Cet album est plus un portrait, un témoignage qu'un véritable récit. Les co-scénaristes ont en effet plutôt suivi Ginette Kolinka dans un de ses voyages à Birkenau, et retranscrit ses interactions avec les enfants qu'elle accompagne. Cela donne quelque chose d'authentique, de vivant, d'interactif presque, plutôt qu'un témoignage "brut" de ses années de déportation. Non que ç'aurait été inintéressant, mais comme l'a indiqué quelqu'un d'autre, cela a déjà été fait, et très bien fait par ailleurs.
Le travail graphique des deux dessinateurs et de leur coloriste (cité sur la couverture, un beau symbole, hélas trop rare) est plutôt sympathique et garde l'énergie communiquée par Mme Kolinka. Il en résulte un bel album, peut-être pas le plus émouvant sur le sujet, mais il apporte sa pierre à l'édifice de la mémoire.
«Un livre, c'est un peu comme une histoire d'amour».
Ici, nous sommes face à un nouveau départ. Ceux qui pensaient qu'il ne s'agissait que d'une suite de Sunstone se trompaient. J'ai lu les autres travaux de Sejic, aussi Harleen que j'ai acheté et que j'aime beaucoup, mais je dois reconnaître que je me sens petit et incompétent devant cette œuvre. Devant l'avis de gruizzli aussi.
Celui qui lit tout, sérieusement, trouvera probablement que bien plus que de l'érotisme, c'est l'être humain dans toutes ses dimensions et émotions qui est exposé ici. Le couple principal, Anne et Alan, ne sont pas des stéréotypes du BDSM : le plus important réside dans l'authenticité des sentiments et sensations, à mon avis.
Les dessins et les couleurs de Stjepan Sejic sont très beaux et je n'ai presque trouvé aucun défaut. Même sur le plan purement artistique, c'est un auteur qui vaut la peine d'être suivi.
Comme c’est adorable pour les petits, avec des personnages animaliers mignons tout plein et des dialogues en dessins facilement compréhensibles même si on ne maîtrise pas encore bien la lecture.
Une histoire simple et toute mignonne, avec néanmoins un peu d’adversité.
Deux intrigues maintiendront l’attention des plus jeunes : les enfants qui s’ennuient dans le château arriveront-ils à déjouer la surveillance des gardes pour sortir jouer au foot avec les autres ? Et il faudra suivre les tribulations du ballon tout au long de la partie.
Les évènements s’enchaînent et finalement il se passe plein de choses dans ce bel album.
Certes trop vite parcouru pour un lecteur confirmé.
Mais j’ai envie de lui mettre ses étoiles comme si j’avais encore trois ou quatre ans.
"Bonjour monsieur le libraire, je cherche un shonen dont l'intrigue s'étire indéfiniment comme One Piece mais avec un dessin 100 fois plus stylé."
"Tenez voici Kingdom, bonne lecture"
Kingdom revisite de manière épique et romancée une période charnière de l'histoire chinoise : la période des Royaumes Combattants au IIIe siècle avant J.-C.), c'est à dire l'unification des sept royaume de Chine par le royaume de Quinn.
77 tomes plus loin, Quinn a seulement conquis un autre royaume...
Vous allez connaître le bonheur avec Kingdom, avant de connaître la souffrance liée au manque.
La narration est ultra basique : un arc de politique/stratégie suivie d'un arc de bataille et on recommence éternellement.
Mais quelle aventure ! On est face à un auteur, Yasuhisa Hara, qui a parachevé le sens du mot épique.
Le chétif Shin qui démarre comme simple chair à canon et devient général, c'est nous !
Tous les codes shonen sont réunis (l'amitié plus forte que tout, le surpassement de soi même, la résilience face aux difficultés...) mais cette fois ci associée à une violence des batailles typique du seinen.
Un manga indispensable, mais réservé au lecteur courageux, paré à l'éventualité de ne jamais lire la fin.
Avec un narrateur à la première personne, la vie d'un immigrant européen à New York, né au début du XXe siècle, est racontée. À travers de petits éclats de sa mémoire qui se traduisent graphiquement par des doubles pages aux traits imprécis pour les détails, mais représentatifs de ce qui s'est passé, une vie s'expose.
Le dessin: un noir et blanc fait de coups de pinceau épais et expressifs, dans lequel s'insèrent les textes, dans une prose poétique. Nous sommes invités à partager ses souvenirs et réflexions sur un siècle qu'il a quitté, que ce soit ses différents travaux manuels ou les clubs de jazz nocturnes. Django Reinhardt, entre autres, y est présent! C'est très beau et puissant. J'aime particulièrement les scènes de jazz et les images maritimes. On peut presque entendre la musique et sentir les odeurs.
L'écriture poétique contribue beaucoup à ce que le lecteur s'immerge dans ce qui est narré, tandis que l'esprit vagabonde à travers les images représentées.
Et à la fin, on comprend la référence à Caz Roman, titre d'un album turc de jazz tzigane interprété par Mustafa Kandirali.
L'œuvre a été récompensée par le Trophée des Éditeurs Indépendants au Festival du Livre de Grenoble.
Il l'a fait.
Plus de 10 ans après Soil, Kaneko a réussi à produire une oeuvre aussi dense et cohérente.
Une lecture qui vous fait enchaîner une dizaine de tomes avant de pouvoir s'arrêter, enfin repus.
Ce n'est pas que les mini séries comme Deathco ou Wet Moon avaient démérité, loin de là.
A l'instar de son oeuvre séminale, Bambi Remodeled (Bambi), ce sont des réalisations marquantes qui brillent intensément dans la galaxie du manga. Mais ces mini séries de quelques tomes étaient des étoiles filantes qui nous laissaient trop vite orphelins du talent du maître.
Et puis arrive Evol, publié en France entre 2023 et 2026, dans les pas de la parution au Japon, qui nous montre un Kaneko en grande forme avec une inspiration restée intacte.
La recette ne change pas fondamentalement et repose sur plusieurs piliers :
Une narration sous tension, des anomalies du quotidien, un fantastique lynchien qui nous montre des personnages vivrent une expérience cathartique, pour ensuite se transformer en électrons libres enfin aptes à briser un système complètement fermé. Éloge de la révolte.
L'utilisation des super héros à la sauce Kaneko n'est pas inédite. Après tout son premier personnage, Bambi, était quasi invincible.
Comme pour un film de Lynch, on spéculera pendant des heures sur la fin et ses mystères.
Côté dessin, on retrouve ce sens de l'esthétique aigu, avec des aplats de noir profond et un refus des trames de gris classiques.
Le découpage est à couper le souffle. Une prouesse artistique pour les autres, la normalité pour Kaneko.
Un grand manga.
Depuis quelques temps Jean-Louis Tripp développe une veine autobiographique, et cette série complète le portrait qu’il dresse de lui et de ses proches (frère décédé trop tôt, son père, etc.).
Dans ce diptyque, Tripp se met à nu, dans tous les sens du terme d’ailleurs.
Car il s’agit de nous présenter – mais il y a aussi sans doute une part d’auto-analyse dans ce projet – ses expériences sexuelles. Il parle donc essentiellement de sexe. D’amour aussi bien sûr (plutôt dans le second tome d’ailleurs), mais plutôt de sexe (même si les deux peuvent être concomitants parfois ici). Beaucoup de scènes de sexe donc – et là il faut dire qu’il a exploré pas mal de choses. Mais ça n’est pas pour autant, malgré les nombreux passages explicites, quelque chose de profondément pornographique.
Tripp n’est pas avare d’autodérision, d’humour, use de styles graphiques différents parfois – même si son trait classique et dynamique dominant est très agréable. Tout ceci pour dire que la lecture est fluide et plaisante, et que les deux tomes, à la pagination importante, se lisent relativement rapidement (la mise en page est aérée, alterne gaufrier classique et pages plus « déconstruites »).
Par-delà les choix de vie et de recherche du plaisir exprimés par l’auteur, auxquels on peut plus ou moins adhérer (je ne me reconnais pas forcément dans pas mal de ces choix – goûts et/ou opportunités m’ayant envoyé sur des trajectoires différentes), on ne peut que lui reconnaître le courage de les donner à voir quasiment bruts, et de nous avoir rendue intéressante cette recension.
Deuxième album d'Emily Carroll que je lis et deuxième album de suite que je trouve excellent ! Ça me donne bien envie de mieux connaitre le reste de son œuvre.
L'histoire met en vedette une femme timide qui s'est mariée à un homme qui a déjà une fille et dont la femme est morte. Son mari semble cacher des choses et elle se met à vivre des expériences paranormales. Le récit est simple, mais terriblement efficace. En plus, lorsqu'on pense avoir tout deviné, les choses n'apparaissent pas comme elles le sont, mais je ne vais pas en dire plus parce que c'est vraiment le genre de récit de fiction qu'il faut lire avec le moins d'informations possible. En tout cas, je ne savais pas trop ce que j'allais lire et j'ai vite trouvé le scénario prenant. On brasse plusieurs thèmes et il y a différentes interprétations qu'on peut faire du récit.
Le dessin est très bon. La mise en scène est bien maitrisée et le mélange de scènes en noir et blanc et de scènes en couleurs fonctionne bien. Un comics très intelligent que je conseille à tous.
Une colonie humaine isolée sur la face cachée de la Lune, en attente d'un contact perdu avec la Terre ravagée par la guerre.
J'ai trouvé dans Sélénie une BD de science-fiction à la fois charmante et visuellement très inspirée, qui fonctionne en grande partie par son ambiance et son univers. Les scènes sur Terre évoquent les paysages désertiques de Moebius, avec ce mélange de vide, de ruines et de poésie froide. À l'inverse, les scènes lunaires m'ont très vite rappelé l'esthétique de Horologiom du même Fabrice Lebeault, avec ce même goût pour les architectures étranges, les sociétés en vase clos et surtout ces personnages, créatures et objets qui semblent à la fois fonctionnels, absurdes et profondément organiques. Les véhicules en particulier sont toujours reconnaissables chez cet auteur, entre utilitarisme étrange et forme presque ridicule, comme s'ils étaient vivants ou bricolés dans une logique interne propre à ce monde.
J'aime beaucoup ce type de direction artistique : un univers un peu loufoque en apparence, mais qui repose en réalité sur une cohérence interne solide. On a l'impression d'être dans un monde fantaisiste, mais qui suit ses propres règles, ce qui le rend crédible et intrigant. En plus, celui-ci finit par trouver une vraie explication.
Quant à l'histoire, elle entretient bien son mystère, notamment autour de la Terre et de ce qui s'y est passé, et tout se construit autour de cette attente. Le twist final m'a d'ailleurs surpris, je ne l'avais pas vu venir, et il fonctionne plutôt bien dans son principe.
Mais malgré ces qualités, je ressors avec une forme de frustration. J'ai eu le sentiment que tout allait un peu vite, comme si cet univers méritait plus qu'un one-shot ou davantage de développement. Il manque de la place pour développer les personnages, leurs liens, ce qu'il s'est passé sur Terre et pour explorer davantage ce monde sélénite. J'ai eu l'impression d'un univers riche mais seulement survolé.
C'est une très belle BD sur le plan visuel et atmosphérique, inventive dans ses idées et ses références, mais qui m'a laissé un goût de trop peu, comme une histoire fascinante mais trop condensée pour tout ce qu'elle suggère et qui s'arrête brusquement suite à sa révélation finale.
Note : 3.5/5
Patience, technique adéquate, espoir infini…
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Cette série se compose de trois tomes : L’anomalie (paru en 1999), L’ange bossu (paru en 2002) et Le cœur de Kavatah (paru en 2008). Ils ont été regroupés en intégrale une première fois en 2014, et une seconde fois dans un format plus petit en 2017. Elle a été réalisée par Alejandro Jodorowsky pour le scénario, et par Fred Beltran pour les dessins et les couleurs, avec des outils infographiques. Le premier tome comprend quarante-six planches de bande dessinée, le second cinquante-quatre, et le troisième cinquante-six. L’intégrale se termine avec une postface rédigée par Philippe Peter dans laquelle il aborde l’autonomie de cette série par rapport à l’univers de l’Incal et du Méta-Baron, un scénario pensé initialement pour une collaboration avec Katsuhiro Otomo, la particularité de dessins réalisés numériquement pour les deux premiers tomes, et le choix professionnel de l’artiste de se consacrer par la suite à la musique.
Chapitre un : l’égorgeoir. Les deux chercheurs Konquis et Carlin sont en train de superviser de loin, depuis une pièce de contrôle située en hauteur, l’arrivée d’une centaine de policiers clones dans la grande pièce métallique. Ils leur donnent des ordres par haut-parleurs interposés : s’arrêter, quitter leurs uniformes, ce que les hommes tous identiques, y compris leur coiffure, font. Les deux chercheurs font enter les broute-fringues, des robots évoquant des scarabées géants qui s’emparent des vêtements dans leurs pinces. À ce stade, Konquis s’est injecté une forte dose de SPV et il n’est plus en état de superviser quoi que ce soit. Carlin se charge de la suite des opérations : désinfecter ça de fond en comble, en faisant couler une pluie acide qui va dissoudre ces êtres vivants. Pendant ce temps-là, il leur adresse le message ultime : Garde à vous, fidèles et vaillant serviteurs de votre patrie. Le temps qui vous était imparti s’est écoulé. Dans quelques secondes, les quatre cents jours de vie qui vous ont été octroyés, et que vous avez passé à servir Megalex, notre patrie bien-aimée, et sa reine-mère Maréa vont prendre fin. L’heure est venue de l’ultime héroïsme. La fourchette-contrôle implantée dans votre nuque va bientôt accomplir sa fonction sacrée… Vive la reine-mère Maréa ! Vive la princesse Kavatah !
Chapitre deux : la Vitromaternité. Dans une autre salle immense de l’usine, numérotée quatre-vingt-six, la chambre sphérique de la matrice s’ouvre et commence à faire sortir une centaine de clones parfaitement symétriques pour les blocs 25023 West et 25024 West, latitude 40, longitude 26. Un chercheur commente : de la bonne chair à Malaks ! Soudain, l’un des surveillants détecte une anomalie : un nabot, un centimètre de moins que ses petits camarades, au bas mot ! Bon pour l’article trente-trois ! Il en détecte un autre : un vairon, un œil myosotis et l’autre noisette ! Encore un ratage qu’il doit éliminer. Un autre chercheur intervient et lui décoche une gifle bien sentie, en l’accusant d’être complètement défoncé et de prendre ses hallucinations pour la réalité. Il lui enjoint de de programmer convenablement la Vitromère pour qu’elle ponde deux autres corps. Les superviseurs sont interrompus par l’irruption d’un autre qui leur dit de venir jusqu’à l’holoviseur, c’est insensé, un Malaks a réussi à franchir presque toutes les protections. Ils passent dans la pièce d’à côté, et il leur indique de se brancher sur le canal officiel 357 439. L’hologramme en direct montre une créature translucide de grande envergure s’approchant de Megalex.
Une courte série en trois tomes, indépendante de l’univers partagé de l’Incal et du Méta-Baron, partageant toutefois le principe d’un futur technologique, et des dessins qui peuvent paraître froid du fait de leur mode de production avec une infographie encore jeune à cette époque. Comme à son habitude, le scénariste n’y va pas avec le dos de la cuillère, et le dessinateur se trouve parfaitement en phase pour donner à voir ce futur froid et aseptisé. La première page est muette, avec les deux chercheurs à la coupe de cheveux surprenante, et une expression de visage déconcertante. Arrivent les clones : des hommes à l’allure martiale, entrant au pas cadencé, dans un uniforme noir avec de larges épaulettes, et un environnement métallique, aseptisé, très rectangulaire, dépourvu de toute caractéristique accueillante. La prise de vue se rapproche des visages : tous identiques, tous fermés. Les mouvements sont mécaniques, les broute-fringues sont des robots au ras du sol. L’élimination de ces clones évoque les pires exterminations de la seconde guerre mondiale. Cette apparence visuelle peut rebuter : toutes les surfaces et leurs contours sont lissés, certaines zones peuvent sembler comme plaquées sur un fond (par exemple les écrans de contrôle dans la salle de la vitromaternité), certaines ambiances lumineuses reposent sur des dégradés trop parfaits, et la modélisation des décors en infographie 3D peut donner une sensation de perfection géométrique trop artificielle.
D’un autre côté, Fred Beltran est un vrai dessinateur, avec dix ans d’expérience à l’époque, avec sa propre sensibilité, qui maîtrise les techniques de narration visuelle. Le recours à des logiciels informatiques (à l’époque Painter, Amapi, Lightwave) ne relève pas d’une démarche de type Béquille pour pallier des lacunes artistiques. Pour le lecteur contemporain, le rendu peut apparaître daté, étrangement artificiel, au vu de ce qu’il est possible de réaliser avec la technologie actuelle, c’est-à-dire obtenir un rendu identique à des dessins ou peintures manuelles, au point de ne plus pouvoir détecter avec assurance la technique, traditionnelle ou informatique, utilisée. Quoi qu’il en soit, l’artiste tire parti de la technologie de l’époque pour obtenir des effets inédits, à commencer par les lumières avec ce niveau de lissage impossible à obtenir avec des outils classiques, ou les textures appliquées aux différents éléments, qu’elles soient métalliques, de peau humaine, ou cet étrange effet de carapace de crustacé pour les armures des robots policiers. Il met également à profit l’informatique pour la conception et le rendu des éléments technologiques, que ce soient les consoles des pupitres, ou les robots eux-mêmes. Il utilise le niveau de définition sans limite pour réaliser des vues de la cité Megalex, dans des perspectives épatantes. Il peut dupliquer des formes à l’identique à la perfection, par exemple pour les clones, ou pour les sauterelles mutantes, avec une cohérence 3D parfaite pour ces dernières, grâce à la modélisation. S’il n’est pas allergique à l’apparence du rendu, le lecteur constate rapidement l’apport de l’informatique pour le contenu des cases.
L’artiste maîtrise également les autres composantes de la narration visuelle, indépendamment de l’outil qu’il utilise. Son implication pour donner à voir le monde imaginé par le scénariste rayonne dans chaque page, que ce soit dans les costumes, les accessoires ou les décors. La mise à mort des clones fait froid dans le dos, avec sa référence aux chambres à gaz et la panique des clones, malgré leur conditionnement et leur endoctrinement. L’arrivée d’un Malaks dans l’atmosphère de la Terre baigné d’une lumière stellaire quasi féérique, l’aspect translucide de la créature la rend fantasmagorique avec une texture qui laisse supposer un côté gluant un peu répugnant. Le dessinateur parvient à réaliser une mise en scène plausible pour que l’anomalie puisse gagner la navette instructrice sans être vue, ce qui était un vrai défi visuel pour que le lecteur puisse y croire. La traque dans les égouts fonctionne parfaitement. Le combat entre les chefs des Targoums à dos d’homme est spectaculaire à souhait, et très lisible. Et puis l’artiste crée des paysages à couper le souffle : le champignon atomique au-dessus de la ville, le survol de la ville par la navette instructrice avec les blocs urbains étendant leur grisaille à perte de vue, la vision depuis l’espace de cette planète presque entièrement recouverte par cette grisaille urbaine, le dôme d’énergie qui recouvre le palais gouvernemental Calam, les fragiles ponts étroits passant au-dessus des coulées de lave dans des grottes gigantesques, les cercles concentriques formés par des sortes de dinosaures en train de courir, etc. Le troisième tome a donc été dessiné avec des outils traditionnels, et le lecteur peut conforter son idée sur ce qu’a apporté la modélisation 3D, ou sur l’aspect plus organique des dessins manuels.
Le scénariste déploie ses thèmes habituels dans les récits de science-fiction : le risque de la déshumanisation de la société, l’omniprésence de la technologie qui dicte le mode de vie des êtres humains, la mainmise d’une élite corrompue sur le gouvernement, avec une bonne dose de termes inventés pour l’occasion. Un petit florilège : Holovidéo, Vitromère, mégamégatonnes, supramégaméga, drogue SPV, métabioprogramme, Nemotex, Targoum, Téflodynamite, mur de psycho-cristal, protobébé, Tartagax, Supra-supra-supra-méga (il s’agit d’une bombe), etc. Sans oublier les créatures diverses et variées : Chokeds, Malaks, Keroub, Choked, Hippodriles, Hébana l’arbre-mère, paléochat siamois. Par rapport à d’autres de ses récits de science-fiction, il a modifié le dosage de certains ingrédients. Pour commencer, il y a plusieurs personnages centraux, plutôt qu’un unique héros sur lequel repose tous les enjeux. Ensuite, lesdits personnages souffrent moins dans leur chair que d’habitude. En revanche ils ont conservé les excès habituels à des fins de dramatisation : le clone anomalie qui souffre de son endoctrinement, la belle rebelle Adamâ qui dispose d’une poitrine surdéveloppée, la princesse Kavatah avec une taille de guêpe quasi impossible, ou encore le bossu Zeraïn. L’exubérance et le grotesque propre à cet auteur sont bien présents. Le lecteur retrouve également certains de ses thèmes habituels comme l’endoctrinement, les êtres humains traités comme des fournitures jetables, le mirage de l’ascension sociale et le prix à payer, l’usage de psychotropes, ou encore l’élite gouvernante conservant la docilité du peuple par du pain et des jeux. L’intrigue repose sur le déroulé d’une rébellion et la découverte de factions cachées, l’opposition de la nature contre la technologie dévorante, l’humanité paranoïaque détruisant toute forme extraterrestre, les émotions contre une vision efficace et fonctionnelle. Arrivée dans la dernière partie du troisième tome, le lecteur comprend que le scénariste avait envisagé la série comme une suite de cycles et qu’il a pris conscience qu’il ne réaliserait que le premier : la fin est précipitée, et les révélations pleuvent, pouvant être vues comme la trame du cycle suivant qui ne verra jamais le jour.
À l’époque, la parution des deux premiers tomes avait été vécu comme une révolution : l’usage de l’informatique et des logiciels de modélisation pour dessiner avait provoqué de vives réactions, allant d’une véritable trahison vis-à-vis du noble art du dessin, à l’arrivée du futur du dessin. Une fois passé le moment d’adaptation à ce rendu froid et par endroit géométrique, le lecteur apprécie la qualité de la narration visuelle, la consistance des environnements et des accessoires inventés, et il reconnaît la mise à profit des possibilités de ces outils, en comparaison avec le troisième tome dessiné de manière traditionnelle. Il se retrouve embarqué dans une rébellion contre un pouvoir totalitaire et stérile, une dynamique qui fonctionne bien, aux côtés de personnages souffrant moins qu’il est de coutume dans une bande dessinée de ce scénariste. L’intrigue alterne entre des conflits binaires, et des situations plus complexes. Elle souffre de l’abandon de la série à la fin de ce premier cycle, nécessitant d’exposer la suite qui ne viendra jamais dans un condensé très compact. Une science-fiction inventive et divertissante.
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Adieu Birkenau
Cet album est plus un portrait, un témoignage qu'un véritable récit. Les co-scénaristes ont en effet plutôt suivi Ginette Kolinka dans un de ses voyages à Birkenau, et retranscrit ses interactions avec les enfants qu'elle accompagne. Cela donne quelque chose d'authentique, de vivant, d'interactif presque, plutôt qu'un témoignage "brut" de ses années de déportation. Non que ç'aurait été inintéressant, mais comme l'a indiqué quelqu'un d'autre, cela a déjà été fait, et très bien fait par ailleurs. Le travail graphique des deux dessinateurs et de leur coloriste (cité sur la couverture, un beau symbole, hélas trop rare) est plutôt sympathique et garde l'énergie communiquée par Mme Kolinka. Il en résulte un bel album, peut-être pas le plus émouvant sur le sujet, mais il apporte sa pierre à l'édifice de la mémoire.
Sunstone - Mercy
«Un livre, c'est un peu comme une histoire d'amour». Ici, nous sommes face à un nouveau départ. Ceux qui pensaient qu'il ne s'agissait que d'une suite de Sunstone se trompaient. J'ai lu les autres travaux de Sejic, aussi Harleen que j'ai acheté et que j'aime beaucoup, mais je dois reconnaître que je me sens petit et incompétent devant cette œuvre. Devant l'avis de gruizzli aussi. Celui qui lit tout, sérieusement, trouvera probablement que bien plus que de l'érotisme, c'est l'être humain dans toutes ses dimensions et émotions qui est exposé ici. Le couple principal, Anne et Alan, ne sont pas des stéréotypes du BDSM : le plus important réside dans l'authenticité des sentiments et sensations, à mon avis. Les dessins et les couleurs de Stjepan Sejic sont très beaux et je n'ai presque trouvé aucun défaut. Même sur le plan purement artistique, c'est un auteur qui vaut la peine d'être suivi.
Château Chat
Comme c’est adorable pour les petits, avec des personnages animaliers mignons tout plein et des dialogues en dessins facilement compréhensibles même si on ne maîtrise pas encore bien la lecture. Une histoire simple et toute mignonne, avec néanmoins un peu d’adversité. Deux intrigues maintiendront l’attention des plus jeunes : les enfants qui s’ennuient dans le château arriveront-ils à déjouer la surveillance des gardes pour sortir jouer au foot avec les autres ? Et il faudra suivre les tribulations du ballon tout au long de la partie. Les évènements s’enchaînent et finalement il se passe plein de choses dans ce bel album. Certes trop vite parcouru pour un lecteur confirmé. Mais j’ai envie de lui mettre ses étoiles comme si j’avais encore trois ou quatre ans.
Kingdom
"Bonjour monsieur le libraire, je cherche un shonen dont l'intrigue s'étire indéfiniment comme One Piece mais avec un dessin 100 fois plus stylé." "Tenez voici Kingdom, bonne lecture" Kingdom revisite de manière épique et romancée une période charnière de l'histoire chinoise : la période des Royaumes Combattants au IIIe siècle avant J.-C.), c'est à dire l'unification des sept royaume de Chine par le royaume de Quinn. 77 tomes plus loin, Quinn a seulement conquis un autre royaume... Vous allez connaître le bonheur avec Kingdom, avant de connaître la souffrance liée au manque. La narration est ultra basique : un arc de politique/stratégie suivie d'un arc de bataille et on recommence éternellement. Mais quelle aventure ! On est face à un auteur, Yasuhisa Hara, qui a parachevé le sens du mot épique. Le chétif Shin qui démarre comme simple chair à canon et devient général, c'est nous ! Tous les codes shonen sont réunis (l'amitié plus forte que tout, le surpassement de soi même, la résilience face aux difficultés...) mais cette fois ci associée à une violence des batailles typique du seinen. Un manga indispensable, mais réservé au lecteur courageux, paré à l'éventualité de ne jamais lire la fin.
Caz Roman - Un américain paysage
Avec un narrateur à la première personne, la vie d'un immigrant européen à New York, né au début du XXe siècle, est racontée. À travers de petits éclats de sa mémoire qui se traduisent graphiquement par des doubles pages aux traits imprécis pour les détails, mais représentatifs de ce qui s'est passé, une vie s'expose. Le dessin: un noir et blanc fait de coups de pinceau épais et expressifs, dans lequel s'insèrent les textes, dans une prose poétique. Nous sommes invités à partager ses souvenirs et réflexions sur un siècle qu'il a quitté, que ce soit ses différents travaux manuels ou les clubs de jazz nocturnes. Django Reinhardt, entre autres, y est présent! C'est très beau et puissant. J'aime particulièrement les scènes de jazz et les images maritimes. On peut presque entendre la musique et sentir les odeurs. L'écriture poétique contribue beaucoup à ce que le lecteur s'immerge dans ce qui est narré, tandis que l'esprit vagabonde à travers les images représentées. Et à la fin, on comprend la référence à Caz Roman, titre d'un album turc de jazz tzigane interprété par Mustafa Kandirali. L'œuvre a été récompensée par le Trophée des Éditeurs Indépendants au Festival du Livre de Grenoble.
Evol
Il l'a fait. Plus de 10 ans après Soil, Kaneko a réussi à produire une oeuvre aussi dense et cohérente. Une lecture qui vous fait enchaîner une dizaine de tomes avant de pouvoir s'arrêter, enfin repus. Ce n'est pas que les mini séries comme Deathco ou Wet Moon avaient démérité, loin de là. A l'instar de son oeuvre séminale, Bambi Remodeled (Bambi), ce sont des réalisations marquantes qui brillent intensément dans la galaxie du manga. Mais ces mini séries de quelques tomes étaient des étoiles filantes qui nous laissaient trop vite orphelins du talent du maître. Et puis arrive Evol, publié en France entre 2023 et 2026, dans les pas de la parution au Japon, qui nous montre un Kaneko en grande forme avec une inspiration restée intacte. La recette ne change pas fondamentalement et repose sur plusieurs piliers : Une narration sous tension, des anomalies du quotidien, un fantastique lynchien qui nous montre des personnages vivrent une expérience cathartique, pour ensuite se transformer en électrons libres enfin aptes à briser un système complètement fermé. Éloge de la révolte. L'utilisation des super héros à la sauce Kaneko n'est pas inédite. Après tout son premier personnage, Bambi, était quasi invincible. Comme pour un film de Lynch, on spéculera pendant des heures sur la fin et ses mystères. Côté dessin, on retrouve ce sens de l'esthétique aigu, avec des aplats de noir profond et un refus des trames de gris classiques. Le découpage est à couper le souffle. Une prouesse artistique pour les autres, la normalité pour Kaneko. Un grand manga.
Extases
Depuis quelques temps Jean-Louis Tripp développe une veine autobiographique, et cette série complète le portrait qu’il dresse de lui et de ses proches (frère décédé trop tôt, son père, etc.). Dans ce diptyque, Tripp se met à nu, dans tous les sens du terme d’ailleurs. Car il s’agit de nous présenter – mais il y a aussi sans doute une part d’auto-analyse dans ce projet – ses expériences sexuelles. Il parle donc essentiellement de sexe. D’amour aussi bien sûr (plutôt dans le second tome d’ailleurs), mais plutôt de sexe (même si les deux peuvent être concomitants parfois ici). Beaucoup de scènes de sexe donc – et là il faut dire qu’il a exploré pas mal de choses. Mais ça n’est pas pour autant, malgré les nombreux passages explicites, quelque chose de profondément pornographique. Tripp n’est pas avare d’autodérision, d’humour, use de styles graphiques différents parfois – même si son trait classique et dynamique dominant est très agréable. Tout ceci pour dire que la lecture est fluide et plaisante, et que les deux tomes, à la pagination importante, se lisent relativement rapidement (la mise en page est aérée, alterne gaufrier classique et pages plus « déconstruites »). Par-delà les choix de vie et de recherche du plaisir exprimés par l’auteur, auxquels on peut plus ou moins adhérer (je ne me reconnais pas forcément dans pas mal de ces choix – goûts et/ou opportunités m’ayant envoyé sur des trajectoires différentes), on ne peut que lui reconnaître le courage de les donner à voir quasiment bruts, et de nous avoir rendue intéressante cette recension.
Une invitée dans la demeure
Deuxième album d'Emily Carroll que je lis et deuxième album de suite que je trouve excellent ! Ça me donne bien envie de mieux connaitre le reste de son œuvre. L'histoire met en vedette une femme timide qui s'est mariée à un homme qui a déjà une fille et dont la femme est morte. Son mari semble cacher des choses et elle se met à vivre des expériences paranormales. Le récit est simple, mais terriblement efficace. En plus, lorsqu'on pense avoir tout deviné, les choses n'apparaissent pas comme elles le sont, mais je ne vais pas en dire plus parce que c'est vraiment le genre de récit de fiction qu'il faut lire avec le moins d'informations possible. En tout cas, je ne savais pas trop ce que j'allais lire et j'ai vite trouvé le scénario prenant. On brasse plusieurs thèmes et il y a différentes interprétations qu'on peut faire du récit. Le dessin est très bon. La mise en scène est bien maitrisée et le mélange de scènes en noir et blanc et de scènes en couleurs fonctionne bien. Un comics très intelligent que je conseille à tous.
Sélénie
Une colonie humaine isolée sur la face cachée de la Lune, en attente d'un contact perdu avec la Terre ravagée par la guerre. J'ai trouvé dans Sélénie une BD de science-fiction à la fois charmante et visuellement très inspirée, qui fonctionne en grande partie par son ambiance et son univers. Les scènes sur Terre évoquent les paysages désertiques de Moebius, avec ce mélange de vide, de ruines et de poésie froide. À l'inverse, les scènes lunaires m'ont très vite rappelé l'esthétique de Horologiom du même Fabrice Lebeault, avec ce même goût pour les architectures étranges, les sociétés en vase clos et surtout ces personnages, créatures et objets qui semblent à la fois fonctionnels, absurdes et profondément organiques. Les véhicules en particulier sont toujours reconnaissables chez cet auteur, entre utilitarisme étrange et forme presque ridicule, comme s'ils étaient vivants ou bricolés dans une logique interne propre à ce monde. J'aime beaucoup ce type de direction artistique : un univers un peu loufoque en apparence, mais qui repose en réalité sur une cohérence interne solide. On a l'impression d'être dans un monde fantaisiste, mais qui suit ses propres règles, ce qui le rend crédible et intrigant. En plus, celui-ci finit par trouver une vraie explication. Quant à l'histoire, elle entretient bien son mystère, notamment autour de la Terre et de ce qui s'y est passé, et tout se construit autour de cette attente. Le twist final m'a d'ailleurs surpris, je ne l'avais pas vu venir, et il fonctionne plutôt bien dans son principe. Mais malgré ces qualités, je ressors avec une forme de frustration. J'ai eu le sentiment que tout allait un peu vite, comme si cet univers méritait plus qu'un one-shot ou davantage de développement. Il manque de la place pour développer les personnages, leurs liens, ce qu'il s'est passé sur Terre et pour explorer davantage ce monde sélénite. J'ai eu l'impression d'un univers riche mais seulement survolé. C'est une très belle BD sur le plan visuel et atmosphérique, inventive dans ses idées et ses références, mais qui m'a laissé un goût de trop peu, comme une histoire fascinante mais trop condensée pour tout ce qu'elle suggère et qui s'arrête brusquement suite à sa révélation finale. Note : 3.5/5
Mégalex
Patience, technique adéquate, espoir infini… - Cette série se compose de trois tomes : L’anomalie (paru en 1999), L’ange bossu (paru en 2002) et Le cœur de Kavatah (paru en 2008). Ils ont été regroupés en intégrale une première fois en 2014, et une seconde fois dans un format plus petit en 2017. Elle a été réalisée par Alejandro Jodorowsky pour le scénario, et par Fred Beltran pour les dessins et les couleurs, avec des outils infographiques. Le premier tome comprend quarante-six planches de bande dessinée, le second cinquante-quatre, et le troisième cinquante-six. L’intégrale se termine avec une postface rédigée par Philippe Peter dans laquelle il aborde l’autonomie de cette série par rapport à l’univers de l’Incal et du Méta-Baron, un scénario pensé initialement pour une collaboration avec Katsuhiro Otomo, la particularité de dessins réalisés numériquement pour les deux premiers tomes, et le choix professionnel de l’artiste de se consacrer par la suite à la musique. Chapitre un : l’égorgeoir. Les deux chercheurs Konquis et Carlin sont en train de superviser de loin, depuis une pièce de contrôle située en hauteur, l’arrivée d’une centaine de policiers clones dans la grande pièce métallique. Ils leur donnent des ordres par haut-parleurs interposés : s’arrêter, quitter leurs uniformes, ce que les hommes tous identiques, y compris leur coiffure, font. Les deux chercheurs font enter les broute-fringues, des robots évoquant des scarabées géants qui s’emparent des vêtements dans leurs pinces. À ce stade, Konquis s’est injecté une forte dose de SPV et il n’est plus en état de superviser quoi que ce soit. Carlin se charge de la suite des opérations : désinfecter ça de fond en comble, en faisant couler une pluie acide qui va dissoudre ces êtres vivants. Pendant ce temps-là, il leur adresse le message ultime : Garde à vous, fidèles et vaillant serviteurs de votre patrie. Le temps qui vous était imparti s’est écoulé. Dans quelques secondes, les quatre cents jours de vie qui vous ont été octroyés, et que vous avez passé à servir Megalex, notre patrie bien-aimée, et sa reine-mère Maréa vont prendre fin. L’heure est venue de l’ultime héroïsme. La fourchette-contrôle implantée dans votre nuque va bientôt accomplir sa fonction sacrée… Vive la reine-mère Maréa ! Vive la princesse Kavatah ! Chapitre deux : la Vitromaternité. Dans une autre salle immense de l’usine, numérotée quatre-vingt-six, la chambre sphérique de la matrice s’ouvre et commence à faire sortir une centaine de clones parfaitement symétriques pour les blocs 25023 West et 25024 West, latitude 40, longitude 26. Un chercheur commente : de la bonne chair à Malaks ! Soudain, l’un des surveillants détecte une anomalie : un nabot, un centimètre de moins que ses petits camarades, au bas mot ! Bon pour l’article trente-trois ! Il en détecte un autre : un vairon, un œil myosotis et l’autre noisette ! Encore un ratage qu’il doit éliminer. Un autre chercheur intervient et lui décoche une gifle bien sentie, en l’accusant d’être complètement défoncé et de prendre ses hallucinations pour la réalité. Il lui enjoint de de programmer convenablement la Vitromère pour qu’elle ponde deux autres corps. Les superviseurs sont interrompus par l’irruption d’un autre qui leur dit de venir jusqu’à l’holoviseur, c’est insensé, un Malaks a réussi à franchir presque toutes les protections. Ils passent dans la pièce d’à côté, et il leur indique de se brancher sur le canal officiel 357 439. L’hologramme en direct montre une créature translucide de grande envergure s’approchant de Megalex. Une courte série en trois tomes, indépendante de l’univers partagé de l’Incal et du Méta-Baron, partageant toutefois le principe d’un futur technologique, et des dessins qui peuvent paraître froid du fait de leur mode de production avec une infographie encore jeune à cette époque. Comme à son habitude, le scénariste n’y va pas avec le dos de la cuillère, et le dessinateur se trouve parfaitement en phase pour donner à voir ce futur froid et aseptisé. La première page est muette, avec les deux chercheurs à la coupe de cheveux surprenante, et une expression de visage déconcertante. Arrivent les clones : des hommes à l’allure martiale, entrant au pas cadencé, dans un uniforme noir avec de larges épaulettes, et un environnement métallique, aseptisé, très rectangulaire, dépourvu de toute caractéristique accueillante. La prise de vue se rapproche des visages : tous identiques, tous fermés. Les mouvements sont mécaniques, les broute-fringues sont des robots au ras du sol. L’élimination de ces clones évoque les pires exterminations de la seconde guerre mondiale. Cette apparence visuelle peut rebuter : toutes les surfaces et leurs contours sont lissés, certaines zones peuvent sembler comme plaquées sur un fond (par exemple les écrans de contrôle dans la salle de la vitromaternité), certaines ambiances lumineuses reposent sur des dégradés trop parfaits, et la modélisation des décors en infographie 3D peut donner une sensation de perfection géométrique trop artificielle. D’un autre côté, Fred Beltran est un vrai dessinateur, avec dix ans d’expérience à l’époque, avec sa propre sensibilité, qui maîtrise les techniques de narration visuelle. Le recours à des logiciels informatiques (à l’époque Painter, Amapi, Lightwave) ne relève pas d’une démarche de type Béquille pour pallier des lacunes artistiques. Pour le lecteur contemporain, le rendu peut apparaître daté, étrangement artificiel, au vu de ce qu’il est possible de réaliser avec la technologie actuelle, c’est-à-dire obtenir un rendu identique à des dessins ou peintures manuelles, au point de ne plus pouvoir détecter avec assurance la technique, traditionnelle ou informatique, utilisée. Quoi qu’il en soit, l’artiste tire parti de la technologie de l’époque pour obtenir des effets inédits, à commencer par les lumières avec ce niveau de lissage impossible à obtenir avec des outils classiques, ou les textures appliquées aux différents éléments, qu’elles soient métalliques, de peau humaine, ou cet étrange effet de carapace de crustacé pour les armures des robots policiers. Il met également à profit l’informatique pour la conception et le rendu des éléments technologiques, que ce soient les consoles des pupitres, ou les robots eux-mêmes. Il utilise le niveau de définition sans limite pour réaliser des vues de la cité Megalex, dans des perspectives épatantes. Il peut dupliquer des formes à l’identique à la perfection, par exemple pour les clones, ou pour les sauterelles mutantes, avec une cohérence 3D parfaite pour ces dernières, grâce à la modélisation. S’il n’est pas allergique à l’apparence du rendu, le lecteur constate rapidement l’apport de l’informatique pour le contenu des cases. L’artiste maîtrise également les autres composantes de la narration visuelle, indépendamment de l’outil qu’il utilise. Son implication pour donner à voir le monde imaginé par le scénariste rayonne dans chaque page, que ce soit dans les costumes, les accessoires ou les décors. La mise à mort des clones fait froid dans le dos, avec sa référence aux chambres à gaz et la panique des clones, malgré leur conditionnement et leur endoctrinement. L’arrivée d’un Malaks dans l’atmosphère de la Terre baigné d’une lumière stellaire quasi féérique, l’aspect translucide de la créature la rend fantasmagorique avec une texture qui laisse supposer un côté gluant un peu répugnant. Le dessinateur parvient à réaliser une mise en scène plausible pour que l’anomalie puisse gagner la navette instructrice sans être vue, ce qui était un vrai défi visuel pour que le lecteur puisse y croire. La traque dans les égouts fonctionne parfaitement. Le combat entre les chefs des Targoums à dos d’homme est spectaculaire à souhait, et très lisible. Et puis l’artiste crée des paysages à couper le souffle : le champignon atomique au-dessus de la ville, le survol de la ville par la navette instructrice avec les blocs urbains étendant leur grisaille à perte de vue, la vision depuis l’espace de cette planète presque entièrement recouverte par cette grisaille urbaine, le dôme d’énergie qui recouvre le palais gouvernemental Calam, les fragiles ponts étroits passant au-dessus des coulées de lave dans des grottes gigantesques, les cercles concentriques formés par des sortes de dinosaures en train de courir, etc. Le troisième tome a donc été dessiné avec des outils traditionnels, et le lecteur peut conforter son idée sur ce qu’a apporté la modélisation 3D, ou sur l’aspect plus organique des dessins manuels. Le scénariste déploie ses thèmes habituels dans les récits de science-fiction : le risque de la déshumanisation de la société, l’omniprésence de la technologie qui dicte le mode de vie des êtres humains, la mainmise d’une élite corrompue sur le gouvernement, avec une bonne dose de termes inventés pour l’occasion. Un petit florilège : Holovidéo, Vitromère, mégamégatonnes, supramégaméga, drogue SPV, métabioprogramme, Nemotex, Targoum, Téflodynamite, mur de psycho-cristal, protobébé, Tartagax, Supra-supra-supra-méga (il s’agit d’une bombe), etc. Sans oublier les créatures diverses et variées : Chokeds, Malaks, Keroub, Choked, Hippodriles, Hébana l’arbre-mère, paléochat siamois. Par rapport à d’autres de ses récits de science-fiction, il a modifié le dosage de certains ingrédients. Pour commencer, il y a plusieurs personnages centraux, plutôt qu’un unique héros sur lequel repose tous les enjeux. Ensuite, lesdits personnages souffrent moins dans leur chair que d’habitude. En revanche ils ont conservé les excès habituels à des fins de dramatisation : le clone anomalie qui souffre de son endoctrinement, la belle rebelle Adamâ qui dispose d’une poitrine surdéveloppée, la princesse Kavatah avec une taille de guêpe quasi impossible, ou encore le bossu Zeraïn. L’exubérance et le grotesque propre à cet auteur sont bien présents. Le lecteur retrouve également certains de ses thèmes habituels comme l’endoctrinement, les êtres humains traités comme des fournitures jetables, le mirage de l’ascension sociale et le prix à payer, l’usage de psychotropes, ou encore l’élite gouvernante conservant la docilité du peuple par du pain et des jeux. L’intrigue repose sur le déroulé d’une rébellion et la découverte de factions cachées, l’opposition de la nature contre la technologie dévorante, l’humanité paranoïaque détruisant toute forme extraterrestre, les émotions contre une vision efficace et fonctionnelle. Arrivée dans la dernière partie du troisième tome, le lecteur comprend que le scénariste avait envisagé la série comme une suite de cycles et qu’il a pris conscience qu’il ne réaliserait que le premier : la fin est précipitée, et les révélations pleuvent, pouvant être vues comme la trame du cycle suivant qui ne verra jamais le jour. À l’époque, la parution des deux premiers tomes avait été vécu comme une révolution : l’usage de l’informatique et des logiciels de modélisation pour dessiner avait provoqué de vives réactions, allant d’une véritable trahison vis-à-vis du noble art du dessin, à l’arrivée du futur du dessin. Une fois passé le moment d’adaptation à ce rendu froid et par endroit géométrique, le lecteur apprécie la qualité de la narration visuelle, la consistance des environnements et des accessoires inventés, et il reconnaît la mise à profit des possibilités de ces outils, en comparaison avec le troisième tome dessiné de manière traditionnelle. Il se retrouve embarqué dans une rébellion contre un pouvoir totalitaire et stérile, une dynamique qui fonctionne bien, aux côtés de personnages souffrant moins qu’il est de coutume dans une bande dessinée de ce scénariste. L’intrigue alterne entre des conflits binaires, et des situations plus complexes. Elle souffre de l’abandon de la série à la fin de ce premier cycle, nécessitant d’exposer la suite qui ne viendra jamais dans un condensé très compact. Une science-fiction inventive et divertissante.