Les derniers avis (23 avis)

Par Cacal69
Note: 4/5 Coups de coeur du moment
Couverture de la série Versatile
Versatile

C'est la première BD des sœurs Chauvin, Hosanna au scénario et Clotilde au dessin et à la couleur. Le résultat est très bon. Hosanna a transporté la cour de Versailles dans le royaume imaginaire de Versatile, et celui-ci porte très bien son nom. Un royaume qui a une particularité, on peut gravir les échelons sociales suivant les actions réalisées (ou non réalisées), des piastres (la monnaie royale) tombent alors automatiquement dans une bourse et on peut voir où l'on se situe grâce à une sorte de montre à gousset (voir la deuxième image de la galerie), l'aiguille pointe sur la position sociale du moment. Une aiguille qui peut tout aussi bien grimper, que descendre. On va suivre le parcours de Célimène, elle est née chiffonnière et veut devenir reine. Pour monter les échelons, il n'y a pas 36 façons de le faire, soit on travaille dur et on est méritant, soit on écrase la concurrence et tous les coups sont permis. Célimène va choisir la deuxième option, et ce choix aurait dû me la rendre antipathique, car évidemment elle sera garce, mais elle a aussi un côté désespérée qui m'a touché. Un personnage complexe qui sera amené, le long de son ascension sociale, à côtoyer son contraire, Dorval. Un duo que tout oppose, deux visions différentes de la vie et de l'amour. Un rythme soutenu, des personnages fouillés, l'esprit XVIIIe siècle est bien rendu et le récit tient en haleine. Mais, la morale sera-t-elle sauve ? Je vous laisse le découvrir, mais vous aurez un peu votre mot à dire. Le dessin de Clotilde est racé, il me plaît beaucoup, je lui trouve un charme fou et une texture singulière qui dégage de l'émotion. Les couleurs sont superbes. J'en redemande. Un duo d'autrices que je vais suivre. Coup de cœur.

03/04/2025 (modifier)
Par Mashiro
Note: 4/5
Couverture de la série Deux Filles nues
Deux Filles nues

Cette oeuvre a grandi en moi au fil des pages à un point que je n’aurais pu imaginer! Tout commence avec des bribes d’images qui se complètent, Otto peint Mashka au milieu de la forêt puis nous suivons Otto dans les rues allemandes de 1919 avant d’arriver dans son atelier. C’est alors que j’ai compris le concept du livre, chaque case proposée par Luz est en faite le point de vue du tableau ! Et ce concept nous fais suivre toute une fresque historique de l’Allemagne du 20eme siècle du point de vue de ce tableau. Le concept est franchement bien amené. L’auteur en joue d’ailleurs beaucoup avec une certaine poésie et un certain mystère nait autour de ce tableau car, ce tableau que tout le monde juge et observe, cette oeuvre dans laquelle certains perdent leur regard et d’autres souhaitent la voir bruler, on ne peut l’apercevoir qu’à la fin, mis face au fait accompli de tout ce qu’elle a à donner, tout ce qu’elle représente mais aussi tout ce qu’elle a vu. Deux filles nues est une suite de bribes de vies, du peintre au collectionneur, du confiscateur à l’archiviste. C’est aussi un cours d’histoire détourné sur l’art dégénéré qui n’aura finalement jamais cessé d’être d’actualité. En terme de style, certains diront que le dessin est trop simple ou moche. C’est moins élaboré que Vernon Subites mais tout de même plus intelligent que Catharsis. Personnellement j’ai beaucoup aimé la manière dont Luz joue avec le cadre qui bouge, la profondeur des plans (dans certains cas, l’action est dans le second ou troisième plan tandis que le premier n’est que le décor) et la profondeur des personnages qui se penchent pour observer le tableau. Je ne pense pas avoir compris (ou essayé de comprendre) la symbolique des insectes mais Deux filles nues donne à interpréter beaucoup plus qu’au premier abord. Dans la postface, on peut aussi réaliser un parallèle sur le hasard de l’existence au milieu de la tragédie, pour ce tableau mais pour l’auteur lui-même qui était en retard le jours des attentats. Une chouette lecture !

03/04/2025 (modifier)
Par Mélusine
Note: 5/5 Coups de coeur du moment
Couverture de la série Mélusine
Mélusine

Mélusine est un tout nouveau univers pour les jeunes comme les grands. Ce n'est pas trop une série, mais plutôt des gags qui se suivent. Mélusine est une femme forte, intelligente et débrouillarde, ce qui montre un regard nouveau sur les sorcières. Je trouve cela amusant, les illustrateurs ont mis du temps et de l'amour pour les dessins. Excellent.

03/04/2025 (modifier)
Couverture de la série Champs de Bataille - L'histoire enfouie du remembrement
Champs de Bataille - L'histoire enfouie du remembrement

Dans le prolongement – au niveau de certains thèmes, mais aussi de la qualité du travail – de leur excellent documentaire Algues vertes - L'Histoire interdite, les auteurs remettent le couvert pour décrypter le sujet a priori secondaire du remembrement. Ils en tirent un documentaire qui présente bien les tenants et aboutissants, les méthodes – brutales et déloyales la plupart du temps – employées par les pouvoirs publics et les industriels pour « faire avancer le progrès ». Je connaissais les grandes lignes, et j’avais d’ailleurs pu mesurer le désastre lorsque j’étais revenu dans les années 1990 dans la campagne normande que j’avais connue de la fin des années 1960 aux années 1970, chemins et haies disparues, pommiers arrachés, vastes étendues sans âmes et sans oiseaux. Une fois m’avait suffi, je n’avais plus jamais voulu y revenir, préférant garder d’autres souvenirs. Mais cet album présente de façon très pédagogique les divers mécanismes qui se sont succédés et amplifiés (intéressant de voir que la FNSEA prend ici le relais d’un syndicat créé sous Vichy pour obtenir l’obéissance des paysans aux injonctions du « pouvoir »). Paysages massacrés, vies bousillées, villages divisés, écosystèmes anéantis, avec leur lot de conséquences (inondations, érosion des sols, mort de la vie villageoise, etc.). Il est aussi intéressant de voir certains promoteurs de ce remembrement regretter leur extrémisme, leur aveuglement, comme Pisani, ou René Dumont – qui basculera ensuite vers l’écologie politique. Et bien sûr, derrière tout ça, la recherche du productivisme, du profit. Les industriels (ceux qui vendent du matériel agricole – américain au départ, pour utiliser les fonds du plan Marshall – mais aussi tous ceux qui ont besoin de dépeupler les campagnes pour trouver une main d’œuvre dans leurs usines en ville !), les banquiers, etc. Et les vendeurs de « produits phytosanitaires », rendus nécessaires par la stérilité grandissante de ces champs désormais plus protégés par des haies, plus secs, etc. Derrière la « marche du progrès », il y a aussi toutes ces luttes passées sous silence, cette répression et cette propagande qui écrase toute opposition. Comme d’habitude avec ces auteurs, tout est étayés par de nombreuses citations, une foule de documents (certains placés en annexe), une imposante recherche, qui se sent. Du travail solide, qui mérite, comme leur précédent opus, une plus grande lisibilité, à l’heure où les conséquences (environnementales – mais pas que) de ce remembrement se font durement sentir. A lire évidemment !

03/04/2025 (modifier)
Couverture de la série Ceux qui me touchent
Ceux qui me touchent

La longue description des méthodes d’abattage de porcs au début nous plonge dans une histoire qui très longtemps va se maintenir dans une certaine noirceur – voire une noirceur certaine. Le récit mêle – plutôt bien – plusieurs thématiques. Des questionnements existentiels, la crise de la quarantaine, la maltraitance animale, etc. Autour d’un homme qui, sans perspective après des études artistiques, travaille dans un abattoir. Des finances à peine à l’équilibre, un couple en difficulté (en tout cas leurs horaires de travail rendent incompatibles une vraie vie commune), et leur fille, pleine de vie, avec laquelle il partage des histoires, qu’ils construisent à deux, et dans lesquelles il finit par trouver une clef de lecture de son existence, pour la changer. S’ensuit un long bouleversement de sa vie, présenté de façon crédible, par petites touches. Le scénario est bien fichu. Un rythme lent, mais jamais ennuyeux. La noirceur dont j’ai parlé n’étouffe pas le récit. Car celui-ci ménage quelques respirations. Les échanges entre le héros et sa fille, mais aussi la parenthèse enchantée et improbable avec les fermiers et leur fille autiste. Et aussi la galeriste et l’artiste qui interviennent dans le dernier tiers de l’album, incarnant la fatuité, l’énorme prétention ridicule de bobos à claquer. Un humour grotesque qui fait aussi changer de perspective : les femmes obèses grimées en cochons subissent autant la violence humaine que les cochons des abattoirs. La fin enchaîne sur ce grotesque, en glissant une sorte d’happy-end qui fait retomber quelque peu la tension. Un dernier mot sur le dessin et les choix de colorisation : tout est vraiment bon, beau, et parfaitement raccord avec le récit : les changements de colorisation illustrent les questionnements du héros. Une lecture que j’ai vraiment beaucoup appréciée.

03/04/2025 (modifier)
Par Cacal69
Note: 4/5
Couverture de la série Mamie n'a plus toute sa tête
Mamie n'a plus toute sa tête

Un polar humoristique. Romain Dutreix se met en scène dans cette BD, il en sera le personnage central avec sa grand-mère. Je n'oublie pas le congélateur. Une mémé qui perd la boule et qui dialogue avec son défunt mari. Elle se croit au temps de l'occupation, elle voit des nazis partout qu'elle n'a de cesse d'éliminer sur les conseils du papi fantôme. Romain sera le pompier de service et fera disparaître toutes les traces des méfaits de sa grand-mère. J'ai aimé ma lecture, son humour, ses seconds rôles truculents (en particulier cet inspecteur au faux air de Robert Mitchum) et son intrigue loufoque aux nombreux rebondissements. Ce premier tome pourrait se lire comme un one shot s'il n'y avait cette dernière planche, elle promet de passer un cap dans le nombre de cadavres. Serial killer en vue. Un dessin efficace et expressif qui tire sur la caricature. Il est en harmonie avec l'ambiance du récit. Curieux de découvrir la suite. Le titre est vraiment bien trouvé.

03/04/2025 (modifier)
Couverture de la série Ailefroide - Altitude 3954
Ailefroide - Altitude 3954

Nul besoin d'être un grand cuisinier pour savourer cette liste de courses. Et même si cette liste n'a pas été conclue par l'"ASPI" comme guide , elle a fait de Jean-Marc Rochette un "Chef" accompli en une humanité découverte dans ses expériences de haute montagne. En inventant le genre autobiographique, JJ Rousseau pensait que son expérience personnelle pourrait servir de modèle pour de nombreux hommes. J'ai retrouvé cette idée en lisant cette formidable œuvre de Rochette. En effet le parcours du jeune Rochette pourrait être une véritable école de vie pour un grand nombre d'ados. L'enfant commence par une soif de découvrir par lui même. Découverte de la peinture de Chaïm Soutine au musée de Grenoble ou découverte de la montagne autour de Grenoble. C'est comme un appel du lieu où l'on vit à s'enrichir de ses propositions. Alors oui, le jeune ado est un écorché vif déjà meurtri par la vie qui lui a pris son père dans une guerre absurde. Souvent l'ado se rebelle contre son prof de Champollion ( le must à Grenoble) en défendant le figuratif contre "les petits carrés" ou contre sa mère qui les met en danger dans une escalade par son incompétence. C'est déjà une attirance vers la liberté qui se fait jour. Mais cette "révolte" est empreinte de sagesse et d'écoute. Il écoutera Sempé qui le guide dans ses premiers pas sur les parois. 20 pages pour décrire cette première initiation derrière son copain puis ami Sempé: le matos, la première paroi, les premiers gestes, les premiers mots. On ne se fait pas seul ou alors c'est une illusion. On retrouvera cette sagesse en de nombreux endroits: pour avertir des orages, des risques de caillasses et même jusqu'au la manif contre Superphénix. Enfin le jeune Jean-Marc apprend vite que la montagne est le domaine de la vérité. Il n'est nul besoin d'un superviseur pour vérifier qu'il a bien fait telle ou telle ascension. Heureuse jeunesse qui a pour écran récompense la notion immédiate de la beauté du monde. Le prix a payé peut être fort à travers la souffrance d'un accident grave ou la perte des amis en courses. L'importance de la présence de Soutine dans l'ouvrage me laisse à penser de son influence sur le style graphique de Rochette. C'est rude parfois tourmenté et ça sait aller au cœur du sujet en oubliant les artifices enjoliveurs. Pour autant cela dégage une grande tendresse et un énorme respect pour les hommes de l'art, montagnards ou peintres. Cette autobiographie a donc beaucoup à nous apprendre sur l'universel qui est en nous. Ce fut pour moi une lecture passionnante même si je suis resté loin des sommets. Un très bel ouvrage.

03/04/2025 (modifier)
Par Présence
Note: 5/5 Coups de coeur du moment
Couverture de la série Le Crétin qui a gagné la guerre froide
Le Crétin qui a gagné la guerre froide

Ma stratégie ? Elle tient en quatre mots : On gagne, ils perdent. - Ce tome contient une histoire complète et indépendante de toute autre, de nature historique. Son édition originale date de 2025. Il a été réalisé par Jean-Yves le Naour pour le scénario, et par Cédrick le Bihan pour les dessins et les couleurs. Il comprend cinquante-huit pages de bande dessinée. Convention républicaine à Detroit, le dix-sept juillet 1980 : la foule scande le nom de Reagan qui apparaît sur le podium. Dans le public, un politique rejoint Gerald Ford et ils médisent sur le dos du candidat. Barry Goldwater monte à la tribune avec ses deux cannes anglaises. Il dresse un panégyrique du candidat : si les États-Unis avaient eu un vrai leader comme Reagan, la guerre du Vietnam n'aurait pas duré plus de quelques jours, si le gouvernement américain avait des tripes l'Iran n'oserait pas prendre des Américains en otage. S'ils avaient un vrai président, l'URSS n'avancerait pas ses pions en Afghanistan ou au Nicaragua car elle aurait peur de la réaction des États-Unis. C'est au tour de Ronald Reagan lui-même de monter à la tribune et de prendre la parole : il fait une blague sur la présence des caméras de télévision, puis il évoque les États-Unis comme terre et refuge de la liberté, et il termine par un instant de prière. Plus tard, il regarde le film Law and order, avec son épouse Nancy à ses côtés. Un conseiller vient le chercher pour réviser les sujets qui seront abordés lors du débat télévisé du soir même avec le président Jimmy Carter. Ce dernier termine sa réponse sur la lutte contre la dépression économique, Reagan répond avec un bon mot : Récession, dépression… Puisque Jimmy Carter veut jouer sur les mots, il va lui donner des définitions. Une récession, c'est quand son voisin perd son boulot. Une dépression, c'est quand on perd le sien… Et la reprise, c'est quand Jimmy Carter perd le sien. Il termine en invitant à voter pour lui pour rendre sa grandeur à l'Amérique. Les élections se tiennent et les Républicains l'emportent largement dans quarante-quatre états. Le vingt janvier 1981, le président Carter cherche à joindre le président à venir, en vain, ce dernier dort et il ne veut pas être dérangé. Vient enfin la cérémonie d'investiture, mais Reagan ne souhaite toujours pas parler des otages en Iran avec Carter. Il prête serment, et dans son discours il pointe du doigt le fait que le pays souffre d'un trop gros fardeau fiscal, que les Américains ne peuvent pas vivre au-dessus de leurs moyens en empruntant toujours plus. Ils doivent agir aujourd'hui pour préserver demain. Il conclut dans un premier temps par : Dans la crise actuelle, le gouvernement n'est pas la solution, le gouvernement est le problème. Dans un second temps, il assène qu'ils peuvent accomplir de grandes choses, il suffit d'y croire, ils sont américains ! Les journalistes expliquent que le président Reagan a très nettement insisté sur la baisse des impôts et sur la nécessité d'une politique beaucoup moins interventionniste sur le plan économique, accompagnée d'une saine gestion des ressources de l'état fédéral. Au moins les auteurs annoncent clairement leur positionnement dès la couverture, que ce soit le titre qui qualifie le président quarantième président des États-Unis ou par l'image qui l'affuble d'une moustache de forme caractéristique, par l'espace laissé blanc. Ainsi bien conscient du parti pris affiché des auteurs, le lecteur sait qu'il va découvrir un récit à charge contre Ronald Reagan (1911-2004), pointant du doigt ses capacités intellectuelles limitées et une façon dictatoriale d'agir, ou plutôt démagogique. Ils établissent un portrait peu flatteur : une forme de narcissisme s'exprimant par un amour et une nostalgie pour les films dans lesquels il a tourné dans sa jeunesse, ainsi que des jugements de valeur peu flatteurs sur un acteur comme Rock Hudson. Il fait preuve de différentes formes d'irresponsabilité comme le fait de faire passer son sommeil (par exemple sa sieste) avant les affaires d'état, ou partir de manière impromptue dans sa résidence de vacances en laissant tous les dossiers en plan. Ils le dépeignent comme incapable d'assimiler les informations relatives à des dossiers complexes, de retenir le nom de ses interlocuteurs (par exemple d'autre chefs d'état), de s'arcbouter sur certaines décisions contre l'avis de ses conseillers et des experts (la guerre des étoiles en armant des satellites), sans oublier ses blagues pas toujours drôles, dont celles anti-communistes primaires racontées à Mikhaïl Gorbatchev (1931-2022). Évidemment, le lecteur sourit en voyant cet individu président de la première puissance mondiale, dépeint comme un crétin, un patriote aveugle content de lui-même, un homme politique qui y va au flanc, un bluffeur doué et chanceux, un homme persuadé de son propre bon sens, une incarnation sur pattes de l'effet Dunning-Kruger. Quel que soit ses convictions politiques, il est possible d'y voir une confirmation du peu d'estime que l'on peut entretenir vis-à-vis des hommes politiques, ou une caricature tellement forcée qu'elle est sans rapport avec la réalité, et qu'on ne saurait s'en trouver vraiment offensé. Les relations entre les deux blocs Est-Ouest deviennent une comédie virant à la farce, l'amitié naissante entre Reagan et Gorbatchev devient irrésistible entre le roublard médiatique et le bosseur responsable. De temps en temps, une affaire ressort, tellement grosse qu'elle aussi participe à cette ambiance humoristique. Donc, parce que quand même, l'affaire Iran-Contra (Contragate), c'est du lourd, que le lecteur la découvre dans la très courte présentation qui en est faite dans cette bande dessinée, ou qu'il en ait suivi les développements au fil des années, du scandale aux annulations de peine, immunités et pardons présidentiels. L'artiste réalise des dessins dans un registre réaliste et descriptif. Il sait très bien restituer l'apparence de Ronald Reagan, de Mikhail Gorbatchev, et des autres hommes politiques connus. Sa narration visuelle constitue une reconstitution historique solide et documentée, que ce soient les véhicules d'époque, ou les tenues. Il met en œuvre l'équivalent d'une discrète trame mécanographiée de couleur, évoquant à la fois une technique d'impression obsolète, et une sorte de voile qui ternit les souvenirs datant d'une autre époque. le lecteur apprécie l'évocation visuelle du passé très détaillée. Les différents lieux : les rues de Manhattan, la maison blanche, un porte-avion, Berlin et Checkpoint Charlie, la porte de Brandebourg, le ranch Reagan de Santa Barbara, l'ambassade de la Fédération de Russie, la statue de la Liberté, la grande salle de conférence de l'Organisation des Nations Unies, le Kremlin, la villa Fleur-d'Eau à Versoix dans le canton de Genève pour le sommet de 1985, Reykjavik pour le sommet suivant, la place rouge, etc. Au gré de la politique extérieure du président des États-Unis, le lecteur peut se retrouver au Nicaragua, ou en Iran, le temps d'une case. L'artiste impressionne par la consistance de ses pages et des cases, entre huit et dix par page. Il amalgame harmonieusement les visuels connus car diffusés par les médias, et les scènes de réunions officielles, de réunions de travail, de moments plus personnels de la vie de Reagan, souvent accompagné de son épouse Nancy Reagan (1921-2016). Le lecteur savoure les plans de prise de vue et la direction d'acteurs. L'artiste sait restituer la dimension humaine de chaque séquence, souvent grâce au comportement de Reagan lui-même, et aux réactions de son entourage, mises en scène également à charge la plupart du temps, en cohérence avec le scénario. Il représente le président avec les rides qui attestent de son âge, et la retenue qui sied à une telle fonction, tout en faisant ressortir une touche cowboy de temps à autre, avec une chemise ou un ceinturon. Sans verser dans la caricature ou l'exagération, il fait apparaître des expressions de visage révélatrices, soit de la rouerie de Reagan, soit de l'exaspération plus ou moins prononcée de ses interlocuteurs. Le lecteur découvre régulièrement une scène saisissante au détour d'une case, telle cette rencontre de Reagan avec ses généreux donateurs pour sa campagne de réélection, parmi lesquels il reconnaît du premier coup d’œil, un certain Donald J. Trump. De temps à autre, un comportement de Reagan ou une de ses décisions provoquent une prise de recul chez le lecteur. Pour commencer, il exerce l'autorité présidentielle, et il sait prendre quelques décisions. Ensuite, il réalise certains de ses discours lui-même, avec une sensibilité populiste qui leur confère une portée et une efficacité redoutable. Par ailleurs, le lecteur garde à l'esprit que personne ne pouvait être dans la tête du président quand il prenait une décision, et que ces scènes correspondent au mieux à des propos rapportés par des tiers, des témoins de premier rang, ou pour certaines à des articles de journaux. Ensuite, même sans connaître dans le détail les réalisations de l'administration de ces deux mandants, il se doute que d'autres choses ont été accomplies, par exemple l'amnistie de trois millions d'immigrés clandestins et la prise en charge d'urgence de tous les patients par les hôpitaux, percevant des aides au titre de Medicare. Et de nombreux faits sont omis, à commencer par la tentative d'assassinat du trente mars 1981 à l'encontre de Reagan qui fut touché d'une balle à la poitrine. Enfin, la gouvernance d'un pays, et a fortiori des États-Unis, relève d'une mécanique beaucoup plus complexe que les seuls choix de son président. Tout ceci renvoie le lecteur au parti prix explicite des auteurs et à la narration orientée qui en découle : partiale, certainement révélatrice d'un pan de la personnalité de Reagan, forcément incomplète, mettant en lumière qu'il ne s'agit que d'un homme avec ses imperfections, et la nécessité d'un contre-pouvoir. Mais quand même… Lorsque Trump déclare à son voisin que : Il ne faut pas se fier aux politiques, on n'est jamais aussi bien servi que par soi-même, tant que les affairistes n'auront pas un des leurs installés à la Maison Blanche, ils seront exposés aux dangers de la démocratie, le lecteur sent un mélange d'indignation et de fatalité s'abattre sur lui. Un titre indiquant explicitement le parti pris des auteurs, et l'approche insolente de l'ouvrage. Ce choix induit également une forme de narration amusée très agréable à la lecture. Les auteurs font œuvre d'une solide reconstitution historique bien documentée, de cette période riche en événements. Ils ont choisi leur axe : le rôle de Ronald Reagan dans la fin de la guerre froide. En fonction de ses convictions, le lecteur se positionne par rapport à ce point de vue, la bande dessinée générant en lui une prise de recul l'incitant à réfléchir sur les différentes facettes de cette réalité complexe. Une œuvre salutaire de réflexion.

02/04/2025 (modifier)
Par Spooky
Note: 4/5
Couverture de la série Fantasy - Yourcenar / Alma
Fantasy - Yourcenar / Alma

Nouvel album avec un concept déjà utilisé, ce "Fantasy" (dommage que le titre soit aussi banal) nous propose cependant quelque chose d'assez ambitieux. Nous avons donc deux trames qui se déroulent non pas en parallèle (la perception du temps étant très différenciée entre les deux versants), mais avec une fin commune, lorsque la quête des deux héroïnes prend fin. Pour ma part j'ai commencé par l'histoire mettant en scène Yourcenar, la géante qui sacrifie son amour de jeunesse pour une prophétie très particulière. Cette histoire n'est pas exempte de surprises, y compris la toute dernière, lorsque Your atteint son objectif. J'ai bien été pris par celle-ci, même si la lecture a été un peu hachée. J'ai ensuite lu l'histoire d'Alma, qui se déroule dans une dimension temporelle différente, et qui donne très vite un indice sur le dénouement du récit. Cependant là encore je ne savais pas trop à quoi m'attendre et me suis laissé porter par l'histoire, une aventure peut-être plus classique que pour Yourcenar. de plus, du fait de cette distorsion temporelle, cette deuxième partie a été plus linéaire que la première, ce qui n'a m'a cependant pas transporté autant que la première. Il semblerait que Yoann Kavege soit plus doué pour des dialogues élégiaques que pour des considérations simplement "guerrières". Je fais à dessein des raccourcis. Mais l'ensemble est servie par un dessin très beau, qui manque peut-être encore de maturité, mais on sent que c'est là l'œuvre que l'auteur a porté en lui et mis sur le papier durant un processus qui a dû s'étirer sur plusieurs années. Il y a du talent dans ces cadrages, dans ces couleurs, dans ces designs de costumes diversifiés. Un peu moins dans les créatures, mais comme elle n'apparaissent qu'assez peu, cela n'a pas d'importance. Je recommande vivement, ne serait-ce que pour le concept.

02/04/2025 (modifier)
Par PAco
Note: 4/5
Couverture de la série L'Enfant démon
L'Enfant démon

Eric Corbeyran et Aurélien Morinière nous proposent avec cet album une "suite" à L'Homme Bouc qu'ils nous avaient proposée il y a 5 ans. Si je mets des guillemets à "suite", c'est qu'il peut très bien se lire indépendamment de L'Homme Bouc ; ce fut le cas pour moi. (Précision : si L'Homme Bouc était en noir et blanc, ce nouvel opus est colorisé.) Le récit commence par l'étrange découverte d'un campement abandonné en pleine forêt par un jeune couple. Tout laisse à pensé qu'il était occupé très récemment, jusqu'au téléphone mobile qu'ils retrouvent près d'un feu de camp. Leur découverte tourne au cauchemar, quand, sur le retour, ils se font attaquer par une meute de bêtes sauvages. La jeune femme est quasi dévorée devant le yeux de son compagnon qui parviendra miraculeusement à s'enfuir... Gaëlle Démeter est chargée de l'enquête et va s'adjoindre les services d'une ancienne compagne, Blanche, qui est shamane. L'ésotérisme pointe alors subrepticement son nez, pour s'imposer tambours battants au fil des chapitres. Les amateurs du genre ne pourront bouder leur plaisir, c'est bien construit et raconté, servi par un dessin d'Aurélien Morinière qui jongle parfaitement entre réalisme et fantastique, lui laissant le loisir de nous en mettre plein la vue avec de magnifiques pleines pages et double page. Si c'est dans sa représentation de la nature qu'il excelle, décors et personnages ne sont pas en reste et nous donnent à lire un album très réussi. Classique mais bien revisité, ce thriller fantastique fait plus que le job !

02/04/2025 (modifier)