Voici donc le premier album de Daphné, alias Padhen, jeune diplômée de l'Ecole Boulle, qui réalise son rêve, partir en Antarctique, tout en achevant son travail de fin d'études, les fameux ronds de serviette du titre. Oui, c'est incongru, mais cela prend tout son sens quand on lit l'album et qu'on lit le récit de Padhen.
Et franchement, j'ai passé un bon moment de lecture, à la fois intéressant et divertissant. Padhen fait une belle entrée avec ce style numérique sans contours, ces doubles pages d'une grande puissance, les moments suspendus sur la banquise avec les manchots (et une surprise assez fun), les pastilles avec les différents intervenants scientifiques sur la base de Dumont d'Urville, sans oublier les deux traversées de l'océan austral sur le bateau l'Astrolabe. On a pas mal d'infos, notamment sur les effets du réchauffement climatique sur ce sixième continent et les épreuves quotidiennes dans un environnement extrême. C'est très intéressant, et on ne voit pas passer le temps de la lecture de ces quelques 250 pages...
Il y a déjà beaucoup de bonnes choses dans ce premier album : du rythme, de la passion, des bons mots, des infos...
Bref, je recommande.
Merci à l’auteur pour m’avoir fait découvrir un jeune explorateur français d’après-guerre dont je n’avais jamais entendu parler, Raymond Maufrais.
Son désir était de découvrir les fameux monts « Tumuc-Humac » supposés situés à l’époque entre la Guyane, le Suriname et le Brésil.
Cette chaîne de montagnes s’avèrera en fait être imaginaire et n’est constituée que de quelques collines ne dépassant pas 600 mètres d’altitude.
J’ai vraiment apprécié cette bd, son histoire, ses tons pastel sépia, violets, verts, ocres, etc., la luxuriance de la jungle excellemment bien rendue, l’ambiance guyanaise de l’époque, le traitement bichromatique : un pour traiter l’aventure guyanaise et un autre pour traiter les réminiscences du passé résistant de Raymond Maufrais sous l’occupation allemande.
La façon dont notre jeune aventurier est interprété le rend très attachant par son côté naïf, sa candeur, ses idéaux, son désir d’aventure, son courage et son extrême détermination.
Le passage que j’ai préféré est le moment dans la jungle où il rencontre puis fait route avec trois jeunes piroguiers.
Il était de surcroît très bon écrivain et ce sont ses carnets de voyage retrouvés dans la jungle qui ont manifestement grandement inspiré d’autres aventuriers après lui.
Guillaume Bouzard part dans le désert espagnol pour raconter les coulisses du tournage de la future série Lucky Luke... Mais voilà, c'est Bouzard. Donc on croise bien l'équipe, les décors, quelques acteurs aperçus le temps d'une case, et même Rantanplan, mais le véritable centre du livre reste Bouzard lui-même et sa capacité à être perpétuellement à côté de la plaque.
Je suis un très bon client de son humour et, ici encore, il réussit à me faire franchement rire. Son sens de l'absurde, de l'autodérision et du décalage permanent fonctionne à plein régime : dialogues lunaires, situations inutiles mais savoureuses, gags franchement couillons (quand je dis que je suis bon client, j'ai éclaté de rire au nom de Ranplanplan), et détournement constant du principe même du reportage. Graphiquement, c'est du Bouzard pur jus : expressivité maximale, énergie du trait et mise en scène entièrement au service du comique. J'ai aussi beaucoup aimé les couleurs, réalisées par un trio de coloristes que je ne connaissais pas, qui parviennent à donner une belle chaleur aux décors espagnols : on se croirait au Far West.
Derrière ce faux journal qui n'en est pas vraiment un, je n'ai pas pu m'empêcher de ressentir un léger sentiment de vide, puisqu'on apprend finalement peu de choses sur le tournage lui-même et que Bouzard préfère tourner autour du sujet, digresser, s'égarer volontairement. Mais ce manque de matière réelle fait aussi partie du dispositif comique et, même si je reste avec cette petite impression de creux, cela ne m'a pas empêché de passer un très bon moment. Drôle, potache, très personnel : exactement ce que j'attendais de Bouzard et de son fidèle Rouplouplou.
Je dois avouer que je ne me suis pas encore penché sur Le château des étoiles d’Alice (mais ça viendra).
C’est le nom de Ayroles qui m’a fait craquer et le graphisme originale.
Niveau dessin et couleur, c’est spécial mais maîtrisé, je découvre Étienne Jung, je raffole pas de ce style mais il possède quelque chose. J’ai bien aimé la construction des planches et la narration.
C’est finalement le scénario qui m’a un peu déçu, de l’aventure bien faite mais classique, je suivrai la trilogie mais j’attends le petit plus.
A noter une belle qualité d’ouvrage, le rendu de la couverture est une belle attention de l’éditeur.
MàJ après tome 3 :
Bon je n’ai toujours pas lu Le Château des étoiles mais je crois que je vais vraiment m’y pencher.
J’ai suivi les 2ers tomes de la présente série sans engouement particulier mais son final vient bousculer un peu tout ça. Je l’ai trouvé très réussi.
Au fil de la série, j’ai apprivoisé le trait et couleurs d’Étienne Jung mais il se déchaine dans la dernière droite. J’ai particulièrement apprécié la construction de ses planches, toutes inspirées et élégantes. Il amène beaucoup de magie mais ça ne sera pas la seule réussite de ce dernier tome.
L’histoire prend enfin son envol (ne vous attendez pas non plus à un truc de fou mais j’ai vraiment aimé), poète, politique, militaire, scientifique … tous les fils narratifs d’Ayroles se rejoignent avec talent. Les seconds rôles sont soignés, la fin est sympathique …
Une trilogie légère et rondement menée, ça vaut bien 1* de plus.
Dinosaures de pacotille, aventure grand spectacle authentique
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Ce tome regroupe l'intégralité des épisodes de la série Devil Dinosaur, soit 9 épisodes de 17 pages chacun, initialement parus en 1978. Ils ont tous été écrits, et dessinés par Jack Kirby. L'encrage est réalisé par Mike Royer, et la mise en couleurs par Petra Goldberg (les couleurs n'ont pas été refaites, elles ont été ravivées.).
Dans des temps immémoriaux, quand les dinosaures existaient encore, un tyrannosaure à la peau rouge (d'où son nom de dinosaure du Diable) fait régner sa loi dans une vallée. Un concours de circonstances l'a amené à tolérer la présence, et même à s'attacher à un hominidé (déjà plus homme que singe) appelé Moon Boy. Au cours des deux premiers épisodes, cet improbable duo va devoir affronter une tribu agressive ayant décidé de reprendre le contrôle de la vallée, en tendant un piège à Devil Dinosaur, avec des épieux plantés dans une fosse. Puis ils devront faire face à un humanoïde géant belliqueux (épisode 3), des robots extraterrestres colonisateurs (épisodes 4 à 6), une intelligence artificielle laissée par les extraterrestres (épisode 7), une tribu dompteuse de dinosaures (épisode 8). Le tome se termine en apothéose avec un passage temporel qui projette Devil Dinosaur dans une région habitée du Nevada en 1978.
Ce tome comprend également les pages de texte écrites par Kirby pour les épisodes 1 à 4, pour justifier de la licence artistique qui fait coexister proto-humains et dinosaures, et le courrier des lecteurs succincts des numéros 5 et 6. Il s'achève avec une courte page retraçant la carrière de Kirby de manière expéditive.
En 1970, Jack Kirby avait quitté Marvel pour aller travailler chez l'éditeur concurrent DC Comics, où il a réalisé des séries comme Le Quatrième Monde, Les Losers, Le Démon, O.M.A.C., Kamandi .
De 1976 à 1978, Jack Kirby revient travailler pour Marvel Comics sur des séries comme Les Éternels (Jack Kirby), Machine Man - Le Robot vivant, 2001, a space odyssey, Black Panther - Le monde va disparaitre ! et Captain America, où il est son propre scénariste. "Devil Dinosaur" a été réalisé pendant cette période, où Jack Kirby était également son propre responsable éditorial.
Jack Kirby a beau expliquer tant et plus que vu le nombre de milliers d'années dont les scientifiques ne savent rien, il n'y a pas de raison qu'il n'y ait pas pu avoir coexistence entre dinosaures (ayant disparu il y a 65 millions d'années) et hominidés (apparus il y a 2,5 millions d'années), les faits ont la tête dure, et il s'agit bel et bien d'une licence artistique. Il a beau expliquer en cours d'épisode que les phylactères et les bulles de pensée retranscrivent librement le langage primitif de Moon Boy et du petit peuple, les tournures de phrase au relent shakespearien détonnent. Il a beau expliquer que parmi les dinosaures, certains devaient disposer d'une intelligence supérieure aux autres, le comportement de Devil Dinosaur est parfois dicté par des intuitions ou des stratégies plus humaines qu'animales. En outre, Kirby n'hésite pas à intégrer des éléments anachroniques (les dompteurs de dinosaures), ou issus de mythologies postérieures de plusieurs millions d'années (un géant, des extraterrestres, ou encore une faille spatio-temporelle de type Triangle des Bermudes).
Ces épisodes sont donc à prendre comme des divertissements issus de l'imagination fertile de Jack Kirby, et certainement pas comme un témoignage au premier degré. L'aventure est au rendez-vous avec des affrontements physiques à chaque épisode, des événements surnaturels, un soupçon d'anticipation, de nombreux rebondissements. Kirby est en pleine forme (graphique) dessinant les rochers mieux que jamais (cette texture de pierre inimitable), et conjurant une flore conceptuelle (aucune chance de reconnaître une plante ou essence d'arbre) pour des environnements sauvages et inhospitaliers. Cette vallée comprend un volcan qui crache régulièrement une épaisse fumée et quelques flammes, mais pas de coulées de lave. Kirby ne vise pas le réalisme ou la reconstitution authentique, il souhaite plutôt capturer et faire passer par ses dessins la vitalité des hommes préhistoriques et la dimension primordiale de la nature.
Il souhaite également transcrire la taille imposante des dinosaures, leur puissance physique et leur férocité. Là encore, il ne faut pas s'attendre à des dessins descriptifs, respectant scrupuleusement les dernières avancées paléontologiques. Il suffit de regarder la dentition de Devil Dinosaur sur la couverture pour constater que le dessin s'attache plus au caractère acéré des dents, qu'à leur forme exacte. De la même manière, la morphologie des dinosaures relève parfois de l'invention pure. Pourtant, impossible de rester de marbre devant ce tricératops (en tout cas cette représentation évoque l'idée de tricératops) en train de charger vers le lecteur, ou devant Devil Dinosaur lui-même avec sa puissance dévastatrice (et ses énormes muscles des cuisses). L'épisode 7 comprend une grande case (page 132) où Moon Boy évolue dans un plan d'eau dans lequel d'énormes brontosaures sont en train de se nourrir, magnifique image (en dépit des inexactitudes). Kirby prend également des libertés avec le régime alimentaire de ces monstres, Devil Dinosaur étant un herbivore (épisode 1, page 17). Pour les 6 premiers épisodes, Kirby a repris le dispositif qu'il avait inauguré dans la série Kamandi : un dessin pleine page pour la première page, suivi par un dessin occupant la double page suivante, pour une sensation de grand spectacle inégalable.
Ces épisodes constituent des récits d'action, dans une ère mésozoïque fantaisiste. Jack Kirby reprend le schéma des histoires de superhéros dans le sens où Devil Dinosaur triomphe plus souvent de ses adversaires par sa force brute que par sa ruse. Moon Boy sert souvent d'otage, motivant l'intervention de Devil Dinosaur, avec des résolutions tranchées où la force prime. Il s'agit de récit à destination d'un jeune lectorat, dans lesquels la personnalité des protagonistes reste superficielle, et l'intrigue dicte les capacités des personnages. En particulier, Devil Dinosaur mord la poussière en recevant des coups, uniquement en fonction du niveau d'avancement du récit. S'il s'agit du début, il est plus vulnérable. Si la fin approche, il redevient plus fort que tous et récupère immédiatement de tous les coups.
Pour apprécier ces histoires, il faut donc avoir conscience qu'elles s'adressent, à l'origine, à de jeunes lecteurs, qu'il ne faut pas y chercher une forme de véracité ou d'authenticité. Elles recèlent des dessins puissants et pleins de vitalité, réalisés par Jack Kirby, l'un des 2 artistes ayant révolutionné la narration des histoires de superhéros au début des années 1960 (avec Steve Ditko), bénéficiant d'un encrage minutieux et respectueux réalisé par Mike Royer (un de ses meilleurs encreurs). Elles permettent de retrouver les thèmes favoris de Kirby : l'esprit d'aventure, baignant un magma mythologique réinterprété.
Parfait ! Les généraux à tête de mort, le noir et blanc qu'on devrait nommer noir blanc et gris ! Et l'histoire ? Parfaite aussi, et tiens, comme dans Mortelune, et quoi qu'on en dise, il n'y a pas de baisse de régime à la fin. Par contre, je concède que c'est le cas dans Little Némo où il y a moins de couleurs, moins d'imagination, peu à peu. L'ai-je seulement mentionné, pris dans la nostalgie de l'époque où je découvrais cette œuvre, et dans le désir de rêves aussi brillants et beaux que Nemo ?
Bref, enfin, je vois pourquoi on prétend qu'il y a une baisse de régime dans Perramus : à un moment, les méchants ne sont plus au pouvoir, et il se fait une quête pour dépasser le traumatisme collectif de la dictature… Je trouve l'idée excellente, mais il me semble que si je devais la décortiquer, je spoilerais quelque peu pour les gens devant découvrir l'œuvre.
Je me conterais de dire qu'il s'agit, au fond, d'une réinterprétation du thème de la relique, déclinée d'une façon musicale et latino-américaine. Oui, latino ! Dans la deuxième partie, on s'ouvre sur tout le continent, et même le monde sans que ce soit forcé. Perramus et ses deux compagnons ont toujours autant de personnalité. Il en faut pour résister aux généraux, soutenir des dialogues avec Borges et autres aventures. Je ne prétends pas avoir compris toutes les allusions de l'œuvre. Et alors ? Comme avec Corto Maltese, elle rend la connaissance qu'on a plus joyeuse, et incite surtout à savoir et surtout vivre et rêver davantage !
J'ai enfin lu ce que j'ai longtemps désiré, et ce, sans déception. Souvent, dans tous les arts, quel à quoi bon ? Bref, remarquons que le scénariste aurait vu ses idées gâchées avec un dessinateur moindre, et que le dessinateur, sans une histoire digne de ce nom, n'aurait pas été amené à se dépasser. Bande dessinée : le dessin, il est toujours là, et le texte, doivent être valables et si possible, comme ici, plus que valable et se soutenir l'un l'autre. Non, la bande dessinée ne sert pas à dessiner si on ne sait pas dessiner pour refourguer son texte à ceux qui ne veulent pas lire plus que ça. Et d'un autre côté, le dessin n'est pas le paravent d'une histoire débile et de dialogues stupides. Donnons un coup du volumineux Perramus au premier qui coulera l'art séquentiel en en faisant une espèce de sous dessin ou de sous littérature !
J'ai toujours adoré le « petit animal », surtout dessiné par Franquin. Ensuite, j'ai été très déçu par les séries et versions commerciales. Pure exploitation d'une création géniale et auparavant toujours nouvelle. Cette série me réconcilie avec la bête! Les dessins de F. Pé sont excellents (surtout les animaux) et l'histoire, l'époque, les ambiances et clins d'oeil sont très réussis!
Mais qui était donc Marcel Bascoulard ? Un illustre inconnu, dans le vrai sens du terme, puisqu’on ne peut pas dire que le personnage disposait d’une notoriété extraordinaire. Et pourtant. Une fiche Wikipédia lui est bel et bien consacrée. Pour tout habitant de Bourges, avant sa disparition en 1978, il était impossible de ne pas le remarquer dans ses accoutrements féminins — il adorait poser en robe devant les photographes —, il était ce qu’on appelle une figure ! Dans la cité berrichonne, il a même une place à son nom ainsi qu’un buste en bronze, dans le quartier Avaricum qu’il fréquentait souvent.
Mais surtout, Marcel Bascoulard était un artiste, dans le vrai sens du terme également. Sa vie se confondait avec son art, mais il n’était pas fan des honneurs, lui dont le travail a été remarqué dans diverses expositions. Armé de ses crayons et de son carton à dessin, il passait beaucoup de temps à déambuler sur son « étrange tricycle couché », dans les quartiers de Bourges, à dessiner ses rues et ses monuments. On lui commandait ses dessins, ce qui lui permettait de subsister, mais l’homme, attaché à sa liberté de clochard céleste, préférait vivre à l’écart, dans un abri de jardin ou un camion épave, en compagnie de ses chats et de son chien Bobby. S’il était plus connu pour ses représentations réalistes de la ville, sa vraie marotte était l’art abstrait, malheureusement moins rentable sur le plan pécuniaire. Sa plus grande malédiction fut d’avoir pris sous son aile un jeune marginal qui s’était révélé n’être qu’un voyou intéressé par les revenus issus de la vente de ses œuvres, n’hésitant pas à le menacer s’il se montrait réticent. La suite tragique, on la connaît à la lecture du livre…
Ce personnage haut en couleurs détonnait dans le paysage. Il déconcertait le citoyen lambda, effarouchait le bourgeois, et pouvait provoquer la révulsion par le fait qu’il ne se lavait jamais. Il n’aurait pourtant jamais fait de mal à une puce, même une nuée, laquelle le lui rendait bien… mais il ne laissait personne indifférent. Incontestablement fascinant, c’était peut-être sa liberté indomptable — et si voyante ! — qui dérangeait les « honnêtes gens », bien plus que les effluves généreux qu’il laissait dans son sillage.
En réunissant des petits morceaux de puzzle, Frantz Duchazeau est parvenu à composer le portrait passionnant d’un artiste attachant, dans les dernières années de sa vie, un artiste dont on perçoit les blessures remontant à l’enfance et qui ont fait de lui ce qu’il était. C’est ainsi que l’auteur nous immerge dans cette bonne ville de Bourges, dans ses faubourgs et sa campagne environnante, là où l’artiste avait élu domicile. L’histoire se laisse littéralement dévorer, tant l'homme fascine, quand bien même il ne se passe rien d’extraordinaire. On retiendra tout de même la scène cocasse d’un Stéphane Collaro courant frénétiquement après un Bascoulard récalcitrant, n’hésitant pas à salir ses beaux souliers dans la gadoue campagnarde, pour tenter de lui extorquer quelques mots. Comme on pourra s’en rendre compte, la priorité pour Collaro n’était pas tant de rencontrer Bascoulard que d’obtenir l’interview d’une « bête de foire », qui à coup sûr ferait un carton dans son émission de radio.
Duchazeau a opté pour un trait simple et humble, en noir et blanc. Le co-auteur des « Cinq conteurs de Bagdad » ayant pour habitude de dessiner d’un seul jet, oscillant entre dépouillement graphique et minutie des détails, il s’est concentré ici sur les poses et attitudes de Bascoulard, conférant à l’ensemble une belle authenticité. Dans une sorte de communion avec notre clochard céleste, il reprend également à son compte des représentations de Bourges et des environs, en glissant çà et là, une vue de la cathédrale, d’une place avec ses maisons à colombages, ou d’une simple locomotive à vapeur.
« Marcel Bascoulard », c’est le bel hommage à un artiste énigmatique qui souhaitait s’effacer tout en restant visible, à la fois humble et un brin provocateur. Son look improbable faisait tache dans un contexte ultra-conventionnel, comme le révélateur d’une époque où la question de la domination masculine et du féminisme commençait à peine à secouer le débat public. On devra se référer à l’évocation de son père violent pour mieux comprendre.
A titre personnel, j’ai découvert Marcel Bascoulard l’an dernier, le temps d’un week-end à Bourges. Je suis tombé complètement par hasard sur une photo du personnage affichée discrètement dans la vitrine d’un photographe, peut-être là où l’artiste venait poser du temps de son vivant. Je n’en avais jamais entendu parler auparavant, mais mon regard semble avoir été comme aspiré par ce portrait. J’étais donc ravi de la sortie de l’ouvrage qui m’a permis d’en savoir plus, et n’ai pas été déçu, tant s’en faut. J’irais même plus loin, cette bande dessinée est un de mes coups de cœur de ce début d’année.
On est clairement sur du très haut niveau. Le travail documentaire est impressionnant, presque vertigineux. Chaque étape du développement de la bombe est disséquée avec précision, chaque arbitrage politique ou scientifique est replacé dans son contexte, et l’ensemble donne une vision d’une rare profondeur sur un moment absolument structurant du XXe siècle. Malgré ses 450 pages, la lecture reste étonnamment fluide : dense, oui, mais jamais réellement indigeste. C’est un véritable documentaire en bande dessinée, remarquablement construit.
Ce qui marque surtout, c’est la finesse du traitement. Le récit évite le manichéisme et montre bien la complexité des intérêts en jeu, les doutes, les contradictions. On regrette toutefois un regard très centré sur le point de vue américain, même si celui-ci reste nuancé. Autre petit manque, plus diffus : il manque peut-être un supplément d’âme, un souffle romanesque ou un charisme plus affirmé de certains personnages pour transformer cette fresque brillante en œuvre inoubliable. C’est admirable, mais presque trop sage.
Graphiquement, le noir et blanc fonctionne parfaitement. Il apporte une dimension rétro cohérente avec le sujet et surtout des contrastes puissants. Certaines planches sont réellement saisissantes. Néanmoins, ici, le fond domine clairement la forme : on retient avant tout la rigueur et l’intelligence du propos.
Une BD historique majeure, brillante et exigeante, qui s’impose comme une référence sur le sujet, même si elle ne provoque pas tout à fait l’étincelle du chef-d’œuvre absolu.
Une BD de Chabouté ne se laisse pas apprivoiser facilement.
Celle-ci intrigue et rebute à la fois, le genre à traîner quelques semaines sur une table de nuit, sous une pile d'autres lectures en attente. Parce qu'elle porte en elle un horizon d'attente ne laissant pas augurer du frais, du sympathiquement léger. Déjà par sa couverture, intrigante et austère, avec certes une fenêtre ouverte apportant de la lumière, mais aussi beaucoup de noir, un humanisme simplement esquissé, pouvant possiblement évoluer vers de l'ironie mordante, sinon de la cruauté. Les premières pages confirment cette sensation : un trait fin et précis, un noir et blanc ultra contrasté, des cases amples, une rareté du texte : c'est beau mais froid ! L'histoire accompagne cet élan : on apprend à connaître un homme socialement invisible, dont la vie se résume à son travail purement alimentaire, duquel il s'évade via le dessin et ce rêve d'aventure, de voyage, de découverte d'un ailleurs enthousiasmant, une vie fascinante à la Jack London, une vie que la perspective fort proche d'un trek en Alaska permettra d'emprunter quelques jours durant.
Mais la vie s'acharnera et de voyage, il n'y aura point. On craint alors un humour très noir à la Franquin, qui s'étirerait sur une BD entière. Et en effet, le pathétique s'invitera, une bien cruelle honte aussi. Jusqu'à ce que le beau s'infiltre peu à peu, s'épanouisse au-delà des regards et préjugés, qu'un bel humanisme envahisse cet univers peuplé de petits riens et pourtant de tout.
Cette BD est une bien étrange invitation au voyage, une émouvante et délicatement simpliste réflexion sur le beau et sur la vie, une merveilleuse mise en abyme de l'horizon d'attente de tout lecteur, une fort belle lecture s'enrichissant du cheminement chaotique mélancoliquement emprunté.
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Des Ronds de serviette pour l'Antarctique
Voici donc le premier album de Daphné, alias Padhen, jeune diplômée de l'Ecole Boulle, qui réalise son rêve, partir en Antarctique, tout en achevant son travail de fin d'études, les fameux ronds de serviette du titre. Oui, c'est incongru, mais cela prend tout son sens quand on lit l'album et qu'on lit le récit de Padhen. Et franchement, j'ai passé un bon moment de lecture, à la fois intéressant et divertissant. Padhen fait une belle entrée avec ce style numérique sans contours, ces doubles pages d'une grande puissance, les moments suspendus sur la banquise avec les manchots (et une surprise assez fun), les pastilles avec les différents intervenants scientifiques sur la base de Dumont d'Urville, sans oublier les deux traversées de l'océan austral sur le bateau l'Astrolabe. On a pas mal d'infos, notamment sur les effets du réchauffement climatique sur ce sixième continent et les épreuves quotidiennes dans un environnement extrême. C'est très intéressant, et on ne voit pas passer le temps de la lecture de ces quelques 250 pages... Il y a déjà beaucoup de bonnes choses dans ce premier album : du rythme, de la passion, des bons mots, des infos... Bref, je recommande.
Je reviens dans six mois
Merci à l’auteur pour m’avoir fait découvrir un jeune explorateur français d’après-guerre dont je n’avais jamais entendu parler, Raymond Maufrais. Son désir était de découvrir les fameux monts « Tumuc-Humac » supposés situés à l’époque entre la Guyane, le Suriname et le Brésil. Cette chaîne de montagnes s’avèrera en fait être imaginaire et n’est constituée que de quelques collines ne dépassant pas 600 mètres d’altitude. J’ai vraiment apprécié cette bd, son histoire, ses tons pastel sépia, violets, verts, ocres, etc., la luxuriance de la jungle excellemment bien rendue, l’ambiance guyanaise de l’époque, le traitement bichromatique : un pour traiter l’aventure guyanaise et un autre pour traiter les réminiscences du passé résistant de Raymond Maufrais sous l’occupation allemande. La façon dont notre jeune aventurier est interprété le rend très attachant par son côté naïf, sa candeur, ses idéaux, son désir d’aventure, son courage et son extrême détermination. Le passage que j’ai préféré est le moment dans la jungle où il rencontre puis fait route avec trois jeunes piroguiers. Il était de surcroît très bon écrivain et ce sont ses carnets de voyage retrouvés dans la jungle qui ont manifestement grandement inspiré d’autres aventuriers après lui.
L'Homme qui a vu l'homme qui filme l'homme qui tire plus vite que son ombre (presque journal d'un tournage)
Guillaume Bouzard part dans le désert espagnol pour raconter les coulisses du tournage de la future série Lucky Luke... Mais voilà, c'est Bouzard. Donc on croise bien l'équipe, les décors, quelques acteurs aperçus le temps d'une case, et même Rantanplan, mais le véritable centre du livre reste Bouzard lui-même et sa capacité à être perpétuellement à côté de la plaque. Je suis un très bon client de son humour et, ici encore, il réussit à me faire franchement rire. Son sens de l'absurde, de l'autodérision et du décalage permanent fonctionne à plein régime : dialogues lunaires, situations inutiles mais savoureuses, gags franchement couillons (quand je dis que je suis bon client, j'ai éclaté de rire au nom de Ranplanplan), et détournement constant du principe même du reportage. Graphiquement, c'est du Bouzard pur jus : expressivité maximale, énergie du trait et mise en scène entièrement au service du comique. J'ai aussi beaucoup aimé les couleurs, réalisées par un trio de coloristes que je ne connaissais pas, qui parviennent à donner une belle chaleur aux décors espagnols : on se croirait au Far West. Derrière ce faux journal qui n'en est pas vraiment un, je n'ai pas pu m'empêcher de ressentir un léger sentiment de vide, puisqu'on apprend finalement peu de choses sur le tournage lui-même et que Bouzard préfère tourner autour du sujet, digresser, s'égarer volontairement. Mais ce manque de matière réelle fait aussi partie du dispositif comique et, même si je reste avec cette petite impression de creux, cela ne m'a pas empêché de passer un très bon moment. Drôle, potache, très personnel : exactement ce que j'attendais de Bouzard et de son fidèle Rouplouplou.
Les Chimères de Vénus
Je dois avouer que je ne me suis pas encore penché sur Le château des étoiles d’Alice (mais ça viendra). C’est le nom de Ayroles qui m’a fait craquer et le graphisme originale. Niveau dessin et couleur, c’est spécial mais maîtrisé, je découvre Étienne Jung, je raffole pas de ce style mais il possède quelque chose. J’ai bien aimé la construction des planches et la narration. C’est finalement le scénario qui m’a un peu déçu, de l’aventure bien faite mais classique, je suivrai la trilogie mais j’attends le petit plus. A noter une belle qualité d’ouvrage, le rendu de la couverture est une belle attention de l’éditeur. MàJ après tome 3 : Bon je n’ai toujours pas lu Le Château des étoiles mais je crois que je vais vraiment m’y pencher. J’ai suivi les 2ers tomes de la présente série sans engouement particulier mais son final vient bousculer un peu tout ça. Je l’ai trouvé très réussi. Au fil de la série, j’ai apprivoisé le trait et couleurs d’Étienne Jung mais il se déchaine dans la dernière droite. J’ai particulièrement apprécié la construction de ses planches, toutes inspirées et élégantes. Il amène beaucoup de magie mais ça ne sera pas la seule réussite de ce dernier tome. L’histoire prend enfin son envol (ne vous attendez pas non plus à un truc de fou mais j’ai vraiment aimé), poète, politique, militaire, scientifique … tous les fils narratifs d’Ayroles se rejoignent avec talent. Les seconds rôles sont soignés, la fin est sympathique … Une trilogie légère et rondement menée, ça vaut bien 1* de plus.
Devil Dinosaur - L'intégrale
Dinosaures de pacotille, aventure grand spectacle authentique - Ce tome regroupe l'intégralité des épisodes de la série Devil Dinosaur, soit 9 épisodes de 17 pages chacun, initialement parus en 1978. Ils ont tous été écrits, et dessinés par Jack Kirby. L'encrage est réalisé par Mike Royer, et la mise en couleurs par Petra Goldberg (les couleurs n'ont pas été refaites, elles ont été ravivées.). Dans des temps immémoriaux, quand les dinosaures existaient encore, un tyrannosaure à la peau rouge (d'où son nom de dinosaure du Diable) fait régner sa loi dans une vallée. Un concours de circonstances l'a amené à tolérer la présence, et même à s'attacher à un hominidé (déjà plus homme que singe) appelé Moon Boy. Au cours des deux premiers épisodes, cet improbable duo va devoir affronter une tribu agressive ayant décidé de reprendre le contrôle de la vallée, en tendant un piège à Devil Dinosaur, avec des épieux plantés dans une fosse. Puis ils devront faire face à un humanoïde géant belliqueux (épisode 3), des robots extraterrestres colonisateurs (épisodes 4 à 6), une intelligence artificielle laissée par les extraterrestres (épisode 7), une tribu dompteuse de dinosaures (épisode 8). Le tome se termine en apothéose avec un passage temporel qui projette Devil Dinosaur dans une région habitée du Nevada en 1978. Ce tome comprend également les pages de texte écrites par Kirby pour les épisodes 1 à 4, pour justifier de la licence artistique qui fait coexister proto-humains et dinosaures, et le courrier des lecteurs succincts des numéros 5 et 6. Il s'achève avec une courte page retraçant la carrière de Kirby de manière expéditive. En 1970, Jack Kirby avait quitté Marvel pour aller travailler chez l'éditeur concurrent DC Comics, où il a réalisé des séries comme Le Quatrième Monde, Les Losers, Le Démon, O.M.A.C., Kamandi . De 1976 à 1978, Jack Kirby revient travailler pour Marvel Comics sur des séries comme Les Éternels (Jack Kirby), Machine Man - Le Robot vivant, 2001, a space odyssey, Black Panther - Le monde va disparaitre ! et Captain America, où il est son propre scénariste. "Devil Dinosaur" a été réalisé pendant cette période, où Jack Kirby était également son propre responsable éditorial. Jack Kirby a beau expliquer tant et plus que vu le nombre de milliers d'années dont les scientifiques ne savent rien, il n'y a pas de raison qu'il n'y ait pas pu avoir coexistence entre dinosaures (ayant disparu il y a 65 millions d'années) et hominidés (apparus il y a 2,5 millions d'années), les faits ont la tête dure, et il s'agit bel et bien d'une licence artistique. Il a beau expliquer en cours d'épisode que les phylactères et les bulles de pensée retranscrivent librement le langage primitif de Moon Boy et du petit peuple, les tournures de phrase au relent shakespearien détonnent. Il a beau expliquer que parmi les dinosaures, certains devaient disposer d'une intelligence supérieure aux autres, le comportement de Devil Dinosaur est parfois dicté par des intuitions ou des stratégies plus humaines qu'animales. En outre, Kirby n'hésite pas à intégrer des éléments anachroniques (les dompteurs de dinosaures), ou issus de mythologies postérieures de plusieurs millions d'années (un géant, des extraterrestres, ou encore une faille spatio-temporelle de type Triangle des Bermudes). Ces épisodes sont donc à prendre comme des divertissements issus de l'imagination fertile de Jack Kirby, et certainement pas comme un témoignage au premier degré. L'aventure est au rendez-vous avec des affrontements physiques à chaque épisode, des événements surnaturels, un soupçon d'anticipation, de nombreux rebondissements. Kirby est en pleine forme (graphique) dessinant les rochers mieux que jamais (cette texture de pierre inimitable), et conjurant une flore conceptuelle (aucune chance de reconnaître une plante ou essence d'arbre) pour des environnements sauvages et inhospitaliers. Cette vallée comprend un volcan qui crache régulièrement une épaisse fumée et quelques flammes, mais pas de coulées de lave. Kirby ne vise pas le réalisme ou la reconstitution authentique, il souhaite plutôt capturer et faire passer par ses dessins la vitalité des hommes préhistoriques et la dimension primordiale de la nature. Il souhaite également transcrire la taille imposante des dinosaures, leur puissance physique et leur férocité. Là encore, il ne faut pas s'attendre à des dessins descriptifs, respectant scrupuleusement les dernières avancées paléontologiques. Il suffit de regarder la dentition de Devil Dinosaur sur la couverture pour constater que le dessin s'attache plus au caractère acéré des dents, qu'à leur forme exacte. De la même manière, la morphologie des dinosaures relève parfois de l'invention pure. Pourtant, impossible de rester de marbre devant ce tricératops (en tout cas cette représentation évoque l'idée de tricératops) en train de charger vers le lecteur, ou devant Devil Dinosaur lui-même avec sa puissance dévastatrice (et ses énormes muscles des cuisses). L'épisode 7 comprend une grande case (page 132) où Moon Boy évolue dans un plan d'eau dans lequel d'énormes brontosaures sont en train de se nourrir, magnifique image (en dépit des inexactitudes). Kirby prend également des libertés avec le régime alimentaire de ces monstres, Devil Dinosaur étant un herbivore (épisode 1, page 17). Pour les 6 premiers épisodes, Kirby a repris le dispositif qu'il avait inauguré dans la série Kamandi : un dessin pleine page pour la première page, suivi par un dessin occupant la double page suivante, pour une sensation de grand spectacle inégalable. Ces épisodes constituent des récits d'action, dans une ère mésozoïque fantaisiste. Jack Kirby reprend le schéma des histoires de superhéros dans le sens où Devil Dinosaur triomphe plus souvent de ses adversaires par sa force brute que par sa ruse. Moon Boy sert souvent d'otage, motivant l'intervention de Devil Dinosaur, avec des résolutions tranchées où la force prime. Il s'agit de récit à destination d'un jeune lectorat, dans lesquels la personnalité des protagonistes reste superficielle, et l'intrigue dicte les capacités des personnages. En particulier, Devil Dinosaur mord la poussière en recevant des coups, uniquement en fonction du niveau d'avancement du récit. S'il s'agit du début, il est plus vulnérable. Si la fin approche, il redevient plus fort que tous et récupère immédiatement de tous les coups. Pour apprécier ces histoires, il faut donc avoir conscience qu'elles s'adressent, à l'origine, à de jeunes lecteurs, qu'il ne faut pas y chercher une forme de véracité ou d'authenticité. Elles recèlent des dessins puissants et pleins de vitalité, réalisés par Jack Kirby, l'un des 2 artistes ayant révolutionné la narration des histoires de superhéros au début des années 1960 (avec Steve Ditko), bénéficiant d'un encrage minutieux et respectueux réalisé par Mike Royer (un de ses meilleurs encreurs). Elles permettent de retrouver les thèmes favoris de Kirby : l'esprit d'aventure, baignant un magma mythologique réinterprété.
Perramus
Parfait ! Les généraux à tête de mort, le noir et blanc qu'on devrait nommer noir blanc et gris ! Et l'histoire ? Parfaite aussi, et tiens, comme dans Mortelune, et quoi qu'on en dise, il n'y a pas de baisse de régime à la fin. Par contre, je concède que c'est le cas dans Little Némo où il y a moins de couleurs, moins d'imagination, peu à peu. L'ai-je seulement mentionné, pris dans la nostalgie de l'époque où je découvrais cette œuvre, et dans le désir de rêves aussi brillants et beaux que Nemo ? Bref, enfin, je vois pourquoi on prétend qu'il y a une baisse de régime dans Perramus : à un moment, les méchants ne sont plus au pouvoir, et il se fait une quête pour dépasser le traumatisme collectif de la dictature… Je trouve l'idée excellente, mais il me semble que si je devais la décortiquer, je spoilerais quelque peu pour les gens devant découvrir l'œuvre. Je me conterais de dire qu'il s'agit, au fond, d'une réinterprétation du thème de la relique, déclinée d'une façon musicale et latino-américaine. Oui, latino ! Dans la deuxième partie, on s'ouvre sur tout le continent, et même le monde sans que ce soit forcé. Perramus et ses deux compagnons ont toujours autant de personnalité. Il en faut pour résister aux généraux, soutenir des dialogues avec Borges et autres aventures. Je ne prétends pas avoir compris toutes les allusions de l'œuvre. Et alors ? Comme avec Corto Maltese, elle rend la connaissance qu'on a plus joyeuse, et incite surtout à savoir et surtout vivre et rêver davantage ! J'ai enfin lu ce que j'ai longtemps désiré, et ce, sans déception. Souvent, dans tous les arts, quel à quoi bon ? Bref, remarquons que le scénariste aurait vu ses idées gâchées avec un dessinateur moindre, et que le dessinateur, sans une histoire digne de ce nom, n'aurait pas été amené à se dépasser. Bande dessinée : le dessin, il est toujours là, et le texte, doivent être valables et si possible, comme ici, plus que valable et se soutenir l'un l'autre. Non, la bande dessinée ne sert pas à dessiner si on ne sait pas dessiner pour refourguer son texte à ceux qui ne veulent pas lire plus que ça. Et d'un autre côté, le dessin n'est pas le paravent d'une histoire débile et de dialogues stupides. Donnons un coup du volumineux Perramus au premier qui coulera l'art séquentiel en en faisant une espèce de sous dessin ou de sous littérature !
Le Marsupilami de Frank Pé et Zidrou - La Bête
J'ai toujours adoré le « petit animal », surtout dessiné par Franquin. Ensuite, j'ai été très déçu par les séries et versions commerciales. Pure exploitation d'une création géniale et auparavant toujours nouvelle. Cette série me réconcilie avec la bête! Les dessins de F. Pé sont excellents (surtout les animaux) et l'histoire, l'époque, les ambiances et clins d'oeil sont très réussis!
Bascoulard
Mais qui était donc Marcel Bascoulard ? Un illustre inconnu, dans le vrai sens du terme, puisqu’on ne peut pas dire que le personnage disposait d’une notoriété extraordinaire. Et pourtant. Une fiche Wikipédia lui est bel et bien consacrée. Pour tout habitant de Bourges, avant sa disparition en 1978, il était impossible de ne pas le remarquer dans ses accoutrements féminins — il adorait poser en robe devant les photographes —, il était ce qu’on appelle une figure ! Dans la cité berrichonne, il a même une place à son nom ainsi qu’un buste en bronze, dans le quartier Avaricum qu’il fréquentait souvent. Mais surtout, Marcel Bascoulard était un artiste, dans le vrai sens du terme également. Sa vie se confondait avec son art, mais il n’était pas fan des honneurs, lui dont le travail a été remarqué dans diverses expositions. Armé de ses crayons et de son carton à dessin, il passait beaucoup de temps à déambuler sur son « étrange tricycle couché », dans les quartiers de Bourges, à dessiner ses rues et ses monuments. On lui commandait ses dessins, ce qui lui permettait de subsister, mais l’homme, attaché à sa liberté de clochard céleste, préférait vivre à l’écart, dans un abri de jardin ou un camion épave, en compagnie de ses chats et de son chien Bobby. S’il était plus connu pour ses représentations réalistes de la ville, sa vraie marotte était l’art abstrait, malheureusement moins rentable sur le plan pécuniaire. Sa plus grande malédiction fut d’avoir pris sous son aile un jeune marginal qui s’était révélé n’être qu’un voyou intéressé par les revenus issus de la vente de ses œuvres, n’hésitant pas à le menacer s’il se montrait réticent. La suite tragique, on la connaît à la lecture du livre… Ce personnage haut en couleurs détonnait dans le paysage. Il déconcertait le citoyen lambda, effarouchait le bourgeois, et pouvait provoquer la révulsion par le fait qu’il ne se lavait jamais. Il n’aurait pourtant jamais fait de mal à une puce, même une nuée, laquelle le lui rendait bien… mais il ne laissait personne indifférent. Incontestablement fascinant, c’était peut-être sa liberté indomptable — et si voyante ! — qui dérangeait les « honnêtes gens », bien plus que les effluves généreux qu’il laissait dans son sillage. En réunissant des petits morceaux de puzzle, Frantz Duchazeau est parvenu à composer le portrait passionnant d’un artiste attachant, dans les dernières années de sa vie, un artiste dont on perçoit les blessures remontant à l’enfance et qui ont fait de lui ce qu’il était. C’est ainsi que l’auteur nous immerge dans cette bonne ville de Bourges, dans ses faubourgs et sa campagne environnante, là où l’artiste avait élu domicile. L’histoire se laisse littéralement dévorer, tant l'homme fascine, quand bien même il ne se passe rien d’extraordinaire. On retiendra tout de même la scène cocasse d’un Stéphane Collaro courant frénétiquement après un Bascoulard récalcitrant, n’hésitant pas à salir ses beaux souliers dans la gadoue campagnarde, pour tenter de lui extorquer quelques mots. Comme on pourra s’en rendre compte, la priorité pour Collaro n’était pas tant de rencontrer Bascoulard que d’obtenir l’interview d’une « bête de foire », qui à coup sûr ferait un carton dans son émission de radio. Duchazeau a opté pour un trait simple et humble, en noir et blanc. Le co-auteur des « Cinq conteurs de Bagdad » ayant pour habitude de dessiner d’un seul jet, oscillant entre dépouillement graphique et minutie des détails, il s’est concentré ici sur les poses et attitudes de Bascoulard, conférant à l’ensemble une belle authenticité. Dans une sorte de communion avec notre clochard céleste, il reprend également à son compte des représentations de Bourges et des environs, en glissant çà et là, une vue de la cathédrale, d’une place avec ses maisons à colombages, ou d’une simple locomotive à vapeur. « Marcel Bascoulard », c’est le bel hommage à un artiste énigmatique qui souhaitait s’effacer tout en restant visible, à la fois humble et un brin provocateur. Son look improbable faisait tache dans un contexte ultra-conventionnel, comme le révélateur d’une époque où la question de la domination masculine et du féminisme commençait à peine à secouer le débat public. On devra se référer à l’évocation de son père violent pour mieux comprendre. A titre personnel, j’ai découvert Marcel Bascoulard l’an dernier, le temps d’un week-end à Bourges. Je suis tombé complètement par hasard sur une photo du personnage affichée discrètement dans la vitrine d’un photographe, peut-être là où l’artiste venait poser du temps de son vivant. Je n’en avais jamais entendu parler auparavant, mais mon regard semble avoir été comme aspiré par ce portrait. J’étais donc ravi de la sortie de l’ouvrage qui m’a permis d’en savoir plus, et n’ai pas été déçu, tant s’en faut. J’irais même plus loin, cette bande dessinée est un de mes coups de cœur de ce début d’année.
La Bombe
On est clairement sur du très haut niveau. Le travail documentaire est impressionnant, presque vertigineux. Chaque étape du développement de la bombe est disséquée avec précision, chaque arbitrage politique ou scientifique est replacé dans son contexte, et l’ensemble donne une vision d’une rare profondeur sur un moment absolument structurant du XXe siècle. Malgré ses 450 pages, la lecture reste étonnamment fluide : dense, oui, mais jamais réellement indigeste. C’est un véritable documentaire en bande dessinée, remarquablement construit. Ce qui marque surtout, c’est la finesse du traitement. Le récit évite le manichéisme et montre bien la complexité des intérêts en jeu, les doutes, les contradictions. On regrette toutefois un regard très centré sur le point de vue américain, même si celui-ci reste nuancé. Autre petit manque, plus diffus : il manque peut-être un supplément d’âme, un souffle romanesque ou un charisme plus affirmé de certains personnages pour transformer cette fresque brillante en œuvre inoubliable. C’est admirable, mais presque trop sage. Graphiquement, le noir et blanc fonctionne parfaitement. Il apporte une dimension rétro cohérente avec le sujet et surtout des contrastes puissants. Certaines planches sont réellement saisissantes. Néanmoins, ici, le fond domine clairement la forme : on retient avant tout la rigueur et l’intelligence du propos. Une BD historique majeure, brillante et exigeante, qui s’impose comme une référence sur le sujet, même si elle ne provoque pas tout à fait l’étincelle du chef-d’œuvre absolu.
Plus loin qu'ailleurs
Une BD de Chabouté ne se laisse pas apprivoiser facilement. Celle-ci intrigue et rebute à la fois, le genre à traîner quelques semaines sur une table de nuit, sous une pile d'autres lectures en attente. Parce qu'elle porte en elle un horizon d'attente ne laissant pas augurer du frais, du sympathiquement léger. Déjà par sa couverture, intrigante et austère, avec certes une fenêtre ouverte apportant de la lumière, mais aussi beaucoup de noir, un humanisme simplement esquissé, pouvant possiblement évoluer vers de l'ironie mordante, sinon de la cruauté. Les premières pages confirment cette sensation : un trait fin et précis, un noir et blanc ultra contrasté, des cases amples, une rareté du texte : c'est beau mais froid ! L'histoire accompagne cet élan : on apprend à connaître un homme socialement invisible, dont la vie se résume à son travail purement alimentaire, duquel il s'évade via le dessin et ce rêve d'aventure, de voyage, de découverte d'un ailleurs enthousiasmant, une vie fascinante à la Jack London, une vie que la perspective fort proche d'un trek en Alaska permettra d'emprunter quelques jours durant. Mais la vie s'acharnera et de voyage, il n'y aura point. On craint alors un humour très noir à la Franquin, qui s'étirerait sur une BD entière. Et en effet, le pathétique s'invitera, une bien cruelle honte aussi. Jusqu'à ce que le beau s'infiltre peu à peu, s'épanouisse au-delà des regards et préjugés, qu'un bel humanisme envahisse cet univers peuplé de petits riens et pourtant de tout. Cette BD est une bien étrange invitation au voyage, une émouvante et délicatement simpliste réflexion sur le beau et sur la vie, une merveilleuse mise en abyme de l'horizon d'attente de tout lecteur, une fort belle lecture s'enrichissant du cheminement chaotique mélancoliquement emprunté.