l'absence de véritable conclusion. À la fin, les personnages repartent chacun de leur côté sans que le petit pied de nez typique des films de braquage ou qu'un petit twist cruel vienne parachever l'œuvre. À mon sens, ça manque un peu car la fin manque alors singulièrement de saveur.
Qu'importe, plus que la destination, on comprend que c'était le voyage l'essentiel, et celui-ci s'est révélé particulièrement jouissif !
La saga Le Château des étoiles est certainement une des mes sagas préférées de la bande dessinée contemporaine. Voir Alex Alice nous proposer un spin-off sous la forme de manga avait suscité en moi - je l'avoue - une certaine inquiétude. Le format serait-il vraiment justifié ? Pourquoi ne pas faire un récit dérivé sous la même forme, comme l'excellent Les Chimères de Vénus d'Alain Ayroles ?
Dès le début de la lecture de ce premier tome, mes réserves sont tombées. Pour raconter cette histoire, le format manga apparaît comme une évidence. Alex Alice montre qu'il a tout compris à ce style, il parvient à en tirer le meilleur et même à le croiser avec une forme de narration peut-être un peu plus classique et typique de la BD franco-belge. Œuvre hybrique, Les Chants du Cygne Noir ne souffre jamais de ce statut. Au contraire, il constitue une synthèse admirable de toutes les influences revendiquées par l'auteur, de Jules Verne à Albator, mais en conservant toujours la forte identité qui caractérise la saga.
Ainsi, Les Chants du Cygne Noir reprend la structure classique du récit de vengeance, mais en l'insérant à merveille dans l'univers de sa célèbre saga. Cela nous fait revoir cet univers comme si on le découvrait pour la première fois et c'est particulièrement réussi. On s'attache tout de suite à l'héroïne Benesh grâce à la force de son traumatisme fondateur et à la mise en page qui l'accompagne (une succession de 4 pages impaires à la structure similaire, qui disent tout sans un mot).
La narration type manga permet ensuite à Alice de nous offrir des séquences d'action incroyablement spectaculaires, c'est sans aucun doute les plus épiques de tout Le Château des étoiles. On assiste à un récit qui offre une quasi-unité de temps et de lieu, et qui nous fait assister à un braquage spatial. Il y a du Titanic et du Ocean's Eleven là-dedans, mêlé à du space opera, c'est juste LE mélange parfait, quoi. Tout en glissant des les dialogues pleins d'élégance et de sous-entendus qu'on lui connaît dans ce récit, Alex Alice parvient à nous offrir un cocktail particulièrement digeste où le grand spectacle ne le cède jamais à l'émotion, et où les twists sont parfaitement dosés pour surprendre sans rechercher l'esbroufe gratuite.
Et enfin, ce dessin... J'étais déjà fan de la patte graphique d'Alice dans sa saga-mère, mais là, il parvient à trouver l'équilibre parfait pour proposer un dessin typé manga qui ne renonce pas à son soin scrupuleux du détail. Il offre à nos yeux éblouis des planches magnifiquement construites, à la patte graphique totalement maîtrisée. Seul regret, que le format manga réduise la taille de ces planches... Pas grave, la narration ultra-efficaces nous aide à vivre au rythme des héros, à leurs côtés, cette aventure cosmique riche en rebondissements.
Bref, j'aimais déjà Le Château des étoiles, mais J'ADORE Les Chants du Cygne Noir ! Alex Alice nous offre une extension plus que plaisante à son univers spatial, et distille un savant mystère qui relie étrangement ce spin-off à la saga initiale, en y glissant des personnages connus, dont on aimerait savoir ce qui les a menés ici... Autant dire qu'on va compter les jours avant de pouvoir se replonger dans l'univers merveilleux de ce Ring et comprendre comment on en est arrivés là !
Même ressenti que mes prédécesseurs, Gabriele Di Caro est décidément un auteur très intéressant à suivre. Dans le registre « strictement pour adultes », il se démarque indéniablement.
Déjà sa patte graphique est très appréciable , c’est lisible, détaillée et charmant à parcourir, il est à l’aise dans toutes situations et ses personnages féminins sont un ravissement. Et bonus, les passages un rien sulfureux se révèlent bien plus sensuels que graveleux. Bref bien réalisé et bien chouette à parcourir, j’aime bien le style.
L’histoire suit le même chemin, j’apprécie le soin de l’auteur à créer un vrai récit (pour le genre j’entends), il prend le temps de poser son univers, ses personnages, l’époque, l’aspect fantastique m’a bien plu comme les scènes coquines. Ces dernières sont relativement rares mais toutes réussies, je trouve qu’il s’en dégage un côté à la fois principal et secondaire (je me comprends dans la formule) dans leur mise en place, les intentions … donnant pas mal de cachet à l’ouvrage.
Une histoire très belle et bien construite, on la suit avec curiosité et intérêt croissant. J'ai ressenti de l'empathie et de la sympathie pour les personnages. Les dessins sont excellents, surtout les paysages des Alpes valaisannes et Cosey est merveilleux dans les couleurs, les lumières et les ombres des montagnes enneigées. Evolena est également très belle ! Après tant d'années, depuis que j'ai acheté les deux albums, je les ai relus récemment et cela a confirmé que j'avais fait un très bon achat.
Je suis tombé sur cette BD dont le sujet m'a immédiatement interpelé : le wax ! Le fameux tissu "africain" dont on fait les chemises et les boubous. Or, je suis grand amateur de Wax !
Si cette BD est sortie opportunément pendant une exposition parisienne précisément consacrée au Wax (c'est même une commande), elle ne passe pas à côté de son sujet. La jeune autrice Justine Sow, métis de père guinéen, et dont il s'agit de la première BD, livre même une bonne histoire qui ne fait pas l'impasse sur l'émotion. En effet, elle livre quelques souvenirs familiaux poignants, et surtout comment elle niait sa propre situation. Comment aussi elle a subit le racisme invisible, y compris de la part de sa très proche famille. Tout cela est bien fait. L'intro pose parfaitement le cadre, et le rendu documentaire est distillé en parallèle de l'histoire familiale. Le dessin remplit parfaitement sa fonction, et on apprend des choses étonnantes sur le fameux tissu que les femmes africaines ont parfaitement investi, pour ne pas dire subverti.
On regrettera simplement une fin abrupte, ainsi que la fugacité des scènes de famille, certes concentrées autour d'anecdotes et de dialogues bien choisis. L'ensemble manque d'un poil de percussion, d'où un côté un peu froid peut-être. Perso, j'aurais aimé quelque chose de plus investi d'autant qu'il y avait largement matière à le faire. Un petit bémol proportionnel au plaisir que j'ai eu à lire Wax Paradoxe.
Malgré tout, c'est une excellente lecture, on-ne-peut-plus recommandable, dont le titre est parfaitement choisi puisque tout tourne autour de l'idée de paradoxe. Il ne s'agit pas d'une BD reportage : c'est bien plus intime que ça. C'est un détissage (clin d'oeil clin d'oeil) d'une histoire familiale dont les fils (métaphore filée) s'entremêlent (stop !) avec ceux de la vie du fameux tissu. Une petite merveille scénaristique de ce point de vue (et je mets un coup de cœur après relecture)
Un polar fantastique comme Dufaux savait les produire durant son premier âge d'or, que je situe grosso modo entre 1985 et le milieu des années 90.
L'histoire tisse des liens avec une autre de ses œuvres, Les Enfants de la Salamandre.
C'est un peu tiré par les cheveux mais on ne peut pas nier que ça donne plus d'ampleur à cette fiction.
Dans les autres points de comparaison, on peut citer la qualité générale de l'intrigue qui est moins confuse. Elle se suit aisément sans que l'on ait besoin de revenir en arrière parce qu'on a loupé un détail.
Le trait de Renaud a passé un palier, surtout les décors. On retrouve cette centralité des visages mais avec un gaufrier mieux maitrisé, des échelles de plans qui gagnent en efficacité.
Son dessin reste très statique, même quand Dufaux intègre des phases d'action. Il est donc préférable d'apprécier son style pour rentrer dans l'histoire.
L'intégrale récemment publiée contient un épilogue inédit, mais celui ci n'apporte pas grand chose de plus.
Encore une réussite pour un des derniers mohicans de la bande dessinée.
Marc-Antoine Mathieu ne m’a que rarement réellement déçu, et m’a souvent captivé, voire enthousiasmé avec ses séries qui, pour la plupart, c’est le moins que l’on puisse dire, ne manquent pas d’ambition.
Je me suis à plusieurs reprises fait la réflexion que lorsqu’il contacte Delcourt pour un nouveau projet, son éditeur doit marquer un temps d’arrêt, voire calmer une brusque palpitation, tant celui-ci est soumis à quelques lourdes contraintes. Et ici il y a en a, puisque Mathieu nous propose une sorte de livre lilliputien, sans doute l’un des plus petits du monde, qui n’est réellement lisible qu’avec la loupe fournie dans l’album/étui permettant à l’acheteur de ranger cet album au milieu des albums « normaux » de sa bibliothèque.
Amateur de paradoxes, Mathieu publie donc un livre minuscule traitant de l’infini. Le résultat ? Eh bien un ressenti très légèrement mitigé me concernant, mais globalement très positif.
En fait mon principal – et quasi unique – grief vient justement de la taille du livre lui-même. Car, une fois passée la stupeur de la prise en mains (en doigts devrais-je dire), la lecture est quand même quelque peu mal aisée. Une main occupée par la loupe – il faut trouver à chaque page le bon angle et la bonne distance pour déchiffrer les dialogues ! – ne reste plus que les doigts de l’autre pour tenir le livre, l’orienter vers la loupe, et tourner les pages – en posant la loupe à chaque fois. L’ergonomie est mise à rude épreuve, et c’est cette difficulté qui a sans doute un peu freiné mon plaisir de lecture.
Si le format est bien minuscule, Mathieu n’en a pas pour autant abandonné toute ambition, si ce n’est scénaristique, tout au moins narrative. C’est ainsi qu’il nous livre une sorte d’essai dialogué, le lecteur suivant deux personnages, dans leurs déambulations – au milieu des idées et des livres – et dans leur confrontation verbale, ininterrompue, avec comme centre d’intérêt l’infini. Les deux types discutent, se renvoient arguments et effets de mots – comme on le dit de manches – et Mathieu multiplient les jeux de mots, qui s’enchaînent de façon très fluide, en nourrissant parfaitement une réflexion pas si superficielle que ça.
J’ai trouvé qu’il y avait du Masse dans cet album. En particulier les deux bonhommes m’ont à plusieurs reprises fait penser à l’album Les Deux du balcon.
Ainsi, par-delà la prouesse éditoriale – et aussi la réelle difficulté de lecture – on a là un album ambitieux, qui satisfait plus que la curiosité des lecteurs, leur intellect ! Et si les deux philosophes jouent sur les mots, leurs échangent sont aussi ponctués d’humour – ce qui tend à alléger le propos.
Une nouvelle fois, je ne peux que m’incliner devant cet auteur, qui se renouvelle régulièrement, qui ne sacrifie jamais l’ambition narrative à ses propositions osées sur le médium BD. Je vous recommande chaudement de jeter plus qu’un œil sur cette loupe !
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20 ans en mai 1871
Vive la Commune… - Ce tome contient une histoire complète, indépendante toute autre, gagnant en saveur pour le lecteur disposant de notions sur la Commune de Paris. Son édition originale date de 2023. Il a été réalisé par Jacques Tardi pour le scénario et le dessin. Il s’agit d’une bande dessinée en noir & blanc, comportant vingt-cinq pages, entièrement dépourvue de dialogue. Il s’agit d’un format imposé dans cette collection des éditions Martin de Halleux, inspiré de l’ouvrage 25 images de la passion d'un homme (1918), réalisé par Frans Masereel (1889-1972). Dans cet ouvrage, l’histoire est racontée en 25 gravures sur bois, chacune imprimée comme un dessin en pleine page, sans aucun dialogue non plus. Le premier tome de cette collection est ?La Forêt (Ott) (2020) de Thomas Ott ; celui-ci en est le cinquième. Le bédéaste respecte cette contrainte à la lettre, à raison d’une image par page. Il est également l’auteur avec le scénariste Thomas Vautrin d’une bande dessinée en quatre tome sur la Commune de Paris : Le Cri du Peuple, parus entre 2001 et 2004 à raison d’un volume par an. Vingt ans en mai 1871. Un homme âgé sort de de chez lui, sa canne à la main. Il a refermé derrière lui la porte métallique de du jardin de son petit pavillon d’un étage. Les volets sont fermés, il n’y a pas de signe de vie à l’intérieur. La végétation du jardin donne l’impression de ne pas avoir été taillée récemment. Sur le trottoir, l’homme regarde à sa droite l’air vaguement inquiet, vérifiant si quelqu’un vient ou s’il est observé. L’homme descend du trottoir, marchant sur la chaussée pavée. De part et d’autre, des maisons basses sans étage, ou avec un unique étage. Au fond de la rue, les bâtiments d’une usine avec deux hautes cheminées crachant une fumée noire avec un panache très droit. Le vieil homme arrive à la gare, et il s’apprête à gravir la dizaine de marches menant à la porte. La voie ferrée passe en hauteur, au niveau du toit de la gare, et un train est en train de partir ou d’arriver. Le vieil a pu monter dans le train de banlieue, tiré par une locomotive à vapeur. Celui-ci avance sur les rails, toujours sur cette voie en hauteur, passant juste au-dessus du niveau du toit des pavillons, avec des immeubles de quelques étages en arrière-plan. Dans un wagon, le vieil homme est assis dans un compartiment vide, sans expression sur le visage, sa canne à la main, l’étage supérieur des usines défilant à travers les vitres. Il descend à la gare de l’Est de Paris, reconnaissable à sa façade. Il en sort, toujours s’aidant de sa canne, il traverse le parvis pavé. Il rejoint la station de métro par la rue, à l’air libre. Il descend sur le quai de la ligne trois, et attend le prochain métro en direction de la porte de Bagnolet, s’aidant toujours de sa canne pour avancer sur le quai absolument désert. Ayant atteint sa destination, il remonte l’escalier pour sortir à l’air libre par un accès de métro du type Guimard. Bon, ben, y a pas de quoi fouetter un chat… L’auteur applique rigoureusement le dispositif narratif : vingt-cinq images en pleine page, pas un seul mot. Durée de la lecture entre cinq et dix minutes à tout casser, en prenant son temps. L’intrigue : le monsieur âgé se rend au cimetière du Père-Lachaise. Il y arrive. Il pénètre à l’intérieur et il marche dans les allées, avec un but bien précis, en sachant parfaitement comment s’y rendre. Il y parvient, et une silhouette encapuchonnée le rejoint pour l’accompagner jusqu’à sa dernière demeure, ce que le lecteur pouvait facilement anticiper. Pas de quoi en écrire une lettre à ses proches, un texto suffira amplement. M’enfin quand même, c’est du Tardi ! La couverture est impeccable : les tombes représentées plus vraies que nature, avec un coup de crayon à l’expressivité surnaturelle, le corbeau pas content au premier plan, à deux doigts d’une expression humaine, et, il faut peut-être un peu de temps pour que le lecteur s’en rende compte, un feuillage qui se transforme en un vol de corbeaux dans une lecture de gauche à droite, total respect pour cette composition. Première planche, première illustration, nouveau coup de maitre : le pavillon de banlieue, l’évocation d’un jardin mal entretenu, la clôture en fer forgé, les pavés parisiens ou équivalents. À nouveau une totale réussite, d’une lecture immédiate, et le personnage à la posture parlante quant à son état d’esprit, et également quant à son état de santé. Soit… Mais cela ne suffit pas forcément à rassasier l’appétit de lecture du chaland. Ça reste une histoire dont le scénario tient sur un timbre-poste, d’une grande simplicité, même si chaque dessin atteste d’une maîtrise peu commune de son art. Pour commencer, c’est qui ce gugusse proche d’avaler son extrait de naissance ? Cela fait tilt dans l’esprit du lecteur : la réponse est dans le titre. Il s’agit d’un individu qui avait vingt ans en mai 1871. Oui, et alors ? Hé bien, mai 1871, c’est le sujet de la série en quatre tomes intitulée Le cri du peuple, consacrée à la Commune de Paris. Une période de soixante-douze jours, du 18 mars 1871 au 28 mai de la même année, s’achevant par une semaine dite sanglante du 21 au 28 mai. S’il a lu l’introduction, le lecteur comprend quel est cette chapelle funéraire qui constitue l’objectif du déplacement du vieil homme : la tombe d’Adolphe Thiers (1797-1877), au cimetière du Père-Lachaise. S’il ne connaît pas ce monument, le lecteur peut être déconcerté par sa représentation, un immense tombeau, conçu par l'architecte de Alfred-Philibert Aldrophe (1834-1895), avec des sculptures de Henri Chapu et Antonin Mercié, des parties en bronze de Ferdinand Barbedienne. Ce monument funéraire a été inscrit monument historique par arrêté du 21 mars 1983. Cela amène à se rappeler quel rôle a eu Thiers pendant la Commune de Paris, en quoi le cimetière du Père-Lachaise est liée à l’histoire de cette insurrection, ce qui mène alors au mur des Fédérés. En ayant cette dimension à l’esprit, le regard que le lecteur porte sur chaque illustration change. L’évidence est toujours présente à la découverte de chaque planche, et dans le même temps chacune commence à raconter beaucoup plus que les simples éléments figuratifs et descriptifs. Selon toute vraisemblance, en se fiant au titre, le vieil homme avait vingt ans en mai 1871, il a été le témoin de ces événements, il y a peut-être pris part, il a peut-être été lui-même un Communard. La première image montre donc ce qu’il a pu devenir dans les années 1910, ou 1930, en fonction de l’espérance de vie que le lecteur peut imaginer pour lui. La représentation du pavillon de banlieue devient un témoignage historique de cette époque, dans cette région du monde. Il en va de même pour l’importance de l’usine dont la présence porte en elle une notion de classe sociale, de révolte potentielle des prolétaires. Puis ce train qui relie des quartiers anonymes, dont la voie ferrée en hauteur permet de s’élever au niveau du toit des usines, une vision symbolique. Lorsqu’en planche neuf, le personnage longe un mur du cimetière, le lecteur se demande s’il s’agit du mur des Fédérés. Les planches dix et onze sont consacrées à la distance à parcourir pour parvenir à l’entrée proprement dite, à nouveau une métaphore de l’éloignement du vivant avec ce lieu consacré aux morts. Alors que le vieillard progresse dans les allées, les corbeaux se font plus nombreux, l’accompagnant, se trouvant de part et d’autre, comme s’ils l’accueillaient. Puis la jeune femme souriante rejoint le vieil homme, tenant dans ses main un sablier ailé, une allégorie. En fonction de sa connaissance des événements de la Commune, le lecteur peut se sentir très à l’aise dans ce qui est montré, ou bien s’interroger sur tel ou tel élément, et aller faire des recherches pour se renseigner plus avant. L’expérience de lecture s’en trouve alors changée. Peut-être a-t-il lu d’autres bandes dessinées consacrées à ce mouvement, par exemple l’étonnante série Les damnés de la Commune de Raphaël Meyssan, trois tomes (2017, 2019, 2019). Il prend alors conscience de tout ce contiennent ces vingt-cinq illustrations. Pour commencer, elles expriment tout l’investissement de l’auteur dans cette période, le sens qu’elle revêt pour lui en termes d’autogestion par le peuple, d’oppression exercée par les Versaillais, de répression militaire pour écraser, annihiler un mouvement populaire qui s’était débarrassé des élites qui avaient abandonné le peuple. Il s’agit d’un hommage émouvant aux Communards. Plus que cela, le vieil homme se rend une dernière fois à la tombe d’Adolphe Thiers, le chef politique qui a négocié le traité de paix avec Bismarck et a réprimé dans le sang l'insurrection de la Commune de Paris. L’individu considéré comme un artisan du massacre des Communards pendant la semaine sanglante. À ce titre, la résolution du récit s’avère tout aussi symbolique, en particulier le fait que le vieil homme se soulage sur le monument. Pour autant, il s’éteint, alors que le monument demeure. Le lecteur peut également l’interpréter comme le fait que le Communard est décédé la tête haute, son honneur intact, alors que le monument se dresse à jamais comme la preuve honteuse de du sacrifice du peuple, et de l’infamie d’un politicien. Certes, a priori, vingt-cinq pages, fussent-elles de Jacques Tardi lui-même, en guise de bande dessinée, ça fait un peu court. La première lecture pour le plaisir le confirme : en quelques minutes le lecteur est venu à bout de l’histoire, avec des dessins certes épatants. Seulement, il a également pu ressentir le battement du cœur de l’auteur dans ces pages. Une implication honnête et entière, pour un sujet qui lui est cher, une indignation intacte à l’encontre d’une répression ignominieuse et sanglante du peuple, un massacre impardonnable. De ce point de vue, ces quelques pages constituent un véritable credo, la quintessence de la façon de voir de Tardi, l’expression la plus pure de sa personnalité.
Mégalus (Une aventure de)
"Félicitations Dave, vous venez de poser les mains sur le monolithe de la bande dessinée bis". La Planète des ombres est une œuvre rare, située à l'intersection parfaite entre le chef-d'œuvre absolu et le nanar cosmique. Le lecteur (mal)chanceux qui osera s'aventurer dans cette bizarrerie verra notre héros, Mégalus, affronter dans un ordre totalement frénétique : une araignée géante télépathe, des morts-vivants bioniques, une pin-up nymphomane, un vampire tout droit sorti de la Hammer, un sorcier vaudou, des hommes-poissons, un Tyrannosaurus Rex et une gorgone géante. Tout ça... en seulement 41 pages. Le récit est un véritable laboratoire de série Z. S'y mélangent joyeusement SF, érotisme, épouvante, super-héros et voyage dans le temps à la H.G. Wells. Le plus grand miracle ? L'ensemble reste parfaitement compréhensible sans jamais se prendre au sérieux. Visuellement, c'est un festival. Le dessin est surchargé à l'excès. C'est kitsch, brillant, totalement foutraque, mais terriblement généreux. Mégalus, sauve-nous !
Belle de soie
Pavel Bart signe sa première BD avec ce "Belle de soie". Il va nous plonger dans un univers moyenâgeux où tous les ingrédients du conte sont présents : conspirations, princes et princesse, mariage arrangé, retournements de situation, épidémie avec la terrible Peste de pierre (elle transforme petit à petit les personnages en pierre), destins tragiques, du mystère et bien sûr un peu de magie. Deux femmes, une mère et sa fille, seront au centre de cette histoire au scénario surprenant. La mère est une tisserande qui produit une étoffe unique, la soie précieuse, celle-ci a la particularité d'être douce, lumineuse et d'une robustesse à toutes épreuves (et bien plus encore, mais ça je vous laisse le découvrir). Elle veut transmettre son savoir à sa fille, mais cette dernière va choisir d'accompagner une duchesse et son fils chez le roi, sa fille doit se choisir un mari. Deux femmes avec la même particularité physique, les yeux vairons, autour desquelles gravitent toute une kyrielle de personnages. Des personnages qui ne veulent pas forcément faire leur bonheur. Un début de récit très classique qui va vite bifurquer dans une autre direction, puis une autre et encore une autre. Bref, un scénario inventif ponctué de nombreuses surprises, il est difficile de les voir venir. C'est vraiment ces retournements de situations successifs qui m'ont tenu en haleine. Le scénario est bien construit, les petits retours dans le passé permettent d'éclaircir les zones d'ombre. La narration non académique prend le temps de développer les personnages, de brasser de très nombreux thèmes et de faire de brèves références à d'autres contes. Le dessin aussi est surprenant avec ce trait rêche, souvent statistique et à l'aspect grossier. Pourtant, c'est bien ce dessin et ces tristes couleurs qui rendent crédible cette période féodale. Un visuel avec une vraie patte graphique. Un artiste à suivre ! Un album qui sort du lot. Je conseille ! "Pensez-vous qu'il suffise d'attacher un fil d'or à la patte d'un être pour que celui-ci vous appartienne ?"
Dortmunder
Série découverte au hasard des conseils de mon libraire, je ne savais pas trop à quoi m'attendre en ouvrant cette bande dessinée. Tout de suite, j'ai été séduit par l'atmosphère des années 70, très bien retranscrite, et du film de casse typique, de L'Or se barre (l'ancêtre de Braquage à l'italienne, avec Michael Caine) aux incontournables Ocean's. Encore que le film auquel il me fait probablement le plus penser est assez méconnu, et pourtant excellent : Un Hold-up extraordinaire (avec Shirley MacLaine et encore Michael Caine). On retrouve la même idée du braquage parfait sur le papier, qui se heurte à la réalité des choses et se révèle moins flamboyant que prévu. Sans jamais basculer dans la farce, Bank Shot nous offre un scénario plein d'ironie et de mordant. Les échanges entre les personnages sont toujours pleins de verve, tout comme un scénario qui s'amuse à les malmener, mais toujours d'une façon crédible. On n'est jamais dans la surenchère qui vise à épater le lecteur ou à le surprendre à tout prix. On assiste plutôt à un enchaînement malheureux de situations dont la logique implacable fait inévitablement sourire. Westlake et à sa suite, Headline parviennent à faire avancer le récit par petites touches, rajoutant toujours le petit grain de sable dans une machine apparemment bien rôdée comme une cerise sur le gâteau. C'est tout à fait réjouissant, d'autant que la narration bénéficie d'une fluidité absolue de lecture. On ne se perd jamais dans les nombreux personnages et les péripéties mouvementées, même s'il faut être attentif à tous les détails. Le graphisme faussement brouillon de Jesus Alonso Iglesias sert totalement le récit en ce sens. Cela fourmille de détails en tous sens, de cadrages judicieux, de trognes bien croquées. Finalement, mon seul regret est l'absence de véritable conclusion. À la fin, les personnages repartent chacun de leur côté sans que le petit pied de nez typique des films de braquage ou qu'un petit twist cruel vienne parachever l'œuvre. À mon sens, ça manque un peu car la fin manque alors singulièrement de saveur. Qu'importe, plus que la destination, on comprend que c'était le voyage l'essentiel, et celui-ci s'est révélé particulièrement jouissif !
Les Chants du Cygne Noir
La saga Le Château des étoiles est certainement une des mes sagas préférées de la bande dessinée contemporaine. Voir Alex Alice nous proposer un spin-off sous la forme de manga avait suscité en moi - je l'avoue - une certaine inquiétude. Le format serait-il vraiment justifié ? Pourquoi ne pas faire un récit dérivé sous la même forme, comme l'excellent Les Chimères de Vénus d'Alain Ayroles ? Dès le début de la lecture de ce premier tome, mes réserves sont tombées. Pour raconter cette histoire, le format manga apparaît comme une évidence. Alex Alice montre qu'il a tout compris à ce style, il parvient à en tirer le meilleur et même à le croiser avec une forme de narration peut-être un peu plus classique et typique de la BD franco-belge. Œuvre hybrique, Les Chants du Cygne Noir ne souffre jamais de ce statut. Au contraire, il constitue une synthèse admirable de toutes les influences revendiquées par l'auteur, de Jules Verne à Albator, mais en conservant toujours la forte identité qui caractérise la saga. Ainsi, Les Chants du Cygne Noir reprend la structure classique du récit de vengeance, mais en l'insérant à merveille dans l'univers de sa célèbre saga. Cela nous fait revoir cet univers comme si on le découvrait pour la première fois et c'est particulièrement réussi. On s'attache tout de suite à l'héroïne Benesh grâce à la force de son traumatisme fondateur et à la mise en page qui l'accompagne (une succession de 4 pages impaires à la structure similaire, qui disent tout sans un mot). La narration type manga permet ensuite à Alice de nous offrir des séquences d'action incroyablement spectaculaires, c'est sans aucun doute les plus épiques de tout Le Château des étoiles. On assiste à un récit qui offre une quasi-unité de temps et de lieu, et qui nous fait assister à un braquage spatial. Il y a du Titanic et du Ocean's Eleven là-dedans, mêlé à du space opera, c'est juste LE mélange parfait, quoi. Tout en glissant des les dialogues pleins d'élégance et de sous-entendus qu'on lui connaît dans ce récit, Alex Alice parvient à nous offrir un cocktail particulièrement digeste où le grand spectacle ne le cède jamais à l'émotion, et où les twists sont parfaitement dosés pour surprendre sans rechercher l'esbroufe gratuite. Et enfin, ce dessin... J'étais déjà fan de la patte graphique d'Alice dans sa saga-mère, mais là, il parvient à trouver l'équilibre parfait pour proposer un dessin typé manga qui ne renonce pas à son soin scrupuleux du détail. Il offre à nos yeux éblouis des planches magnifiquement construites, à la patte graphique totalement maîtrisée. Seul regret, que le format manga réduise la taille de ces planches... Pas grave, la narration ultra-efficaces nous aide à vivre au rythme des héros, à leurs côtés, cette aventure cosmique riche en rebondissements. Bref, j'aimais déjà Le Château des étoiles, mais J'ADORE Les Chants du Cygne Noir ! Alex Alice nous offre une extension plus que plaisante à son univers spatial, et distille un savant mystère qui relie étrangement ce spin-off à la saga initiale, en y glissant des personnages connus, dont on aimerait savoir ce qui les a menés ici... Autant dire qu'on va compter les jours avant de pouvoir se replonger dans l'univers merveilleux de ce Ring et comprendre comment on en est arrivés là !
Le Fruit le plus doux
Même ressenti que mes prédécesseurs, Gabriele Di Caro est décidément un auteur très intéressant à suivre. Dans le registre « strictement pour adultes », il se démarque indéniablement. Déjà sa patte graphique est très appréciable , c’est lisible, détaillée et charmant à parcourir, il est à l’aise dans toutes situations et ses personnages féminins sont un ravissement. Et bonus, les passages un rien sulfureux se révèlent bien plus sensuels que graveleux. Bref bien réalisé et bien chouette à parcourir, j’aime bien le style. L’histoire suit le même chemin, j’apprécie le soin de l’auteur à créer un vrai récit (pour le genre j’entends), il prend le temps de poser son univers, ses personnages, l’époque, l’aspect fantastique m’a bien plu comme les scènes coquines. Ces dernières sont relativement rares mais toutes réussies, je trouve qu’il s’en dégage un côté à la fois principal et secondaire (je me comprends dans la formule) dans leur mise en place, les intentions … donnant pas mal de cachet à l’ouvrage.
A la recherche de Peter Pan
Une histoire très belle et bien construite, on la suit avec curiosité et intérêt croissant. J'ai ressenti de l'empathie et de la sympathie pour les personnages. Les dessins sont excellents, surtout les paysages des Alpes valaisannes et Cosey est merveilleux dans les couleurs, les lumières et les ombres des montagnes enneigées. Evolena est également très belle ! Après tant d'années, depuis que j'ai acheté les deux albums, je les ai relus récemment et cela a confirmé que j'avais fait un très bon achat.
Wax paradoxe
Je suis tombé sur cette BD dont le sujet m'a immédiatement interpelé : le wax ! Le fameux tissu "africain" dont on fait les chemises et les boubous. Or, je suis grand amateur de Wax ! Si cette BD est sortie opportunément pendant une exposition parisienne précisément consacrée au Wax (c'est même une commande), elle ne passe pas à côté de son sujet. La jeune autrice Justine Sow, métis de père guinéen, et dont il s'agit de la première BD, livre même une bonne histoire qui ne fait pas l'impasse sur l'émotion. En effet, elle livre quelques souvenirs familiaux poignants, et surtout comment elle niait sa propre situation. Comment aussi elle a subit le racisme invisible, y compris de la part de sa très proche famille. Tout cela est bien fait. L'intro pose parfaitement le cadre, et le rendu documentaire est distillé en parallèle de l'histoire familiale. Le dessin remplit parfaitement sa fonction, et on apprend des choses étonnantes sur le fameux tissu que les femmes africaines ont parfaitement investi, pour ne pas dire subverti. On regrettera simplement une fin abrupte, ainsi que la fugacité des scènes de famille, certes concentrées autour d'anecdotes et de dialogues bien choisis. L'ensemble manque d'un poil de percussion, d'où un côté un peu froid peut-être. Perso, j'aurais aimé quelque chose de plus investi d'autant qu'il y avait largement matière à le faire. Un petit bémol proportionnel au plaisir que j'ai eu à lire Wax Paradoxe. Malgré tout, c'est une excellente lecture, on-ne-peut-plus recommandable, dont le titre est parfaitement choisi puisque tout tourne autour de l'idée de paradoxe. Il ne s'agit pas d'une BD reportage : c'est bien plus intime que ça. C'est un détissage (clin d'oeil clin d'oeil) d'une histoire familiale dont les fils (métaphore filée) s'entremêlent (stop !) avec ceux de la vie du fameux tissu. Une petite merveille scénaristique de ce point de vue (et je mets un coup de cœur après relecture)
Santiag
Un polar fantastique comme Dufaux savait les produire durant son premier âge d'or, que je situe grosso modo entre 1985 et le milieu des années 90. L'histoire tisse des liens avec une autre de ses œuvres, Les Enfants de la Salamandre. C'est un peu tiré par les cheveux mais on ne peut pas nier que ça donne plus d'ampleur à cette fiction. Dans les autres points de comparaison, on peut citer la qualité générale de l'intrigue qui est moins confuse. Elle se suit aisément sans que l'on ait besoin de revenir en arrière parce qu'on a loupé un détail. Le trait de Renaud a passé un palier, surtout les décors. On retrouve cette centralité des visages mais avec un gaufrier mieux maitrisé, des échelles de plans qui gagnent en efficacité. Son dessin reste très statique, même quand Dufaux intègre des phases d'action. Il est donc préférable d'apprécier son style pour rentrer dans l'histoire. L'intégrale récemment publiée contient un épilogue inédit, mais celui ci n'apporte pas grand chose de plus. Encore une réussite pour un des derniers mohicans de la bande dessinée.
L'Infiniment Moyen et plus si infinités dans les limites finies d'une édition minimaliste
Marc-Antoine Mathieu ne m’a que rarement réellement déçu, et m’a souvent captivé, voire enthousiasmé avec ses séries qui, pour la plupart, c’est le moins que l’on puisse dire, ne manquent pas d’ambition. Je me suis à plusieurs reprises fait la réflexion que lorsqu’il contacte Delcourt pour un nouveau projet, son éditeur doit marquer un temps d’arrêt, voire calmer une brusque palpitation, tant celui-ci est soumis à quelques lourdes contraintes. Et ici il y a en a, puisque Mathieu nous propose une sorte de livre lilliputien, sans doute l’un des plus petits du monde, qui n’est réellement lisible qu’avec la loupe fournie dans l’album/étui permettant à l’acheteur de ranger cet album au milieu des albums « normaux » de sa bibliothèque. Amateur de paradoxes, Mathieu publie donc un livre minuscule traitant de l’infini. Le résultat ? Eh bien un ressenti très légèrement mitigé me concernant, mais globalement très positif. En fait mon principal – et quasi unique – grief vient justement de la taille du livre lui-même. Car, une fois passée la stupeur de la prise en mains (en doigts devrais-je dire), la lecture est quand même quelque peu mal aisée. Une main occupée par la loupe – il faut trouver à chaque page le bon angle et la bonne distance pour déchiffrer les dialogues ! – ne reste plus que les doigts de l’autre pour tenir le livre, l’orienter vers la loupe, et tourner les pages – en posant la loupe à chaque fois. L’ergonomie est mise à rude épreuve, et c’est cette difficulté qui a sans doute un peu freiné mon plaisir de lecture. Si le format est bien minuscule, Mathieu n’en a pas pour autant abandonné toute ambition, si ce n’est scénaristique, tout au moins narrative. C’est ainsi qu’il nous livre une sorte d’essai dialogué, le lecteur suivant deux personnages, dans leurs déambulations – au milieu des idées et des livres – et dans leur confrontation verbale, ininterrompue, avec comme centre d’intérêt l’infini. Les deux types discutent, se renvoient arguments et effets de mots – comme on le dit de manches – et Mathieu multiplient les jeux de mots, qui s’enchaînent de façon très fluide, en nourrissant parfaitement une réflexion pas si superficielle que ça. J’ai trouvé qu’il y avait du Masse dans cet album. En particulier les deux bonhommes m’ont à plusieurs reprises fait penser à l’album Les Deux du balcon. Ainsi, par-delà la prouesse éditoriale – et aussi la réelle difficulté de lecture – on a là un album ambitieux, qui satisfait plus que la curiosité des lecteurs, leur intellect ! Et si les deux philosophes jouent sur les mots, leurs échangent sont aussi ponctués d’humour – ce qui tend à alléger le propos. Une nouvelle fois, je ne peux que m’incliner devant cet auteur, qui se renouvelle régulièrement, qui ne sacrifie jamais l’ambition narrative à ses propositions osées sur le médium BD. Je vous recommande chaudement de jeter plus qu’un œil sur cette loupe !