Habituellement pas fan des récits sur la seconde guerre mondiale, mais quand c'est bon il faut le dire !
L'histoire est à la fois très réaliste (guerre, résistance, risque de mort imminente, ...) et presque fantasque. Le postulat de base, bien qu'en réalité parfaitement réaliste aussi, sonne abracadabrantesque tant il parait risqué, on se dit que ça ne peut que mal finir.
On suit Marie-Noëlle, une enseignante bretonne qui va tout mettre en œuvre pour sauver l'un de ses élèves des mains de la milice, quitte à partir avec l'ensemble de sa classe dans la forêt en prétextant une sortie scolaire.
La tension est prenante, on craint tout du long pour la survie de tout ce petit groupe. L'institutrice essayant désespéramment de faire fuir son groupes d'enfants tout en devant leur cacher les horreurs et la menace qui leur court après, la cruauté sadique et malheureusement très humaine des miliciens, l'animosité d'un des enfants envers "le juif" (répétant les discours nauséabonds qu'il a entendu), les réactions très réalistes des enfants face à tout ce qui leur arrive, ... Oui, l'histoire prend aux tripes, il n'y a pas à dire.
N'ayant pas encore avisé une série avec Carole Maurel au dessin, j'en profite pour saluer ici son travail que je trouve très bon. Je trouve que ses dessins ont équilibre parfait entre le très expressif des dessins et cartoons caricaturaux et une forme plus réaliste.
Oh, le joli coup de foudre que voilà !
J'ai ouvert cette série par hasard, attirée initialement par la jolie petite bouille de la protagoniste sur les couvertures. Bonne pioche, j'ai envie de dire.
La série parle de Violette, jeune circassienne, fille d'une femme canon aux formes aussi rondes que son sourire et d'un éminent entomologiste reconverti en dompteur d'insectes, qui se questionne et s'émerveille sur sa vie. Sur la vie, et sur le beau aussi.
La série parle beaucoup du beau, en faisant intervenir de nombreux artistes (physiquement ou par citation), mais surtout en faisant de la beauté de ce qui nous entoure le sujet principal de l'œuvre. On nous parle de la beauté de la vie, dans sa simplicité, ses petits détails, et surtout dans ses gens. Celleux qui nous entourent, celleux que l'on croise un instant, celleux qui restent et celleux qui nous quittent. Le troisième album, tournant autour de la mort imminente de Papi Tenzin, figure paternelle du cirque, m'a faite pleurer. Tout cette succession d'anecdotes de moments clés de la vie de ce cirque, du rôle sympathique et pourtant si banal qu'a joué ce grand-père dans la vie de son entourage m'a fait pleurer, mais pleurer. A chaudes larmes.
La beauté de cette série ne tient pas qu'à son récit ou a ses personnages aux designs simples mais adorables, elle tient aussi et surtout aux textes, ou plus précisément à la narration de Violette, poète dans l'âme sans le savoir. Ses petites réflexions sur sa vie, sur les évènements qu'elle vit, et les mots qu'elle choisit pour leur donner sens dans son esprit sont beaux. J'ai peur de paraître hyperbolique quand je le dis, mais j'ai ressenti cette beauté simple et évidente que je n'arrive à ressentir que chez certain-e-s poète-sse-s précis-es. Les textes de cette série m'ont sincèrement touchée au cœur.
Bien joué madame Radice, vos mots m'ont sincèrement atteinte.
Superbe bd qui change de l'approche classique post apo. J'attends la suite de la série, mais elle sera en bonne place dans la bibliothèque ... A coté des conserves, provisions et rations de survie ;).
Madame, vous venez de voter, vous êtes émue ?
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Ce tome correspond à un récit biographique. Son édition originale date de 2024 Il a été réalisé par Marie Moinard pour le scénario et par Marine Tumelaire pour les dessins et les couleurs. Il comprend cent-vingt-trois pages de bande dessinée. Il se termine par un court texte rappelant l’adoption de l’amendement Fernand Grenier par l’Assemblée consultative le 24 mars 1944, l’ordonnance portant organisation des pouvoirs publics en France du 21 avril 1944, le préambule de la Constitution de la IVe République rédigé et adopté en 1946 rappelant que : La loi garantit à la femme, dans tous les domaines, des droits égaux à ceux de l’homme.
Au volant de sa 2CV, Louise Weiss conduit à tombeau ouvert pour rallier le Parlement européen, en cette année 1979. Un fonctionnaire la mène à la tribune où elle prend la parole. Elle commence : Les étoiles du destin et les chemins de l’écriture l’ont porté à cette tribune pour y vivre, présidente d’un jour, un honneur don elle n’aurait jamais osé rêver et une joie. Elle continue : La joie la plus forte que puisse éprouver une créature au soir de son existence, la joie d’une vocation de jeunesse miraculeusement accomplie. Le 26 avril 1914, Louise Weiss, vingt-et-un ans, s’adresse à sa mère dans le salon familial. Elle lui demande si elle a vu que elles, les femmes, sont invitées à répondre à la question sur le droit de vote des femmes. Elle continue : C’est un vote blanc, elles peuvent déposer leur vote rue Scheffer. Sa mère lui propose d’y aller, en joignant le geste à la parole. Elles se rendent à un kiosque dans la rue, pour aller chercher leur bulletin. Son texte s’avère des plus directs : Mesdames, Mesdemoiselles, désirez-vous voter, Oui / Non ? Elles regardent des femmes présentes alentours incitant les passantes à voter.
Quelques jours plus tard, Louise se félicite auprès de sa sœur du fait qu’elles ont été très nombreuses à voter. Elle continue : Les résultats seront communiqués dans les prochains jours, les bulletins peuvent être envoyés jusqu’au trois mai, il n’y aura pas beaucoup de temps à attendre. En attendant, elle se remet à sa dissertation, et les deux sœurs récitent : Il pleure dans mon cœur, un poème de Paul Verlaine. Le lendemain devant le lycée Molière à Paris, elle papote avec une copine, lui demandant si elle a voté au référendum. Sa copine répond qu’elle n’était pas au courant, et puis avec son père pas question de faire des vagues en ce moment, avec les examens qui approchent, elle préfère se faire oublier. Louise ajoute que son père à elle n’est pas au courant non qu’elle prépare l’agrégation. Elle travaille en douce, et il l‘a déjà difficilement félicité pour son prix au lycée. Heureusement que leur maman les aides Eugénie et elle. Leur mère veut que ses filles soient diplômées pour gagner leur indépendance. Sa copine répond qu’elle préfère avoir un mari et lui cuisiner des petits plats que sa grand-mère lui a appris. Louise répond qu’elle peut lui donner des cours pour réaliser la meilleure choucroute de Paris. Sa copine la taquine en lui disant qu’elle a au moins appris ça dans son école ménagère.
En fonction de sa familiarité avec les bandes dessinées de type didactique à caractère historique, le lecteur s’est plus ou moins préparé à une lecture au rythme posé pour absorber une forte densité d’informations, et peut-être une narration visuelle réduite à des illustrations plus ou moins appliquées. Il est pris à contrepied avec la 2CV bondissante dans la première planche, sortant des cases, sans arrière-plan dessiné, mais avec des couleurs vivres, bleu, vert et jaune. La deuxième planche comprend trois cases de la largeur de la page, elles aussi très colorées, avec très peu de texte, et la troisième planche comprend un dessin en pleine page, sans aucun mot. L’inéluctable se produit dans la page suivante, alors que Louise Weiss entame son discours, il ne s’agit toutefois que d’un court extrait. En effet, les autrices ont pris le parti d’opter pour une narration aérée, laissant une place prépondérante aux dessins, se tenant à l’écart de l’effet pavé de texte. Dans le même ordre d’idée, l’artiste utilise une palette de couleurs variées, s’attachant aux ambiances, sans lien direct avec une approche de type photographique. Ainsi quand Louise et sa mère se rendent au kiosque de rue, les façades des immeubles ont pris une teinte verte, ainsi que la chaussée, et le trottoir est rose, la peau des personnages reste blanche. Lors d’une séquence à l’hôpital de Saint-Quay-Portrieux tout baigne dans une couleur saumon très douce.
La narration visuelle entraîne en douceur le lecteur aux côtés de Louise Weiss depuis avril 1914, jusqu’aux élections municipales du 29 avril 1945, les premières où les femmes peuvent voter. Tout du long, il peut apprécier la façon dont l’artiste met à profit sa liberté dans la mise en couleurs. Tout d’abord le choix des teintes, souvent inattendues, avec un rendu oscillant entre de la peinture, de l’aquarelle, des crayons de couleurs, des aplats solides. Ainsi le lecteur ressent la charge psychologique du père à l’encontre de sa fille, par ce jaune profond irradiant derrière lui, et la poursuivant dans son quotidien pour rappeler comment la décision du père conditionne la vie et le futur de sa fille. Le retour de la nuance saumon vire à l’organe puis tire vers le vert alors que Louise Weiss s’assoit à la table du salon tenu par Claire Jouvenel, accompagnant le fait qu’elle passe d’un mélange de crainte et d’excitation à une discussion vive et entraînante. Plus tard, les femmes distribuent des tracts dans la rue : le rose des papiers tranche sur le jaune délavé dans lequel baigne tout le reste de chaque case. Lors de l’intervention du très misogyne sénateur Raymond Duplantier (1874-1954), le rose vire au rouge cramoisi sous l’effet de ses propos insultants. Régulièrement, le regard du lecteur s’arrête sur une composition mariant plus de couleurs, telle cette superbe vue d’une rue de la butte Montmartre en 1936, page quatre-vingt-douze. Même s’il n’y prête une attention consciente, l’esprit du lecteur ressent la sensibilité et l’intelligence de cette mise en couleurs.
Pour peu qu’il dispose d’une culture BD, le lecteur s’attend à ce que la mise en couleurs sophistiquée serve pour partie à masquer des dessins manquant çà et là de consistance. La 2CV bondissante de la première planche le conforte dans cet a priori. Cependant celui-ci s’évanouit dès la seconde planche : des compositions de couleurs sophistiquées pour montrer l’extérieur du parlement européen. Or il s’avère tout de suite que la dessinatrice investit son temps et son énergie pour faire œuvre de reconstitution historique visuelle. Le lecteur peut voir les toilettes féminines évoluer avec les années et les décennies qui passent. Il prend le temps de regarder aussi bien les décorations intérieures, que les rues. L’artiste montre des lieux de nature très différente et variée : la chambre de la jeune Louise Weiss, un champ dans lequel trois femmes tirent une lourde charrue, une gare parisienne, une chambre parisienne dans les combles et les toits en zinc, les bureaux du journal l’Europe Nouvelle, l’intérieur du Parlement, l’intérieur du Sénat, le théâtre de l’Alhambra à Bordeaux, la grande halle couverte du marché de Lussac-les-Châteaux, la place de la Bastille sous un magnifique soleil d’été, le quartier de Montmartre sous la pluie, le stade olympique Yves-du-Manoir à Colombes, une salle de classe, le salon des arts ménagers, etc. D’un côté, le lecteur éprouve la sensation d’une narration visuelle un peu décompressée ; de l’autre, il fait l’expérience de dessins montrant beaucoup, que ce soient les lieux ou les personnages.
Pour les femmes et les hommes, l’artiste allie une forme de réalisme qui peut s’avérer très poussé, et parfois des représentations plus allégées, en fonction de la nature des événements, de la conversation intime à une manifestation de foule. Alors qu’il s’était préparé à des passages avec de longs exposés, le lecteur découvre un rythme léger, avec parfois un phylactère plus copieux, le plus souvent dans le registre vivant de la discussion. Les années et les décennies s’écoulent, et les autrices prennent soin d’inscrire chaque manifestation, chaque déclaration, chaque action dans l’époque concernée. Alors même que la lutte pour s’étend sur plus de trois décennies avec de nombreuses interventions auprès d’élus, la narration ne suscite jamais de sentiment de redondance. En fonction de son état d’esprit, le lecteur peut s’attacher plus à la personne de Louise Weiss et donc à la dimension biographique du récit, ou plus à l’histoire de la lutte pour gagner le droit de vote des femmes. Dans les deux cas, il reste conscient de l’autre dimension indissolublement liée, tout en constatant que cette revendication n’est pas le fait de la seule Louise Weiss, et que les formes qu’elle prend sont diverses et pacifistes. Le lecteur contemporain se pince parfois devant des déclarations d’une rare misogynie crasse, et d’autres fois il identifie des relents encore bien présents dans la société.
Le titre et la couverture donnent une image du contenu : un récit autobiographique entrelacé à une revendication évidente. La narration visuelle se révèle des plus agréables, nuancée et lumineuse, aérée et consistante, une réussite remarquable pour un ouvrage de nature historique et vulgarisateur. La construction de l’ouvrage tire profit du mélange biographique et didactique, ces deux dimensions se rehaussant entre elles pour plus de goût. La Française doit voter : une évidence, mais un droit qui ne s’est pas conquis en un jour.
J'ai lu cette série en y allant à l'aveugle et ce fut une agréable surprise.
L'idée est classique mais bien utilisée je trouve : et si l'on pouvait entrer dans les livres pour vivre leurs histoires ? Et de cette questions découlent tant d'autres : peut-on entrer dans un récit DANS un autre récit ? Peut-on faire se rencontrer des personnages d'œuvres très différentes ? etc.
Ici, sans surprise, on retrouve quelques dialogues métas (une référence textuelle au fait qu'il y a eu un tome 1 de cette série, notamment), mais aussi un propos filé sur les récits en eux-mêmes, ce qu'on en retire et ce que l'on gagne à les réinterpréter. Bon, ici, la réinterprétation de ces textes est plus concrète qu'elle ne le serait pour nous lecteur-ice-s lambdas, mais il n'empêche que le propos est là et que, même s'il n'est pas révolutionnaire, il me plait beaucoup.
Pour l'intrigue de la série en elle-même, elle est à la fois très simple et pleine de potentiel. La situation initiale nous est présentée très rapidement dans le premier tome (le deuxième nous introduit quant à lui le grand méchant à la volée) et les évènements et dialogues s'enchaînent avec grande rapidité et nonchalance. Les récits aux rythmes effrénés, pour moi, ça passe ou ça casse, mais lorsque l'histoire et la mise en scène tiennent la route, ça fonctionnent généralement très bien pour moi. Ici, ça fonctionne.
La situation initiale, donc, est celle de Benjamin Blackstone, hébergée chez sa tante suite au décès mystérieux de ses parents et qui va faire connaissance avec le fantomatique Lord Schenbock, personnage excentrique ayant la capacité de voyager dans les œuvres de fiction. Oui, le postulat de base est extravagant (et classique), mais je trouve que le scénario arrive à suffisamment jouer sur son aspect volontairement déjanté et référencé que cela passe.
En terme de références, préparez-vous à en voir passer quelques unes, et dans des univers parfois très éloignés (mais généralement très grand public). Je déplorerais quelques fois que le caractères de certains personnages s'éloigne un peu trop de leurs homologues littéraires, mais cela est en partie dû au statut de série jeunesse (et à l'aspect "loufoque et bon enfant" du récit).
Seuls deux albums sortis à ce jour et plus de nouvelle depuis 2017. Je croise les doigts pour que la série reprenne (si inspiration il y a), car je pense qu'il y a un bon potentiel là-dedans.
(Note réelle 3,5)
Très bon album !
On nous parle de magie, de rêves et d'amour. D'amour de liberté, d'amour romantique, d'amour toxique mais aussi (et surtout, j'ai envie de dire) d'amour propre. Le récit joue parfois à la frontière du réel et de l'imaginaire, glissant quelques fois des concepts anachroniques (jouant sur les flous de temporalité), jouant même avec la mise en scène propre au medium de la bande-dessinée. J'y ai ressenti une grande inspiration du Château ambulant - voire même du Château de Hurle dont il est adapté - avec cette relation amoureuse toxique et ce love interest mystérieux et immature (bien qu'ici cela se termine de manière beaucoup moins positive pour le couple, la maturation se payant à un prix plus élevé).
Les dessins sont beaux, j'ai particulièrement aimé le travail des visages, avec les grands yeux souvent écarquillés des personnages, cela jouait beaucoup sur les émotions de certaines scènes (la joie comme le malaise). Les couleurs bonbons et pétantes aident beaucoup à créer l'impression de "doux rêve" que vit Cléa, contrastant très bien avec l'apparition d'éléments plus horrifiques.
Je me rend compte qu'il y aurait tellement de choses à dire, je n'ose pas parler de beaucoup d'éléments intéressants que j'ai découvert à ma lecture. Je pense sincèrement que l'album fait parti de ces histoires qui gagnent a être lues sans connaissances au préalable.
Une très bonne surprise pour ma part.
Mais qui peut vraiment se résigner à la perte d’un être cher ?
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Ce tome fait suite à Automne en baie de Somme (2022) qu’il vaut mieux avoir lu avant. Son édition originale date de 2024. Il a été réalisé par Philippe Pelaez pour le scénario, et par Alexis Chabert pour les dessins et la couleur directe. Il comprend soixante-dix pages de bande dessinée.
Une jeune ballerine danse gracieusement sur un ponton, sous la neige tombante. Sur cette scène de fortune, elle virevoltait comme virevoltait la neige, accompagnant de ses mains la chute de flocons au rythme indolent de l’adage. Les planches recrues et crevassées ne semblaient pas souffrir de ses arabesques et de ses jetés, de ses chats et de ses entrechats, mais au contraire gémissaient de plaisir sous la scansion des menées. La neige elle-même, presque affectée de troubler un ballet sur lequel elle jetait son voile lilial, disparaissait instantanément au contact de cette peau de sylphide. Devant la foule des invisibles, la danseuse chutait pour se relever sans cesse, se relevait pour chuter encore, trahie par un corps qu’elle avait trop longtemps malmené. Qu’elle avait malmené quand elle virevoltait comme virevoltait la neige, accompagnant de ses mains la chute des flocons au rythme indolent de l’adage.
Opéra Garnier, à Paris en février 1897. Les spectateurs continuent de s’installer. En arrivant dans la grande salle, l’une d’entre eux demande si c’est la loge du président Félix Faure, au milieu. Un homme lui répond que non, que sa loge à lui est maçonnique. Son mari leur indique de regarder la place numéro treize, c’est là qu’une femme est morte l’année dernière en mai quand un contrepoids du lustre a crevé le plafond et lui a écrasé la tête. Son épouse pousse un petit cri : c’est horrible. L’autre homme lui suggère de songer que l’opéra Garnier est le treizième opéra de Paris. L’époux ajoute que ce soir ils jouent La damnation de Faust. Dans un autre rang, ils repèrent un homme, et l’époux l’identifie : c’est Pierre Séverin, un des membres actifs de l’ancienne ligue des patriotes, de Paul Deroulède. Elle le détrompe, pas lui, l’autre. Il le reconnaît également : c’est l’inspecteur Broyan, il a été révoqué il y a quelques mois pour avoir violemment agressé Nicolas Boursaut-Choiseul, l’héritier du banquier. Il ajoute que Broyan enquêtait sur la mort d’Alexandre de Breucq, mais cela n’a rien donné du tout. Ils décident de regagner leurs places. Séverin et Broyan se demandent pour quelle raison le colonel Tréveaux ne se montre pas. Le directeur de l’opéra se pose la même question, et il demande à son assistant d’aller vérifier si le colonel ne se trouve pas au foyer de la danse. Dans la fosse, le chef d’orchestre donne le signal en levant sa baguette et les musiciens entament leur partition. Dans les cintres, le colonel Tréveaux, vêtu d’un simple pagne noué autour de sa taille, est attaché dans une position de croix. Il demande à son maître s’il va être purifié. Dans l’ombre, son interlocuteur répond qu’il va l’être au-delà de ses espérances. Un coup de poignard tranche la gorge du colonel et toujours attaché son corps va balancer au-dessus des spectateurs dans leur fauteuil.
Après l’automne vient l’hiver, littéralement même puisque cette histoire s’ouvre sous les flocons de neige, en février 1897. Le malheureux inspecteur Amaury Broyan est de retour pour une nouvelle enquête qui s’annonce difficile puisqu’il a été radié de la police. D’ailleurs, le lecteur tique un peu en observant la liberté de mouvement dont jouit l’ex-inspecteur : il retourne dans les bureaux de la police pour témoigner devant l’inspecteur Jules, il a accès à des informations confidentielles, ses anciens collègues continuent de le respecter, il ne semble pas avoir de soucis de fin de mois… D’un autre côté, il est plausible que ses anciens collègues le soutiennent parce qu’ils estiment que ses actions étaient justifiées. Il n’en reste pas moins qu’il se promène avec facilité dans des lieux où il n’a rien à faire… et le scénariste apportera une explication à cette forme de liberté. D’une manière générale, les auteurs positionnent leur récit dans un registre plausible et réaliste, usant d’effets romantiques pour faire transparaître l’exaltation des personnages. Ainsi le lecteur accompagne Amaury Broyan dans ses déplacements et ses discussions, suivant ses intuitions et ses déductions. Il voit comment la police progresse de son côté, en fonction des informations qu’elle parvient à obtenir. Comme dans tout bon polar, les personnages sont amenés à côtoyer des individus de toutes les couches sociales, et cela met en lumière des aspects peu reluisants de la société de l’époque, à cet endroit du globe.
Comme pour le premier tome, les auteurs ont choisi de situer très explicitement l’action : à Paris, en février 1897. Ce genre de parti pris induit que l’artiste doit se prêter au jeu de la reconstitution historique, doit investir le temps et l’énergie nécessaire pour les recherches et les représentations. Le lecteur est à la fête dès la deuxième page : une vision de l’opéra Garnier à la nuit tombante, les ors de la salle, les toilettes variées de ces dames, les costumes plus stricts de ces messieurs, les fauteuils plus ou moins confortables, les couloirs permettant d’accéder à la salle, les cintres, etc. L’artiste sait doser ce qu’il détoure avec un trait noir, ce qu’il représente en couleur directe, le niveau de détail de chaque élément entre une précision technique et une impression. En fonction de sa sensibilité et de son mode de lecture, le lecteur peut se focaliser aussi bien sur les textures (par exemple le marbre des colonnes), que sur éléments de décors, ou bien sur l’ambiance lumineuse chaude diffusée par l’éclairage. En page onze, la criminelle s’enfuit avec une légère carriole dans une case de la largeur de la page en élévation, avec une belle représentation d’un immeuble haussmannien en premier plan. En page treize, Broyan descend sur les quais bas au pied de la cathédrale Notre-Dame de Paris : il éprouve la sensation de s’y trouver, et d’avoir le privilège de pouvoir pénétrer dans un caveau accessible depuis ledit quai. Le dessinateur apporte le même soin pour les intérieurs, par exemple le bureau de l’inspecteur Jules : le feu de cheminée, le modèle de chaise, les casiers, le bureau et sa corbeille, le portemanteau, l’accessoire pour déposer les parapluies mouillés, les meubles de rangement. Le lecteur se rend compte qu’Alexis Chabert choisit ses cadrages et élabore ses structures de pages pour montrer ces lieux, c’est flagrant avec l’appartement spectaculaire de Gabriel Delanne, en pages 28 & 29.
Dans le même temps, le récit met en scène des sentiments intenses, ce qui offre également la latitude à l’artiste d’emmener sa narration visuelle dans des pages plus échevelées, se teintant d’expressionnisme. Cela commence avec la première planche : Lisianne effectuant des entrechats allant librement d’une position à l’autre sans avoir à franchir des bordures de case (il n’y en a pas). La mise à mort du colonel Tréveaux bénéficie d’une mise en scène spectaculaire et morbide à souhait : le cadavre attaché se balançant à plusieurs mètres au-dessus des spectateurs, la blessure à la gorge laissant s’échapper du sang qui leur pleut dessus. Les hallucinations de Lisianne dans la caverne sous l’opéra Garnier donnent lieu à des cases aux contours irréguliers comme voletant en insert sur un dessin en pleine page. Son emprise hypnotique sur le banquier Larrey se traduit par un vol de chauve-souris qui se transforme en pantins de papier, traduisant les associations d’idées qui se produisent dans son esprit, au gré de l’emprise de la jeune femme. En page cinquante-deux, le lecteur découvre une magnifique illustration en pleine page, sans un mot : une haute silhouette drapée de rouge, maniant une gaffe pour diriger sa barque sur une eau dégageant des fumerolles, telle Charon faisant traverser deux défunts. Ensorcelant.
À l’instar du premier tome, les auteurs indiquent explicitement leurs sources d’inspiration, un hommage honnête. La première citation est extraite du roman Le fantôme de l’Opéra (1910), de Gaston Leroux (1868-1927), l’intrigue s’en inspirant directement. La seconde reprend des vers de Victor Hugo (1802-1885) extraits de Le livre des tables (1853-1855), sur le spiritisme. Le scénariste fait baigner son récit dans la fascination de l’époque pour l’hypnotisme, le magnétisme et le spiritisme, évoquant les travaux du docteur Jean-Martin Charcot (1825-1893, médecin clinicien et neurologue), Franz-Anton Mesmer (1734-1815, fondateur de la théorie du magnétisme animal), Gabriel Delanne (1857-1926, spirite). Le scénariste intègre également la dimension politique de l’époque, en évoquant explicitement Paul Deroulède (1846-1914, fondateur de la Ligue des Patriotes en 1882) et président Félix Faure (1841-1899, septième président de la République française). La reconstitution historique du contexte politique et sociale s’avère aussi riche que celle visuelle. Le cœur de l’intrigue repose sur la même famille de crimes que dans le premier tome, et la soif de vengeance qu’ils engendrent, faute d’une justice adéquate dans une société qui tolère ces abus.
Un second tome très réussi : la narration visuelle a gagné en densité et en élégance, en émotion et en rigueur. L’intrigue policière reste dans un registre plausible, tout en faisant ressortir les affres insupportables dans lesquelles les victimes sont plongées, les conduisant à des actes terribles. Un récit enfiévré et poignant.
Oui, on prend les mêmes et on continue !
Pourquoi se gêner si la recette fonctionne bien, et si l'auteur peut se laisser aller à sa passion des armes à feu et des voitures ?
Mais il convient de lire la 1ère partie avant (Gunsmith Cats), sinon on risque d'être vite paumé.
Je trouve que cette suite est un poil moins sordide (à moins que je me sois habitué), mais ce n'est toujours pas à mettre dans les mains d'une âme pure et innocente.
Je possède les 2 éditions, celle en 8 volumes et celle en 4, ce qui me permet de faire un comparatif, la 1ère étant censurée par rapport à l'autre.
Cette lecture n'est pas à mettre sous le nez de tout le monde, il faut avoir l'esprit assez large avec tous ces cartels, ces magouilles, ces psychopathes, ces barjots, ces meurtres et autres amusements du même style. Néanmoins, c'est plutôt enjoué et plein d'action, avec des dessins plutôt mignons (ce qui détonne un tantinet par rapport à la noirceur ambiante). Si vous n'y connaissez rien en armes à feu, ce manga fera votre éducation.
Même si ça se passe aux USA, on a souvent l'impression d'être au Japon, quant aux personnages et à certains points de détail. Tout ce petit monde possède souvent des caractéristiques surhumaines. C'est tout juste si on ne vous fait pas avaler qu'on peut tirer à travers un trou de serrure, à 100 mètres de distance, installé dans un véhicule lancé à fond en train de se faire canarder. Et avec une seule main, puisque l'autre tient le volant :)
Si jamais vous n'avez pas eu votre dose, il existe une suite Gunsmith Cats Burst : on reprend les mêmes et on continue. Bien sûr, je possède aussi cette suite.
J'aurais pu mettre ''culte'', mais certains aspects me dérangent quand même un peu.
Nota : dans l'édition révisée en 4 volumes, on y découvre aussi la série inachevée Riding Bean (le magazine ayant fait faillite), série qui a donné ensuite naissance à Gunsmith Cats, avec quelques remaniements.
Il y a beaucoup à dire sur cette nouvelle production du label 619. Déjà, l'album a des allures de mangas de part son format et son style graphique, du noir et blanc et des personnages aux traits japanisans. Ce choix est on ne peu plus normal puisque l'histoire que nous raconte les deux auteurs est celle d'un groupe de Sentai. De quoi ? Mais si, rappelez vous les bioman et les power rangers... Des jeunes gens qui s'habillent en fluo pour combattre des méchants monstres qui veulent du mal à la population. Force jaune et force rose, vous l'avez ?
Oui, sauf qu'à notre époque c'est plus trop la mode. Aujourd'hui on vit dans une société de consommation, on scrolle sur notre téléphone, on commande à manger sur celui-ci et on attend sagement qu'un livreur Uber vous livre votre commande, pour laquelle on lui attribuera quelques étoiles si on est satisfaits du service.
Et là l'idée merveilleuse des auteurs est d'avoir fusionné les Sentai et Uber ! Bienvenue dans un monde ou vous pouvez commander un super héros pour faire le vigile dans votre commerce, ou pour chasser les gamins qui dealent en bas de votre immeuble. Franchement rien que pour ce concept cet album vaut le coup d'oeil !
La pagination est importante (comme dans un manga), cela permet de poser les bases de cet univers. Les personnages sont nombreux, mais on ne s'y perd pas. L'histoire prend le temps de les présenter. On nous parle aussi pas mal du passé, lorsque les Sentai avaient plus la cote, qu'ils n'étaient pas cantonnés à des missions sans intérêt.
Tout cela fonctionne bien, le rythme est plaisant. Et surtout une fois qu'on s'est amusé à découvrir cet univers un peu barré, l'intrigue arrive à décoller. C'est avec curiosité qu'on lit les derniers chapitres de ce premier tome, où les péripéties amènent ce qu'il faut de tension et de suspens pour donner envie de lire la suite.
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L'Institutrice
Habituellement pas fan des récits sur la seconde guerre mondiale, mais quand c'est bon il faut le dire ! L'histoire est à la fois très réaliste (guerre, résistance, risque de mort imminente, ...) et presque fantasque. Le postulat de base, bien qu'en réalité parfaitement réaliste aussi, sonne abracadabrantesque tant il parait risqué, on se dit que ça ne peut que mal finir. On suit Marie-Noëlle, une enseignante bretonne qui va tout mettre en œuvre pour sauver l'un de ses élèves des mains de la milice, quitte à partir avec l'ensemble de sa classe dans la forêt en prétextant une sortie scolaire. La tension est prenante, on craint tout du long pour la survie de tout ce petit groupe. L'institutrice essayant désespéramment de faire fuir son groupes d'enfants tout en devant leur cacher les horreurs et la menace qui leur court après, la cruauté sadique et malheureusement très humaine des miliciens, l'animosité d'un des enfants envers "le juif" (répétant les discours nauséabonds qu'il a entendu), les réactions très réalistes des enfants face à tout ce qui leur arrive, ... Oui, l'histoire prend aux tripes, il n'y a pas à dire. N'ayant pas encore avisé une série avec Carole Maurel au dessin, j'en profite pour saluer ici son travail que je trouve très bon. Je trouve que ses dessins ont équilibre parfait entre le très expressif des dessins et cartoons caricaturaux et une forme plus réaliste.
Violette autour du Monde
Oh, le joli coup de foudre que voilà ! J'ai ouvert cette série par hasard, attirée initialement par la jolie petite bouille de la protagoniste sur les couvertures. Bonne pioche, j'ai envie de dire. La série parle de Violette, jeune circassienne, fille d'une femme canon aux formes aussi rondes que son sourire et d'un éminent entomologiste reconverti en dompteur d'insectes, qui se questionne et s'émerveille sur sa vie. Sur la vie, et sur le beau aussi. La série parle beaucoup du beau, en faisant intervenir de nombreux artistes (physiquement ou par citation), mais surtout en faisant de la beauté de ce qui nous entoure le sujet principal de l'œuvre. On nous parle de la beauté de la vie, dans sa simplicité, ses petits détails, et surtout dans ses gens. Celleux qui nous entourent, celleux que l'on croise un instant, celleux qui restent et celleux qui nous quittent. Le troisième album, tournant autour de la mort imminente de Papi Tenzin, figure paternelle du cirque, m'a faite pleurer. Tout cette succession d'anecdotes de moments clés de la vie de ce cirque, du rôle sympathique et pourtant si banal qu'a joué ce grand-père dans la vie de son entourage m'a fait pleurer, mais pleurer. A chaudes larmes. La beauté de cette série ne tient pas qu'à son récit ou a ses personnages aux designs simples mais adorables, elle tient aussi et surtout aux textes, ou plus précisément à la narration de Violette, poète dans l'âme sans le savoir. Ses petites réflexions sur sa vie, sur les évènements qu'elle vit, et les mots qu'elle choisit pour leur donner sens dans son esprit sont beaux. J'ai peur de paraître hyperbolique quand je le dis, mais j'ai ressenti cette beauté simple et évidente que je n'arrive à ressentir que chez certain-e-s poète-sse-s précis-es. Les textes de cette série m'ont sincèrement touchée au cœur. Bien joué madame Radice, vos mots m'ont sincèrement atteinte.
Happy End
Superbe bd qui change de l'approche classique post apo. J'attends la suite de la série, mais elle sera en bonne place dans la bibliothèque ... A coté des conserves, provisions et rations de survie ;).
La Française doit voter ! - Les Combats de Louise Weiss
Madame, vous venez de voter, vous êtes émue ? - Ce tome correspond à un récit biographique. Son édition originale date de 2024 Il a été réalisé par Marie Moinard pour le scénario et par Marine Tumelaire pour les dessins et les couleurs. Il comprend cent-vingt-trois pages de bande dessinée. Il se termine par un court texte rappelant l’adoption de l’amendement Fernand Grenier par l’Assemblée consultative le 24 mars 1944, l’ordonnance portant organisation des pouvoirs publics en France du 21 avril 1944, le préambule de la Constitution de la IVe République rédigé et adopté en 1946 rappelant que : La loi garantit à la femme, dans tous les domaines, des droits égaux à ceux de l’homme. Au volant de sa 2CV, Louise Weiss conduit à tombeau ouvert pour rallier le Parlement européen, en cette année 1979. Un fonctionnaire la mène à la tribune où elle prend la parole. Elle commence : Les étoiles du destin et les chemins de l’écriture l’ont porté à cette tribune pour y vivre, présidente d’un jour, un honneur don elle n’aurait jamais osé rêver et une joie. Elle continue : La joie la plus forte que puisse éprouver une créature au soir de son existence, la joie d’une vocation de jeunesse miraculeusement accomplie. Le 26 avril 1914, Louise Weiss, vingt-et-un ans, s’adresse à sa mère dans le salon familial. Elle lui demande si elle a vu que elles, les femmes, sont invitées à répondre à la question sur le droit de vote des femmes. Elle continue : C’est un vote blanc, elles peuvent déposer leur vote rue Scheffer. Sa mère lui propose d’y aller, en joignant le geste à la parole. Elles se rendent à un kiosque dans la rue, pour aller chercher leur bulletin. Son texte s’avère des plus directs : Mesdames, Mesdemoiselles, désirez-vous voter, Oui / Non ? Elles regardent des femmes présentes alentours incitant les passantes à voter. Quelques jours plus tard, Louise se félicite auprès de sa sœur du fait qu’elles ont été très nombreuses à voter. Elle continue : Les résultats seront communiqués dans les prochains jours, les bulletins peuvent être envoyés jusqu’au trois mai, il n’y aura pas beaucoup de temps à attendre. En attendant, elle se remet à sa dissertation, et les deux sœurs récitent : Il pleure dans mon cœur, un poème de Paul Verlaine. Le lendemain devant le lycée Molière à Paris, elle papote avec une copine, lui demandant si elle a voté au référendum. Sa copine répond qu’elle n’était pas au courant, et puis avec son père pas question de faire des vagues en ce moment, avec les examens qui approchent, elle préfère se faire oublier. Louise ajoute que son père à elle n’est pas au courant non qu’elle prépare l’agrégation. Elle travaille en douce, et il l‘a déjà difficilement félicité pour son prix au lycée. Heureusement que leur maman les aides Eugénie et elle. Leur mère veut que ses filles soient diplômées pour gagner leur indépendance. Sa copine répond qu’elle préfère avoir un mari et lui cuisiner des petits plats que sa grand-mère lui a appris. Louise répond qu’elle peut lui donner des cours pour réaliser la meilleure choucroute de Paris. Sa copine la taquine en lui disant qu’elle a au moins appris ça dans son école ménagère. En fonction de sa familiarité avec les bandes dessinées de type didactique à caractère historique, le lecteur s’est plus ou moins préparé à une lecture au rythme posé pour absorber une forte densité d’informations, et peut-être une narration visuelle réduite à des illustrations plus ou moins appliquées. Il est pris à contrepied avec la 2CV bondissante dans la première planche, sortant des cases, sans arrière-plan dessiné, mais avec des couleurs vivres, bleu, vert et jaune. La deuxième planche comprend trois cases de la largeur de la page, elles aussi très colorées, avec très peu de texte, et la troisième planche comprend un dessin en pleine page, sans aucun mot. L’inéluctable se produit dans la page suivante, alors que Louise Weiss entame son discours, il ne s’agit toutefois que d’un court extrait. En effet, les autrices ont pris le parti d’opter pour une narration aérée, laissant une place prépondérante aux dessins, se tenant à l’écart de l’effet pavé de texte. Dans le même ordre d’idée, l’artiste utilise une palette de couleurs variées, s’attachant aux ambiances, sans lien direct avec une approche de type photographique. Ainsi quand Louise et sa mère se rendent au kiosque de rue, les façades des immeubles ont pris une teinte verte, ainsi que la chaussée, et le trottoir est rose, la peau des personnages reste blanche. Lors d’une séquence à l’hôpital de Saint-Quay-Portrieux tout baigne dans une couleur saumon très douce. La narration visuelle entraîne en douceur le lecteur aux côtés de Louise Weiss depuis avril 1914, jusqu’aux élections municipales du 29 avril 1945, les premières où les femmes peuvent voter. Tout du long, il peut apprécier la façon dont l’artiste met à profit sa liberté dans la mise en couleurs. Tout d’abord le choix des teintes, souvent inattendues, avec un rendu oscillant entre de la peinture, de l’aquarelle, des crayons de couleurs, des aplats solides. Ainsi le lecteur ressent la charge psychologique du père à l’encontre de sa fille, par ce jaune profond irradiant derrière lui, et la poursuivant dans son quotidien pour rappeler comment la décision du père conditionne la vie et le futur de sa fille. Le retour de la nuance saumon vire à l’organe puis tire vers le vert alors que Louise Weiss s’assoit à la table du salon tenu par Claire Jouvenel, accompagnant le fait qu’elle passe d’un mélange de crainte et d’excitation à une discussion vive et entraînante. Plus tard, les femmes distribuent des tracts dans la rue : le rose des papiers tranche sur le jaune délavé dans lequel baigne tout le reste de chaque case. Lors de l’intervention du très misogyne sénateur Raymond Duplantier (1874-1954), le rose vire au rouge cramoisi sous l’effet de ses propos insultants. Régulièrement, le regard du lecteur s’arrête sur une composition mariant plus de couleurs, telle cette superbe vue d’une rue de la butte Montmartre en 1936, page quatre-vingt-douze. Même s’il n’y prête une attention consciente, l’esprit du lecteur ressent la sensibilité et l’intelligence de cette mise en couleurs. Pour peu qu’il dispose d’une culture BD, le lecteur s’attend à ce que la mise en couleurs sophistiquée serve pour partie à masquer des dessins manquant çà et là de consistance. La 2CV bondissante de la première planche le conforte dans cet a priori. Cependant celui-ci s’évanouit dès la seconde planche : des compositions de couleurs sophistiquées pour montrer l’extérieur du parlement européen. Or il s’avère tout de suite que la dessinatrice investit son temps et son énergie pour faire œuvre de reconstitution historique visuelle. Le lecteur peut voir les toilettes féminines évoluer avec les années et les décennies qui passent. Il prend le temps de regarder aussi bien les décorations intérieures, que les rues. L’artiste montre des lieux de nature très différente et variée : la chambre de la jeune Louise Weiss, un champ dans lequel trois femmes tirent une lourde charrue, une gare parisienne, une chambre parisienne dans les combles et les toits en zinc, les bureaux du journal l’Europe Nouvelle, l’intérieur du Parlement, l’intérieur du Sénat, le théâtre de l’Alhambra à Bordeaux, la grande halle couverte du marché de Lussac-les-Châteaux, la place de la Bastille sous un magnifique soleil d’été, le quartier de Montmartre sous la pluie, le stade olympique Yves-du-Manoir à Colombes, une salle de classe, le salon des arts ménagers, etc. D’un côté, le lecteur éprouve la sensation d’une narration visuelle un peu décompressée ; de l’autre, il fait l’expérience de dessins montrant beaucoup, que ce soient les lieux ou les personnages. Pour les femmes et les hommes, l’artiste allie une forme de réalisme qui peut s’avérer très poussé, et parfois des représentations plus allégées, en fonction de la nature des événements, de la conversation intime à une manifestation de foule. Alors qu’il s’était préparé à des passages avec de longs exposés, le lecteur découvre un rythme léger, avec parfois un phylactère plus copieux, le plus souvent dans le registre vivant de la discussion. Les années et les décennies s’écoulent, et les autrices prennent soin d’inscrire chaque manifestation, chaque déclaration, chaque action dans l’époque concernée. Alors même que la lutte pour s’étend sur plus de trois décennies avec de nombreuses interventions auprès d’élus, la narration ne suscite jamais de sentiment de redondance. En fonction de son état d’esprit, le lecteur peut s’attacher plus à la personne de Louise Weiss et donc à la dimension biographique du récit, ou plus à l’histoire de la lutte pour gagner le droit de vote des femmes. Dans les deux cas, il reste conscient de l’autre dimension indissolublement liée, tout en constatant que cette revendication n’est pas le fait de la seule Louise Weiss, et que les formes qu’elle prend sont diverses et pacifistes. Le lecteur contemporain se pince parfois devant des déclarations d’une rare misogynie crasse, et d’autres fois il identifie des relents encore bien présents dans la société. Le titre et la couverture donnent une image du contenu : un récit autobiographique entrelacé à une revendication évidente. La narration visuelle se révèle des plus agréables, nuancée et lumineuse, aérée et consistante, une réussite remarquable pour un ouvrage de nature historique et vulgarisateur. La construction de l’ouvrage tire profit du mélange biographique et didactique, ces deux dimensions se rehaussant entre elles pour plus de goût. La Française doit voter : une évidence, mais un droit qui ne s’est pas conquis en un jour.
Les Aventures ahurissantes de Benjamin Blackstone
J'ai lu cette série en y allant à l'aveugle et ce fut une agréable surprise. L'idée est classique mais bien utilisée je trouve : et si l'on pouvait entrer dans les livres pour vivre leurs histoires ? Et de cette questions découlent tant d'autres : peut-on entrer dans un récit DANS un autre récit ? Peut-on faire se rencontrer des personnages d'œuvres très différentes ? etc. Ici, sans surprise, on retrouve quelques dialogues métas (une référence textuelle au fait qu'il y a eu un tome 1 de cette série, notamment), mais aussi un propos filé sur les récits en eux-mêmes, ce qu'on en retire et ce que l'on gagne à les réinterpréter. Bon, ici, la réinterprétation de ces textes est plus concrète qu'elle ne le serait pour nous lecteur-ice-s lambdas, mais il n'empêche que le propos est là et que, même s'il n'est pas révolutionnaire, il me plait beaucoup. Pour l'intrigue de la série en elle-même, elle est à la fois très simple et pleine de potentiel. La situation initiale nous est présentée très rapidement dans le premier tome (le deuxième nous introduit quant à lui le grand méchant à la volée) et les évènements et dialogues s'enchaînent avec grande rapidité et nonchalance. Les récits aux rythmes effrénés, pour moi, ça passe ou ça casse, mais lorsque l'histoire et la mise en scène tiennent la route, ça fonctionnent généralement très bien pour moi. Ici, ça fonctionne. La situation initiale, donc, est celle de Benjamin Blackstone, hébergée chez sa tante suite au décès mystérieux de ses parents et qui va faire connaissance avec le fantomatique Lord Schenbock, personnage excentrique ayant la capacité de voyager dans les œuvres de fiction. Oui, le postulat de base est extravagant (et classique), mais je trouve que le scénario arrive à suffisamment jouer sur son aspect volontairement déjanté et référencé que cela passe. En terme de références, préparez-vous à en voir passer quelques unes, et dans des univers parfois très éloignés (mais généralement très grand public). Je déplorerais quelques fois que le caractères de certains personnages s'éloigne un peu trop de leurs homologues littéraires, mais cela est en partie dû au statut de série jeunesse (et à l'aspect "loufoque et bon enfant" du récit). Seuls deux albums sortis à ce jour et plus de nouvelle depuis 2017. Je croise les doigts pour que la série reprenne (si inspiration il y a), car je pense qu'il y a un bon potentiel là-dedans. (Note réelle 3,5)
Mon ami Pierrot
Très bon album ! On nous parle de magie, de rêves et d'amour. D'amour de liberté, d'amour romantique, d'amour toxique mais aussi (et surtout, j'ai envie de dire) d'amour propre. Le récit joue parfois à la frontière du réel et de l'imaginaire, glissant quelques fois des concepts anachroniques (jouant sur les flous de temporalité), jouant même avec la mise en scène propre au medium de la bande-dessinée. J'y ai ressenti une grande inspiration du Château ambulant - voire même du Château de Hurle dont il est adapté - avec cette relation amoureuse toxique et ce love interest mystérieux et immature (bien qu'ici cela se termine de manière beaucoup moins positive pour le couple, la maturation se payant à un prix plus élevé). Les dessins sont beaux, j'ai particulièrement aimé le travail des visages, avec les grands yeux souvent écarquillés des personnages, cela jouait beaucoup sur les émotions de certaines scènes (la joie comme le malaise). Les couleurs bonbons et pétantes aident beaucoup à créer l'impression de "doux rêve" que vit Cléa, contrastant très bien avec l'apparition d'éléments plus horrifiques. Je me rend compte qu'il y aurait tellement de choses à dire, je n'ose pas parler de beaucoup d'éléments intéressants que j'ai découvert à ma lecture. Je pense sincèrement que l'album fait parti de ces histoires qui gagnent a être lues sans connaissances au préalable. Une très bonne surprise pour ma part.
Hiver à l'opéra
Mais qui peut vraiment se résigner à la perte d’un être cher ? - Ce tome fait suite à Automne en baie de Somme (2022) qu’il vaut mieux avoir lu avant. Son édition originale date de 2024. Il a été réalisé par Philippe Pelaez pour le scénario, et par Alexis Chabert pour les dessins et la couleur directe. Il comprend soixante-dix pages de bande dessinée. Une jeune ballerine danse gracieusement sur un ponton, sous la neige tombante. Sur cette scène de fortune, elle virevoltait comme virevoltait la neige, accompagnant de ses mains la chute de flocons au rythme indolent de l’adage. Les planches recrues et crevassées ne semblaient pas souffrir de ses arabesques et de ses jetés, de ses chats et de ses entrechats, mais au contraire gémissaient de plaisir sous la scansion des menées. La neige elle-même, presque affectée de troubler un ballet sur lequel elle jetait son voile lilial, disparaissait instantanément au contact de cette peau de sylphide. Devant la foule des invisibles, la danseuse chutait pour se relever sans cesse, se relevait pour chuter encore, trahie par un corps qu’elle avait trop longtemps malmené. Qu’elle avait malmené quand elle virevoltait comme virevoltait la neige, accompagnant de ses mains la chute des flocons au rythme indolent de l’adage. Opéra Garnier, à Paris en février 1897. Les spectateurs continuent de s’installer. En arrivant dans la grande salle, l’une d’entre eux demande si c’est la loge du président Félix Faure, au milieu. Un homme lui répond que non, que sa loge à lui est maçonnique. Son mari leur indique de regarder la place numéro treize, c’est là qu’une femme est morte l’année dernière en mai quand un contrepoids du lustre a crevé le plafond et lui a écrasé la tête. Son épouse pousse un petit cri : c’est horrible. L’autre homme lui suggère de songer que l’opéra Garnier est le treizième opéra de Paris. L’époux ajoute que ce soir ils jouent La damnation de Faust. Dans un autre rang, ils repèrent un homme, et l’époux l’identifie : c’est Pierre Séverin, un des membres actifs de l’ancienne ligue des patriotes, de Paul Deroulède. Elle le détrompe, pas lui, l’autre. Il le reconnaît également : c’est l’inspecteur Broyan, il a été révoqué il y a quelques mois pour avoir violemment agressé Nicolas Boursaut-Choiseul, l’héritier du banquier. Il ajoute que Broyan enquêtait sur la mort d’Alexandre de Breucq, mais cela n’a rien donné du tout. Ils décident de regagner leurs places. Séverin et Broyan se demandent pour quelle raison le colonel Tréveaux ne se montre pas. Le directeur de l’opéra se pose la même question, et il demande à son assistant d’aller vérifier si le colonel ne se trouve pas au foyer de la danse. Dans la fosse, le chef d’orchestre donne le signal en levant sa baguette et les musiciens entament leur partition. Dans les cintres, le colonel Tréveaux, vêtu d’un simple pagne noué autour de sa taille, est attaché dans une position de croix. Il demande à son maître s’il va être purifié. Dans l’ombre, son interlocuteur répond qu’il va l’être au-delà de ses espérances. Un coup de poignard tranche la gorge du colonel et toujours attaché son corps va balancer au-dessus des spectateurs dans leur fauteuil. Après l’automne vient l’hiver, littéralement même puisque cette histoire s’ouvre sous les flocons de neige, en février 1897. Le malheureux inspecteur Amaury Broyan est de retour pour une nouvelle enquête qui s’annonce difficile puisqu’il a été radié de la police. D’ailleurs, le lecteur tique un peu en observant la liberté de mouvement dont jouit l’ex-inspecteur : il retourne dans les bureaux de la police pour témoigner devant l’inspecteur Jules, il a accès à des informations confidentielles, ses anciens collègues continuent de le respecter, il ne semble pas avoir de soucis de fin de mois… D’un autre côté, il est plausible que ses anciens collègues le soutiennent parce qu’ils estiment que ses actions étaient justifiées. Il n’en reste pas moins qu’il se promène avec facilité dans des lieux où il n’a rien à faire… et le scénariste apportera une explication à cette forme de liberté. D’une manière générale, les auteurs positionnent leur récit dans un registre plausible et réaliste, usant d’effets romantiques pour faire transparaître l’exaltation des personnages. Ainsi le lecteur accompagne Amaury Broyan dans ses déplacements et ses discussions, suivant ses intuitions et ses déductions. Il voit comment la police progresse de son côté, en fonction des informations qu’elle parvient à obtenir. Comme dans tout bon polar, les personnages sont amenés à côtoyer des individus de toutes les couches sociales, et cela met en lumière des aspects peu reluisants de la société de l’époque, à cet endroit du globe. Comme pour le premier tome, les auteurs ont choisi de situer très explicitement l’action : à Paris, en février 1897. Ce genre de parti pris induit que l’artiste doit se prêter au jeu de la reconstitution historique, doit investir le temps et l’énergie nécessaire pour les recherches et les représentations. Le lecteur est à la fête dès la deuxième page : une vision de l’opéra Garnier à la nuit tombante, les ors de la salle, les toilettes variées de ces dames, les costumes plus stricts de ces messieurs, les fauteuils plus ou moins confortables, les couloirs permettant d’accéder à la salle, les cintres, etc. L’artiste sait doser ce qu’il détoure avec un trait noir, ce qu’il représente en couleur directe, le niveau de détail de chaque élément entre une précision technique et une impression. En fonction de sa sensibilité et de son mode de lecture, le lecteur peut se focaliser aussi bien sur les textures (par exemple le marbre des colonnes), que sur éléments de décors, ou bien sur l’ambiance lumineuse chaude diffusée par l’éclairage. En page onze, la criminelle s’enfuit avec une légère carriole dans une case de la largeur de la page en élévation, avec une belle représentation d’un immeuble haussmannien en premier plan. En page treize, Broyan descend sur les quais bas au pied de la cathédrale Notre-Dame de Paris : il éprouve la sensation de s’y trouver, et d’avoir le privilège de pouvoir pénétrer dans un caveau accessible depuis ledit quai. Le dessinateur apporte le même soin pour les intérieurs, par exemple le bureau de l’inspecteur Jules : le feu de cheminée, le modèle de chaise, les casiers, le bureau et sa corbeille, le portemanteau, l’accessoire pour déposer les parapluies mouillés, les meubles de rangement. Le lecteur se rend compte qu’Alexis Chabert choisit ses cadrages et élabore ses structures de pages pour montrer ces lieux, c’est flagrant avec l’appartement spectaculaire de Gabriel Delanne, en pages 28 & 29. Dans le même temps, le récit met en scène des sentiments intenses, ce qui offre également la latitude à l’artiste d’emmener sa narration visuelle dans des pages plus échevelées, se teintant d’expressionnisme. Cela commence avec la première planche : Lisianne effectuant des entrechats allant librement d’une position à l’autre sans avoir à franchir des bordures de case (il n’y en a pas). La mise à mort du colonel Tréveaux bénéficie d’une mise en scène spectaculaire et morbide à souhait : le cadavre attaché se balançant à plusieurs mètres au-dessus des spectateurs, la blessure à la gorge laissant s’échapper du sang qui leur pleut dessus. Les hallucinations de Lisianne dans la caverne sous l’opéra Garnier donnent lieu à des cases aux contours irréguliers comme voletant en insert sur un dessin en pleine page. Son emprise hypnotique sur le banquier Larrey se traduit par un vol de chauve-souris qui se transforme en pantins de papier, traduisant les associations d’idées qui se produisent dans son esprit, au gré de l’emprise de la jeune femme. En page cinquante-deux, le lecteur découvre une magnifique illustration en pleine page, sans un mot : une haute silhouette drapée de rouge, maniant une gaffe pour diriger sa barque sur une eau dégageant des fumerolles, telle Charon faisant traverser deux défunts. Ensorcelant. À l’instar du premier tome, les auteurs indiquent explicitement leurs sources d’inspiration, un hommage honnête. La première citation est extraite du roman Le fantôme de l’Opéra (1910), de Gaston Leroux (1868-1927), l’intrigue s’en inspirant directement. La seconde reprend des vers de Victor Hugo (1802-1885) extraits de Le livre des tables (1853-1855), sur le spiritisme. Le scénariste fait baigner son récit dans la fascination de l’époque pour l’hypnotisme, le magnétisme et le spiritisme, évoquant les travaux du docteur Jean-Martin Charcot (1825-1893, médecin clinicien et neurologue), Franz-Anton Mesmer (1734-1815, fondateur de la théorie du magnétisme animal), Gabriel Delanne (1857-1926, spirite). Le scénariste intègre également la dimension politique de l’époque, en évoquant explicitement Paul Deroulède (1846-1914, fondateur de la Ligue des Patriotes en 1882) et président Félix Faure (1841-1899, septième président de la République française). La reconstitution historique du contexte politique et sociale s’avère aussi riche que celle visuelle. Le cœur de l’intrigue repose sur la même famille de crimes que dans le premier tome, et la soif de vengeance qu’ils engendrent, faute d’une justice adéquate dans une société qui tolère ces abus. Un second tome très réussi : la narration visuelle a gagné en densité et en élégance, en émotion et en rigueur. L’intrigue policière reste dans un registre plausible, tout en faisant ressortir les affres insupportables dans lesquelles les victimes sont plongées, les conduisant à des actes terribles. Un récit enfiévré et poignant.
Gunsmith Cats Burst
Oui, on prend les mêmes et on continue ! Pourquoi se gêner si la recette fonctionne bien, et si l'auteur peut se laisser aller à sa passion des armes à feu et des voitures ? Mais il convient de lire la 1ère partie avant (Gunsmith Cats), sinon on risque d'être vite paumé. Je trouve que cette suite est un poil moins sordide (à moins que je me sois habitué), mais ce n'est toujours pas à mettre dans les mains d'une âme pure et innocente.
Gunsmith Cats
Je possède les 2 éditions, celle en 8 volumes et celle en 4, ce qui me permet de faire un comparatif, la 1ère étant censurée par rapport à l'autre. Cette lecture n'est pas à mettre sous le nez de tout le monde, il faut avoir l'esprit assez large avec tous ces cartels, ces magouilles, ces psychopathes, ces barjots, ces meurtres et autres amusements du même style. Néanmoins, c'est plutôt enjoué et plein d'action, avec des dessins plutôt mignons (ce qui détonne un tantinet par rapport à la noirceur ambiante). Si vous n'y connaissez rien en armes à feu, ce manga fera votre éducation. Même si ça se passe aux USA, on a souvent l'impression d'être au Japon, quant aux personnages et à certains points de détail. Tout ce petit monde possède souvent des caractéristiques surhumaines. C'est tout juste si on ne vous fait pas avaler qu'on peut tirer à travers un trou de serrure, à 100 mètres de distance, installé dans un véhicule lancé à fond en train de se faire canarder. Et avec une seule main, puisque l'autre tient le volant :) Si jamais vous n'avez pas eu votre dose, il existe une suite Gunsmith Cats Burst : on reprend les mêmes et on continue. Bien sûr, je possède aussi cette suite. J'aurais pu mettre ''culte'', mais certains aspects me dérangent quand même un peu. Nota : dans l'édition révisée en 4 volumes, on y découvre aussi la série inachevée Riding Bean (le magazine ayant fait faillite), série qui a donné ensuite naissance à Gunsmith Cats, avec quelques remaniements.
Shin Zero
Il y a beaucoup à dire sur cette nouvelle production du label 619. Déjà, l'album a des allures de mangas de part son format et son style graphique, du noir et blanc et des personnages aux traits japanisans. Ce choix est on ne peu plus normal puisque l'histoire que nous raconte les deux auteurs est celle d'un groupe de Sentai. De quoi ? Mais si, rappelez vous les bioman et les power rangers... Des jeunes gens qui s'habillent en fluo pour combattre des méchants monstres qui veulent du mal à la population. Force jaune et force rose, vous l'avez ? Oui, sauf qu'à notre époque c'est plus trop la mode. Aujourd'hui on vit dans une société de consommation, on scrolle sur notre téléphone, on commande à manger sur celui-ci et on attend sagement qu'un livreur Uber vous livre votre commande, pour laquelle on lui attribuera quelques étoiles si on est satisfaits du service. Et là l'idée merveilleuse des auteurs est d'avoir fusionné les Sentai et Uber ! Bienvenue dans un monde ou vous pouvez commander un super héros pour faire le vigile dans votre commerce, ou pour chasser les gamins qui dealent en bas de votre immeuble. Franchement rien que pour ce concept cet album vaut le coup d'oeil ! La pagination est importante (comme dans un manga), cela permet de poser les bases de cet univers. Les personnages sont nombreux, mais on ne s'y perd pas. L'histoire prend le temps de les présenter. On nous parle aussi pas mal du passé, lorsque les Sentai avaient plus la cote, qu'ils n'étaient pas cantonnés à des missions sans intérêt. Tout cela fonctionne bien, le rythme est plaisant. Et surtout une fois qu'on s'est amusé à découvrir cet univers un peu barré, l'intrigue arrive à décoller. C'est avec curiosité qu'on lit les derniers chapitres de ce premier tome, où les péripéties amènent ce qu'il faut de tension et de suspens pour donner envie de lire la suite.